Construction Navale
STX France : Chronique d'une semaine surréaliste

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STX France : Chronique d'une semaine surréaliste

Construction Navale

Nous revenons, aujourd'hui, sur les coulisses d'une semaine et d'une journée comme rarement les chantiers de Saint-Nazaire en ont vécu. A l'image de la météo, le 25 février 2010 aura, dans l'estuaire de la Loire, commencé dans la tempête pour s'achever avec une belle éclaircie, malgré un ciel toujours menaçant. Les chantiers STX France ont, en tous cas, sans doute vécu l'un des jeudis les plus mouvementés de leur histoire. Pour mémoire, l'entreprise, confrontée à une très importante baisse de charge faute de commande, est en grande difficulté. La plupart des ateliers en production sont fermés et des centaines de salariés subissent des mesures de chômage partiel. En plus des 2400 salariés de STX, des milliers de sous-traitants sont concernés. Pour survivre, le chantier doit impérativement décrocher une nouvelle commande de paquebot, tous les espoirs étant depuis des semaines portés sur MSC Cruises, principal client de Saint-Nazaire. Depuis 2003, la compagnie italo-suisse a fait construire, ici, 8 paquebots, pour un montant total d'environ 3.5 milliards d'euros. Le dernier de ces navires, le MSC Magnifica, a été livré hier. A l'occasion de cet évènement, une nouvelle commande était espérée, STX et l'Etat (actionnaire du chantier à 33.34%) travaillant depuis des mois avec la compagnie pour boucler un montage financier rendu plus difficile suite à la crise (le projet est en attente depuis l'été 2008).

La grève des agents du port

Alors que le contrat MSC, vital pour le plan de charge de STX, pointait à l'horizon, toute la semaine, le départ du MSC Magnifica a fait l'objet d'âpres négociations avec la CGT du port de Nantes Saint-Nazaire. Cette dernière, protestant toujours contre les modalités d'application de la réforme portuaire sur le détachement de personnels aux opérateurs privés, a lancé mardi un mouvement de grève. Plusieurs navires se sont retrouvés bloqués, dont le MSC Magnifica. Pour gagner le large, le bateau devait en effet emprunter la forme-écluse Joubert, manoeuvrée par les agents du port. Anticipant le préavis de grève posé mardi à 0H00, STX France avait décidé de transférer le paquebot lundi soir vers le terminal conteneurs de Montoir, d'où il pourrait appareiller sans contrainte trois jours plus tard. Seulement voilà, il semble que les agents du port aient anticipé leur action : « Lorsque nous avons décidé lundi soir de faire sortir le navire, il n'y avait pas encore de préavis de grève. Pourtant, la forme Joubert était bloquée », explique-t-on à la direction de STX France, où l'on qualifie cette action d'« illégale ». Le chantier ne compte d'ailleurs pas en rester là et menace de porter l'affaire en justice : « Si nous pouvons attaquer personnellement les responsables, nous n'allons pas nous en priver ».

Ne surtout pas froisser MSC

Mardi et mercredi, les discussions se sont poursuivies entre la direction du port, la CGT et les futurs opérateurs de terminaux. Au fil des heures, la question du blocage du Magnifica a pris de plus en plus d'importance, STX estimant que son navire était « pris en otage pour des questions totalement étrangères aux chantiers ». L'avenir de la navale et de ses 6000 emplois étant en jeu, la priorité des pouvoirs publics et de STX fut de ne surtout pas froisser MSC, seul client à pouvoir relancer rapidement l'activité en production. Pour rouvrir les ateliers, qui ont fermé progressivement depuis décembre, le chantier doit, en effet, construire un navire de série. Car, ne nécessitant pas (ou peu) d'études, ce type de bateau peut entrer très vite en fabrication, contrairement à un prototype. C'est tout l'enjeu de la commande de MSC, qui a fait construire à Saint-Nazaire deux navires du type Fantasia et quatre du type Musica (dont le Magnifica est le dernier exemplaire). La signature d'un contrat étant présentée comme imminente, une très forte pression pesait sur la CGT portuaire, sommée de ne pas provoquer l'irréparable en faisant échouer les discussions avec MSC. Mais, mercredi, alors que le chantier avait bon espoir d'aboutir au déblocage du Magnifica, la politique, à deux semaines des élections régionales, s'est invitée dans le débat.

Maladresse politique ?

Dans l'après-midi du 24 février, un député UMP de Loire-Atlantique contacte plusieurs journalistes. Il leur révèle que l'Elysée va annoncer un accord avec MSC sur une commande de paquebot. Alerté, Matignon, qui redoute qu'une annonce prématurée fasse retomber la pression sur la CGT portuaire, tente d'éviter les fuites. Les journalistes sont recontactés et on leur demande de ne pas dire mot de l'affaire. Malgré tout, peu avant 18 heures, un quotidien local fait le choix de diffuser la nouvelle sur son site Internet. Dès lors, les autres ne peuvent que suivre et, à 18H49, la présidence de la République, qui aurait encore pu s'abstenir, envoie le communiqué annonçant l'accord. L'information est reprise de toutes parts, beaucoup croyant alors qu'il s'agit d'une commande ferme. Or, le fameux accord ne porte que sur une lettre d'intention, qu'il faudra affermir ultérieurement et qui n'est même pas encore signée ! Pris au dépourvu, les chantiers se retrouvent dans une situation encore plus délicate face à leur client, en pleine phase finale de négociation. « C'est irresponsable de mettre les pieds dans le plat à un moment crucial des négociations, sur un sujet qui concerne des milliers de salariés. Je n'ai jamais vu un tel cafouillage. Tout cela pour quelques-uns qui veulent faire les intéressants à quelques jours des régionales, comme si cela pouvait influencer le scrutin », s'indigne Joël Batteux, maire de Saint-Nazaire et vice-président chargé des questions économiques au Conseil régional des Pays-de-la-Loire.

Les négociations échouent dans la nuit

Dans la soirée de mercredi, la plus grande confusion règne. La nouvelle commande pour les chantiers semblant acquise, la CGT reste inflexible et réclame le versement d'une prime pour les personnels transférés aux opérateurs privés. A 22H, la direction du port et les responsables syndicaux sont à la table des négociations. On pense alors qu'un compromis est possible et que la CGT acceptera de laisser le Magnifica sortir dans la nuit afin de gagner le terminal conteneurs. Pour le syndicat, ce serait une manière de montrer sa solidarité avec les chantiers, sans pour autant cesser le mouvement. C'est du moins ce que la direction pense. Malheureusement, à 0H40, la réunion se solde par un échec. L'écluse restant fermée, les quatre remorqueurs postés devant la forme Joubert retournent à quai.
On attend alors l'assemblée générale prévue sur le port à 9 H, hier matin. Or, à l'issue de l'AG, les grévistes reconduisent le mouvement. A peu près au même moment, lors d'un comité d'entreprise chez STX France, les organisations syndicales s'entendent pour réclamer la levée du blocage sur le MSC Magnifica. Seule la CGT des chantiers s'abstient. Selon Force Ouvrière, au cours du CE, la direction apprend également aux membres du comité que les négociations avec MSC sont rompues depuis la veille au soir et que la compagnie refuse la livraison du Magnifica tant que le navire est bloqué par la grève. Son départ conditionne, également, la signature de la fameuse lettre d'intention.

La pression monte forme Joubert

Jeudi, 10 heures du matin. Les chantiers viennent finalement de livrer le Magnifica à MSC mais l'appareillage, prévu à 14H, reste plus que jamais incertain. Sur le quai, les premiers passagers embarquent. Car, pour la première fois depuis 70 ans, un navire va réaliser une croisière en partant et en revenant à Saint-Nazaire. Pour cette première traversée commerciale, plus de 600 passagers ont réservé des cabines. La pression est donc très forte, l'armateur étant en première ligne pour se justifier auprès de ses clients si le navire reste coincé. L'enjeu est d'autant plus important que le paquebot doit impérativement appareiller à 14 heures pour gagner le lendemain soir Southampton, où une grande soirée de présentation est prévue avec les voyagistes anglais. Pour MSC, l'évènement est crucial, la Grande-Bretagne étant le premier marché européen de la croisière (1.5 million passagers par an, contre 320.000 en France). Si le départ du paquebot est différé, la soirée devra donc être annulée, avec des conséquences catastrophiques pour la compagnie en termes d'image.

« Ecoeuré et en colère »

Au superbe salon Amestista du MSC Magnifica, la conférence de presse de la compagnie débute. Le commandant Giuliano Bossi et Erminio Eschena, directeur général de MSC France, présentent le navire, superbe unité de 294 mètres de long et 1275 cabines. Dans la salle, beaucoup de journalistes sont encore persuadés que la commande est tombée. Dès la première question sur le futur navire, c'est la douche froide : « Encore faut-il qu'il y ait une commande. Nous sommes dans une phase terminale de négociation qui mérite la discrétion. C'est un gage de respect que nous devons aux personnels de STX », explique Erminio Eschena. Dans les coursives, Jacques Hardelay, directeur général de STX France, enchaîne les coups de fil. Le bateau partira-t-il ? Des informations contradictoires circulent, en rajoutant à l'énervement. D'ordinaire si serein et optimiste, le patron des chantiers est, comme son client, excédé par le blocage du navire et l'incroyable imbroglio politico-médiatique déclenché la veille. Après de si longs mois de négociations et d'espoir, Jacques Hardelay ne peut concevoir l'attitude des portuaires : « Je suis écoeuré et en colère. C'est totalement irresponsable et désolant. On aurait aimé de la solidarité avec le chantier. Au lieu de ça, on tire sur un malade... », lâche-t-il.

La signature renvoyée à plus tard

Jacques Hardelay a de quoi être en colère. La signature de la lettre d'intention, initialement prévue ce jeudi, n'interviendra pas. Alors que l'incertitude demeure du côté de l'écluse, la cérémonie de changement de pavillon se déroule vers 11 heures. Les bourrasques balayent le quai et une nuée de parapluies, que les convives maintiennent difficilement, fait face à une estrade où le prêtre baptise le bateau, comme c'est la coutume, avant que la bouteille de champagne ne se brise sur la coque. A la tribune, Jacques Hardelay fait part de la fierté des chantiers de livrer un paquebot aussi réussi que le Magnifica. Gianluigi Aponte prend alors la parole. Beaucoup retiennent leur souffle. Le président de Mediterranean Shipping Company, numéro 2 mondial du transport maritime conteneurisé et maison mère de MSC Cruises, va-t-il montrer sa contrariété ? Il n'en est finalement rien : « Nous sommes de plus en plus satisfaits par l'excellent travail réalisé aux chantiers et nous serons certainement engagés dans le futur. J'espère pouvoir bientôt vous annoncer une bonne nouvelle », déclare Gianluigi Aponte. Ayant fondé MSC en 1970, l'armateur connaît parfaitement le milieu portuaire, qu'il côtoie avec ses porte-conteneurs. Habitué aux mouvements de grogne des portuaires, il ne semble pas en tenir rigueur aux chantiers. « Il sait bien que nous ne sommes pas responsables », explique un cadre des chantiers assistant à la cérémonie. Interrogé après son discours par la presse, Gianluigi Aponte se dit « très attaché » à STX France. « Nous sommes sur la bonne voie et espérons passer une commande prochainement », dit-il, prédisant une signature dans « quelques jours ».

Un navire de 1751 cabines et un second paquebot en option

Au pied du MSC Magnifica, Pierfrancesco Vago, président de MSC Cruises, confirme à la rédaction de Mer et Marine que le projet porte sur une nouvelle unité du type Fantasia (138.000 tonneaux, 1637 cabines), livrable en 2012. C'est donc un paquebot plus important que les deux unités du type Musica annoncées à l'été 2008 (MSC Meraviglia et MSC Favolosa) et non confirmées suite à la crise. Par rapport aux MSC Fantasia et MSC Splendida, livrés en décembre 2008 et juillet 2009, le futur paquebot comprendra plus de cabines, soit 1751 au total. L'essentiel du design serait conservé, quelques modifications étant apportées, suivant le retour d'expérience des premières unités. On peut, ainsi, s'attendre à des évolutions sur la partie centrale. Autre information intéressante révélée par MSC, la lettre d'intention et le contrat devant suivre comprendra une commande ferme et un second navire en option. C'est Gianluigi Aponte lui-même qui l'a annoncé hier. On n'en sait en revanche pas plus sur le financement (commande directe de MSC ? acquisition via une autre société et achat en leasing ?...) Compte tenu des faibles études à réaliser pour ce projet, STX France estime à seulement 10 semaines le temps nécessaire entre la signature définitive du contrat et la découpe de la première tôle. Le précieux paraphe étant espéré en fin de semaine prochaine, l'usinage pourrait donc débuter avant le mois de juin.

Départ du Magnifica : l'incertitude jusqu'au dernier moment

Après la cérémonie de changement de pavillon, l'équipage du MSC Magnifica a poursuivi les préparatifs d'appareillage, sans savoir s'il allait intervenir. Jusqu'au dernier moment, le départ du paquebot est, en effet, resté incertain. Non seulement la CGT refusait toujours, à midi, d'ouvrir l'écluse, mais le temps menaçait aussi cette première croisière. Toute la matinée, la tempête a, en effet, balayé la côte atlantique, avec de puissantes rafales dépassant, par moment, les 40 noeuds. Or, un paquebot comme le Magnifica offre une très importante prise au vent et sa sortie d'une forme de radoub est délicate. Au-delà de 25 noeuds, la manoeuvre en forme Joubert n'était pas envisageable. Alors que les pilotes de la Loire, responsables de la manoeuvre, suivaient avec attention l'évolution des conditions météorologiques, la situation se débloquait enfin, vers 14 heures, au niveau de l'écluse. Selon plusieurs sources, l'évolution de la situation a, en effet, été suivie de très près, à Paris, au plus haut niveau de l'Etat. Compte tenu des enjeux, des mesures fortes ont été finalement prises pour lever le blocus. Le Préfet a, ainsi, décidé de réquisitionner par arrêté préfectoral deux agents du port pour ouvrir la forme Joubert. Pour justifier cette injonction, le préfet a fait valoir qu'en raison des conditions météorologiques très difficiles, l'accès de navires de plus de 100.000 tonnes aux bassins de Saint-Nazaire était rendu impossible par le blocage de l'écluse et l'occupation de la forme par le Magnifica : « Cette situation était de nature à empêcher tout navire d'accoster en urgence en raison des conditions météorologiques défavorables annoncées par Météo France ».

Une certaine amertume

Contraints et forcés, les agents ont donc libéré le paquebot, juste à temps pour que celui-ci puisse sortir à l'étale de pleine mer (moment où le courant de Loire et la marée s'annulent). Alors que le vent faiblissait, de manière assez incroyable, le ciel s'est progressivement éclairci à l'instant où la manoeuvre a débuté. Rafales et pluie battante du matin ont alors fait place au soleil, venu saluer le départ du dernier-né des chantiers. Comme le veut la tradition, le bateau, escorté par plusieurs remorqueurs, a longé Saint-Nazaire et Saint-Marc en faisant entendre sa corne de brume, avant de s'éloigner vers l'horizon. Chez STX France, ce départ a été vécu comme un véritable soulagement. Mais le conflit vécu cette semaine va sans doute laisser des traces. « On se réjouit évidemment que le MSC Magnifica soit parti, mais il faut reconnaître que l'image donnée aux clients étrangers est lamentable », explique un membre de la direction. Du côté syndical, également, on sent l'amertume chez certaines organisations. « C'est incompréhensible. Nous avons des moyens d'action au niveau des organisations et nous les utilisons quand il le faut. Mais de savoir qu'on met en danger une entreprise déjà en difficulté, ce n'est pas normal », estime-t-on, par exemple, à la CFDT. Les syndicats espèrent, désormais, que la signature du contrat MSC interviendra au plus vite. Ils rappellent, également, que d'autres commandes sont nécessaires pour assurer une visibilité sur plusieurs années aux chantiers. Leur voeu pourrait être partiellement satisfait dès la semaine prochaine, avec un possible accord entre Paris et Moscou pour la réalisation de plusieurs bâtiments de projection et de commandement destinés à la marine russe.

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