Construction Navale
STX France : Les collectivités locales prennent position

Interview

STX France : Les collectivités locales prennent position

Construction Navale

Après les responsables syndicaux de STX France vendredi dernier, nous interrogeons aujourd’hui les présidents des trois grandes collectivités ligériennes sur l’avenir des chantiers de Saint-Nazaire. Alors que le groupe sud-coréen STX Offshore & Shipbuilding souhaite conclure la vente de l’entreprise d’ici la fin de l’année, la Région des Pays de la Loire, le Département de la Loire Atlantique et la Communauté d’Agglomération de la Région Nazairienne et de l’Estuaire (la CARENE, qui regroupe 10 villes, dont celle de Saint-Nazaire) suivent évidemment de très près la situation. Et, face aux différentes pistes de reprise qui se dessinent, les élus locaux prennent position.

 

Bruno Retailleau, président du Conseil régional des Pays de la Loire

 

MER ET MARINE : Estimez-vous que l’Etat est suffisamment mobilisé sur ce dossier ?

BRUNO RETAILLEAU : L’Etat est très clairement mobilisé et nous sommes en contact régulier depuis de nombreux mois. Avec le départ d’Emmanuel Macron et de son équipe, il y a une phase de transition et l’on peut comprendre qu’il y ait eu un délai pour permettre au nouveau secrétaire d’Etat à l’industrie, Christophe Sirugue, de reprendre le dossier en main. Mais nous nous sommes déjà parlés et j’ai constaté que nos positions étaient plutôt en harmonie. J’attends maintenant que nous ayons une réunion car les échéances vont arriver vite, STX souhaitant boucler la vente d’ici la fin de l’année.

Quelle est votre position ?

Nous sommes face à une situation paradoxale. Nous avons un chantier reconnu dans le monde entier, parmi les plus performants et les plus fiables, un chantier qui n’a jamais connu un tel horizon devant lui, avec 14 paquebots à construire d’ici 2026, soit 100 millions d’heures de travail, ce qui est énorme. Mais en face, nous avons une instabilité dues aux difficultés rencontrées par son actionnaire principal, le groupe STX Offshore & Shipbuilding. Cette situation ne peut pas durer. Le chantier de Saint-Nazaire est un fleuron français et ligérien, avec des retombées décisives pour l’ensemble du territoire. Après une période turbulente, nous devons construire pour l’avenir. Il est fondamental d’amener de la stabilité et de conforter son développement industriel en région et à Saint-Nazaire.

Quel type de repreneur souhaitez-vous ? L’Etat doit-il rester actionnaire ?

Dans le tour de table, nous devons avoir, même s’il y a éventuellement d’autres acteurs à ses côtés, un industriel pivot qui prendra des engagements sur le très long terme afin d’assurer la pérennité de l’entreprise et lui donner un horizon en cohérence avec ses capacités et son carnet de commandes.

Clairement, il ne doit pas s’agir d’un actionnaire prédateur et l’arrivée d’un nouvel acteur ne peut pas se limiter à une simple prise de participation dans le capital. Il devra prendre des engagements sur le financement de l’investissement et le développement du chantier. Ce tour de table et les acteurs qui y seront associés doivent vraiment permettre de donner enfin au chantier les moyens de son développement.

Quant à l’Etat, il doit conserver sa minorité de blocage car, nous l’avons bien vu, cette présence dans le capital est très utile.

On a logiquement beaucoup parlé de DCNS mais le groupe ne semble pas vouloir jouer le rôle de repreneur et s’il ne rejette pas une éventuelle prise de participation minoritaire, certains syndicats redoutent qu’il ne vienne que pour corseter le développement du chantier sur le marché militaire. Qu’en pensez-vous ?

Des questions se posent en effet. Il ne faut pas écarter DCNS mais c’est une solution que j’imagine mal car le groupe n’a jamais manifesté son ambition de devenir l’acteur pivot dont Saint-Nazaire a besoin.

Quel est votre avis sur les autres hypothèses évoquées, comme Damen, Fincantieri et même un fonds d’investissement sino-britannique ?

Damen est un grand groupe familial qui a déjà des activités en France, à Dunkerque et Brest. Il fait partie des candidats potentiels, mais il y en a d’autres. On parle comme vous le mentionnez d’un fonds d’investissement sino-britannique, c’est une solution que je rejette. Quant à l’hypothèse de Fincantieri, j’estime qu’elle présente de gros inconvénients.   

Certains responsables syndicaux plaident pour l’émergence d’une solution de reprise locale, avec une participation des collectivités, d’entreprises du secteur et même un actionnariat citoyen. Que vous inspire cette démarche ?

Cela part d’un bon sentiment mais je ne pense pas que ce soit réaliste. Je ne dis pas que la Région ne pourrait pas s’engager. Si c’est nécessaire, nous participerons mais il faut bien comprendre que nos possibilités d’action sont limitées puisque notre participation serait plafonnée à 10 millions d’euros par la loi, soit environ et peut-être au mieux 5% du capital selon les estimations. Quant aux entreprises locales potentiellement intéressées, elles ne pourraient monter qu’à 2 ou 3%. Ce n’est pas suffisant et nous risquerions d’avoir un actionnariat complètement éclaté.

Vous n’êtes donc pas foncièrement favorable à une entrée au capital de la Région ?

Si c’est absolument nécessaire, nous le ferons, en lien avec l’Etat et les partenaires impliqués. Cette perspective reste sur la table, en particulier si nous étions confrontés à un candidat prédateur qui viendrait pour faire main basse sur le chantier et dont nous estimons qu’il ne garantit pas sa pérennité.

 

Philippe Grosvalet, président du Conseil départemental de la Loire Atlantique

 

MER ET MARINE : Estimez-vous que l’Etat est-il suffisamment mobilisé sur ce dossier ?

PHILIPPE GROSVALET : La France est très attachée à ce chantier, qui est un symbole et ce dont je suis certain, c’est que l’Etat joue son rôle et se mobilise. Il y a une très bonne connaissance du dossier et le suivi ministériel est permanent. Cela, du fait notamment de la présence comme actionnaire de l’Etat, qui noué ces dernières années des relations directes et étroites avec le chantier, avec lequel certaines périodes de crise ont été surmontées ensemble.

Quels sont les écueils à éviter ?  

Selon moi, il y en a trois. Dans une économie mondialisée, l’une des fragilités est la mobilité de l’actionnariat. Nous l’avons vu lorsque le Norvégien Aker Yards a racheté le chantier à Alstom en 2006. Aker était un industriel mais il y avait aussi, derrière, des aspects financiers et l’entreprise a vite changé de propriétaire. Nous devons par conséquent éviter toute opération spéculative.

Le second problème est celui du risque de voir arriver un repreneur extra-européen, en particulier asiatique, dont l’objectif serait de venir piller le savoir-faire. Avec STX, nous avons d’ailleurs eu beaucoup de chance…

Le troisième écueil réside dans certaines pistes européennes, avec dans ce cas un repreneur qui rachèterait le chantier dans le but de tuer la concurrence.

Que pensez-vous des repreneurs potentiels dont les noms circulent actuellement ?

Il y a une action forte en coulisses pour trouver des investisseurs crédibles répondant à un certain nombre d’exigences. Je pense néanmoins qu’il n’est pas bon de faire trop de publicité dans ce genre de processus, il faut conserver une certaine discrétion.

Ce que je peux dire, c’est que le futur tour de table doit poser comme exigence de conserver l’aspect local du chantier, non seulement l’activité de construction, mais aussi la recherche et le centre de décision. Il est en tous cas impératif pour nos collectivités de garder une activité industrielle forte, la construction navale est une industrie d’avenir et il faut tout faire pour la consolider.

Même s’il y a plusieurs candidats potentiels d’annoncés par Bercy, on ne semble tout de même pas se bousculer au portillon pour reprendre Saint-Nazaire malgré son carnet de commandes…

Cette situation s’explique sans doute par le fait que c’est une activité fluctuante qui dégage peu de marge. La voie est donc étroite et il va falloir être inventif et innovant pour trouver une solution qui réponde à tous les enjeux. Je pense que dans un tour de table on peut avoir une pluralité d’investisseurs : des acteurs industriels pour impulser une stratégie de développement, des financiers pour soutenir les investissements et l’Etat pour conforter le montage.

Certains syndicats demandent une montée au capital de l’Etat, voire une nationalisation. Qu’en pensez-vous ?

L’Etat pourrait éventuellement, si cela est vraiment nécessaire, augmenter sa participation mais, personnellement, je ne suis pas favorable à ce qu’il prenne la majorité. Ce n’est pas son rôle d’être à la barre d’un chantier qui évolue dans une économie industrielle et concurrentielle. Toutefois, il y a des intérêts nationaux et l’Etat doit continuer de jouer un rôle moteur. Sa présence dans le capital offre un soutien et constitue un élément de stabilité, d’autant qu’il a un réel pouvoir de blocage en cas de danger.

Quelle est votre position sur l’hypothèse d’une entrée au capital des collectivités locales ou celle, parfois présentée comme complémentaire, d’un actionnariat citoyen ?

La Région pourquoi pas puisqu’elle a une compétence économique mais sa participation resterait marginale. Quant à une solution « populaire », c’est une idée généreuse mais elle me laisse dubitatif. Les grandes entreprises nécessitent des investissements très lourds, il faut du solide et des actionnaires d’envergure qui y croient.

 

David Samzun, maire de Saint-Nazaire et président de la CARENE

 

MER ET MARINE : Compte tenu du poids des chantiers en termes d’emplois et d’économie sur la région nazairienne, on imagine que vous êtes extrêmement attentif aux manœuvres en cours autour de la reprise de STX France ?  

DAVID SAMZUN : Nous suivons évidemment avec beaucoup d’attention la situation sur le plan local, avec les parlementaires, les cabinets ministériels et la direction des chantiers. L’Etat est mobilisé, je suis extrêmement vigilant mais pas inquiet.

Quelle solution préconisez-vous ?

Nos chantiers, avec un carnet de commandes sur 10 ans, ont besoin d’un actionnaire fiable, robuste et pérenne au service du projet industriel. L’Etat a les moyens de s’opposer à toute opération de prédation, venant par exemple de ceux qui voudraient se lancer sur de nouveaux marchés, à l’image des Chinois. Il est impératif que toute solution de reprise passe par la garantie du maintien en local de l’appareil productif, du savoir-faire, du centre de décision et de la politique d’innovation et de recherche qui permet de décrocher des commandes,

Vous n’êtes clairement pas favorable à un repreneur asiatique et vous n’êtes pas, non plus, un partisan de l’hypothèse Fincantieri…

Je n’en veux pas car les Italiens sont des concurrents. Ils viendraient pour supprimer un compétiteur, chercher des capacités et pourraient ensuite se servir de Saint-Nazaire comme variable d’ajustement si le marché des paquebots venait à se resserrer. De plus, ils ont conclu un accord pour opérer un transfert de technologie afin de permettre aux Chinois de construire localement des navires, ce que je considère, et c’est aussi le cas de nombreux acteurs du secteur, comme extrêmement dangereux.

Que pensez-vous de l’idée d’une reprise par les acteurs locaux, au premier rang desquels on trouverait les collectivités ?

Sur le principe, cette idée peut paraitre séduisante mais nous ne sommes pas des industriels et les collectivités n’ont pas la capacité de définir une politique industrielle. Il faudrait, en plus, trouver un organisme financier qui accepterait de porter le projet et ce serait loin d’être évident.

Il n’est donc pas question pour vous d’entrer au capital des chantiers ?

Nous pourrions l’envisager dans une situation grave, c’est-à-dire une opération hostile, des négociations extrêmement difficiles avec un repreneur qui menacerait la pérennité des chantiers. Dans ce cas, l’Etat aurait heureusement la possibilité de bloquer cette menace.

Mais il serait obligé de renchérir sur l’offre refusée…

C’est pourquoi il faudrait alors que nous nous mobilisions tous pour aider l’Etat à conserver les chantiers.

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Interviews réalisées par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine,  septembre 2016

 

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)