Construction Navale
STX France : Damen, Fincantieri, Genting et les autres

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STX France : Damen, Fincantieri, Genting et les autres

Construction Navale

Alors que le choix du repreneur des chantiers de Saint-Nazaire doit être annoncé d’ici le 26 décembre, l’assemblée générale des créanciers de STX Offshore & Shipbuilding, réunie le 11 novembre, a approuvé le plan de restructuration de la dette du groupe sud-coréen, écartant sa liquidation. Une décision logique après celle intervenue trois jours plus tôt au tribunal de Séoul, dont dépend la procédure de redressement judiciaire de STX et qui a acté le principe d’une vente séparée des actifs du constructeur : d’un côté sa participation majoritaire dans les chantiers de Saint-Nazaire (dont il possède 66.66% du capital)  et, de l’autre, les filiales coréennes, avec notamment les chantiers de Jinhae et Goseong. Ce choix devrait simplifier grandement la position de la France, qui redoutait que Séoul favorise une cession groupée à un repreneur asiatique.

Genting, le poids lourd asiatique

La « menace » asiatique n’est, pour autant, pas écartée, loin s’en faut. Car l’un des quatre candidats potentiels à la reprise de STX France serait Genting Hong Kong. Ce groupe tentaculaire, basé en Malaisie et en Chine, développe très fortement son activité dans la croisière, en visant notamment le marché chinois, en plein essor et appelé à devenir au cours des 20 prochaines années l’un des premiers au monde, si ce n’est le plus important. Dans cette perspective, il s’est offert quatre chantiers allemands en 2015 (Lloyd Werft à Bremerhaven) et 2016 (Nordic Yards avec ses sites de Warnemünde, Wismar et Stralsund). Avec ces acquisitions, Genting dispose désormais d’importantes capacités industrielles, mais manque d’une ingénierie spécialisée dans les paquebots. En témoignent les retards annoncés dans les livraisons de navires commandés dans ses chantiers allemands (rebaptisés MV Werften) pour ses filiales Star Cruises et Crystal Cruises. C’est donc sans aucun doute les compétences spécifiques de STX France, tant au niveau technique qu’en termes de management de projet, de coréalisateurs spécialisés et de logistique, qui intéressent en premier lieu Genting. Une aubaine qu’il n’a sans doute pas l’intention de laisser échapper. Or, ce groupe bénéficie de ressources financières considérables et est donc en mesure de faire une offre très élevée, susceptible de mettre hors course les autres prétendants. Malgré un carnet de commandes quasi-vide, le rachat des trois chantiers de Nordic Yards, pour lesquels Genting a déboursé quelques 230 millions (hors investissements dans la modernisation de l'outil industriel), démontre que le groupe est déterminé à devenir un acteur majeur de la construction de paquebots. Et qu'il a les moyens de ses ambitions, ce qui inquiète forcément en France, où l’on veut à tout prix éviter qu’un nouvel acteur asiatique s’empare de Saint-Nazaire. Car, même si l'offre passe par l'Allemagne et que l'on parle aujourd'hui de constructions en Europe, derrière Genting il y a la Chine et d'évidentes questions sur le moyen et le long termes. 

Le consortium Damen/MSC/RCCL

Le tribunal de Séoul, qui a reçu le 4 novembre les lettres d’intention des candidats potentiels, avait alors indiqué que quatre acteurs avaient manifesté leur intérêt. Personne n’est encore officiellement sorti du bois mais, en dehors de Genting, on sait que Damen est sur les rangs. Fort de 32 chantiers dans le monde, dont 18 aux Pays-Bas, le groupe néerlandais, qui souhaite développer son activité dans la croisière, dispose déjà de deux chantiers de réparation navale en France (Brest et Dunkerque). Il viendrait dans l’estuaire de la Loire avec un solide plan de développement industriel. Damen laisserait de par sa stratégie d'intégration horizontale son autonomie décisionnelle à Saint-Nazaire, tout en préservant ses capacités d'ingénierie et en jouant la complémentarité et les synergies au sein du groupe afin de développer l'activité et poursuivre la diversification, notamment dans le domaine des énergies marines. Damen dispose aussi du soutien crucial de MSC et RCCL. Principaux clients de Saint-Nazaire, avec 14 paquebots à construire d'ici 2026 pour un investissement global de 12 milliards d'euros, les armateurs ont clairement fait leur choix et, pour sécuriser leurs commandes et assurer la pérennité d'un outil industriel crucial pour leurs développements futurs, sont prêts à soutenir Damen en entrant avec lui au capital de STX France. Une aide bienvenue pour le groupe néerlandais, dont les résultats financiers, en baisse ces dernières années du fait de la crise rentrée dans le transport maritime et l'offshore, ne lui permettent sans doute pas d'avaler seul un si gros morceau. 

Fincantieri lance son offensive

Face au consortium Damen/MSC/RCCL, il y a aussi Fincantieri, concurrent historique du chantier français, qui lorgne sur ses capacités industrielles pour toucher le marché des très grands paquebots, que les cales italiennes, trop petites, ne lui permettent pas de construire. Christophe Sirugue, secrétaire d'Etat à l'industrie, doit rencontrer ce mardi Giuseppe Bono, directeur général de Fincantieri. La candidature de ce dernier est redoutée à Saint-Nazaire, car l’avenir du chantier se jouerait alors en grande partie de l’autre côté des Alpes, bien que l’Etat restera au capital. Les syndicats craignent en outre une trop forte spécialisation sur les méga-paquebots et s’inquiètent, si le marché de la croisière venait à s’essouffler, que les chantiers italiens soient privilégiés dans la répartition des commandes.

Mais ce qui ne passe surtout pas, ce sont les récents accords que Fincantieri a conclu avec les Chinois. Dans ce cadre, un transfert de technologie vers les chantiers CSSC de Shanghai va être opéré. La commande de deux copies du Carnival Vista, livré cette année par les chantiers italiens, a déjà été entérinée et deux autres sont déjà prévus. Même si Fincantieri conserve la haute main sur le design et la livraison d'équipements critiques, en lien notamment avec la partie énergie/propulsion et la sécurité, cet accord suscite des craintes importantes sur les bords de Loire - et ailleurs - où l'on considère qu'elle va faciliter la montée en puissance d'une concurrence chinoise sur les paquebots.

DCNS en arrière-plan

Mais Fincantieri, malgré un net rejet jusqu’ici de la part des Ligériens, se lance résolument dans la bataille et démultiplie les contacts nationaux et locaux pour faire valoir son offre de reprise. De plus, le groupe semble bénéficier en coulisses du soutien de DCNS, qui travaille par ailleurs, avec lui, sur des projets de collaboration dans le domaine des bâtiments militaires de surface. L'industriel français, détenu à 65% par l'Etat et à 35% par Thales, n'a pas souhaité faire d'offre sur STX France, considérant malgré leur coopération sur les grandes plateformes (porte-avions, bâtiments de projection, navires logistiques) que les métiers des deux entreprises étaient trop éloignés. Toutefois, DCNS craint par-dessus tout de voir Damen développer dans l'Hexagone une concurrence sur le segment du naval de défense.

Soutenir Fincantieri est donc une position défensive logique. Toutefois, selon la suite des évènements, la donne peut changer et l’Etat impulser des décisions qui ne semblent pas aujourd’hui « naturelle ». Quoiqu’il arrive, et Christophe Sirugue l’a lui-même laissé entendre la semaine dernière, DCNS a de grandes chances de participer au tour de table final, quel qu'il soit, afin au minimum de veiller à la préservation de ses intérêts. Son intervention pourrait même être de plus grande ampleur au cas où les juges coréens retiendraient une offre asiatique plus alléchante que celles de Damen et Fincantieri. Dans ce cas, le gouvernement français pourra s’y opposer mais devra présenter une contre-offre financièrement équivalente, ce qui peut monter haut et faire voler en éclat les scenarii aujourd’hui sur la table.

Un autre Chinois ? 

Un quatrième acteur aurait, enfin, manifesté son intérêt auprès du tribunal de Séoul. Un mystérieux candidat dont l’identité est, pour le coup, incertaine. L’hypothèse CMN ayant été à priori écartée, il pourrait être asiatique. On parle toujours, mais sans certitude désormais, du fameux fonds d’investissement sino-britannique ou du groupe chinois CSSC, celui-là même qui s’est récemment allié à Fincantieri. Cette offre potentiellement chinoise porterait toutefois, du moins dans sa version initiale, sur l’ensemble du groupe STX, solution qui n’est donc pas, à priori, celle actuellement privilégiée à Séoul. Mais il convient de rester très prudent, sachant qu’un candidat mystère est, par nature, toujours susceptible de créer la surprise.

Des créanciers qui veulent aller vite

Quoiqu’il en soit, alors que le constructeur sud-coréen, en grande difficulté depuis 2012, a cumulé ces dernières années des milliards de dollars de dettes, ses créanciers, c’est-à-dire les banques nationales, qui en ont pris le contrôle en 2013, souhaitent sans doute solder rapidement ce dossier. Car chaque semaine qui passe creuse un peu plus le gouffre financier. Or, dans cette perspective, les Coréens savent très bien qu’une revente aux Chinois susciterait immanquablement une opposition de la France. Car à Paris, le gouvernement redoute dans ce cas un pillage technologique et a les moyens de s’y opposer. La loi sur les entreprises stratégiques, « statut » dont dispose STX France du fait qu’il constitue le dernier chantier français capable de réaliser de grandes plateformes militaires (porte-avions, bâtiments de projection, navires logistiques), lui permet d’empêcher tout rachat par un acteur indésirable considéré comme dangereux pour les intérêts nationaux. De plus, l’Etat, qui détient 33.34% des chantiers nazairiens, dispose via le pacte d’actionnaire le liant depuis 2008 à STX d’un droit de préemption sur les parts du groupe coréen (66.66%) en cas de vente.

Il est donc à souhaiter que, même si financièrement la solution d’une reprise groupée est tentante, les créanciers du groupe coréen préfèrent, pour aller vite, voir émerger une option qui ne suscitera pas d’opposition de la part du gouvernement français, l'aspect politique du doissier étant d'autant plus sensible en raison des échéances électorales de 2017.

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