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Construction Navale

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STX Lorient : DCNS met tout son poids dans la balance

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En compétition avec CMN pour la reprise du site STX du Rohu, situé à Lanester, près de Lorient, Kership a dévoilé hier ses ambitions pour le chantier morbihannais, qu’il propose de reprendre en totalité avec ses 42 salariés. Un projet pour lequel DCNS, actionnaire à 45% de la société créée en 2013 avec Piriou (qui en détient 55%), met tout son poids dans la balance. « DCNS n’est pas là pour jouer les faire-valoir. Ce projet est crucial pour le groupe car nous attendons une forte hausse de charge à Lorient et nous avons absolument besoin du site du Rohu. Il est d’ailleurs intégré dans notre stratégie industrielle fondée sur de fortes perspectives de développement », souligne Laurent Moser, directeur de DCNS Lorient.

Nouveaux contrats attendus à l’export

Pour l’heure, le site morbihannais du groupe naval travaille sur le programme des frégates multi-missions (FREMM), dont cinq exemplaires doivent encore être réceptionnés d’ici 2022 par la Marine nationale. S’y ajoute une corvette du type Gowind 2500 actuellement en cours d’assemblage en vue d’une livraison en 2017 à la marine égyptienne. En dehors du programme des cinq futures frégates de taille intermédiaire (FTI), dont la tête de série doit rejoindre la flotte française en 2023, DCNS espère bien conclure de gros contrats à l’export. Certains feront l’objet de construction en transfert de technologie, alors que d’autres nécessiteront une réalisation en France. Si le groupe ne souhaite pas, comme à son habitude, communiquer sur ses prospects, il est de notoriété publique que des frégates sont en jeu pour l’Arabie Saoudite et le Qatar, alors que les négociations se poursuivent avec l’Egypte pour fabriquer deux corvettes supplémentaires à Lorient. De quoi dépasser les capacités de production du site.

 

FREMM en achèvement à Lorient (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

FREMM en achèvement à Lorient (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Piriou saturé alors que Kership monte en puissance

Dans le même temps, Kership monte en puissance. Dédiée aux bâtiments militaires peu armés de moins de 100 mètres, la société commune de Piriou et DCNS travaille actuellement sur le programme des bâtiments multi-missions (B2M), dont le premier des quatre exemplaires a été récemment livré à la Marine nationale. En parallèle, l’assemblage du premier des quatre bâtiments de soutien et d’assistance hauturiers (BSAH), qui sera achevé début 2018, a été lancé à Concarneau. Piriou devra également assurer l’armement du Polar Logistic Vessel (PLV), livrable à l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) en 2017, ainsi que la réalisation du nouveau transbordeur appelé à assurer d’ici 2018 les liaisons entre Lorient et Groix.

 

 

Alors que ces contrats saturent le chantier concarnois malgré une sous-traitance partielle en Pologne pour la partie coque, des perspectives à l’export doivent encore garnir le carnet de commandes. « Nos premiers succès avec Kership sur le marché domestique français nous permettent de lancer la deuxième phase de notre développement, cette fois à l’international », explique Pascal Piriou. Kership va achever prochainement son premier contrat export avec un chaland de débarquement de 50 mètres pour la marine marocaine, et la société espère que le contrat signé fin 2014 pour la réalisation d’un patrouilleur du type OPV 50 destiné au Gabon va entrer dans sa phase active. Mais, surtout, d’autres négociations sont bien avancées. On parle par exemple d’un bâtiment hydro-océanographique sur la base du design B2M pour le Maroc, et de dérivés du BSAH pour des pays d’Amérique latine et d’Afrique de l’ouest. Et les efforts commerciaux se poursuivent autour de la nouvelle gamme de patrouilleurs de Kership, avec des unités allant de 25 à 90 mètres. Or, Concarneau étant plein, une partie des commandes convoitées dépend justement, expliquent les industriels, des capacités offertes par l’actuel site de Lanester.

 

B2M à Concarneau (© DR)

B2M à Concarneau (© DR)

 

Des blocs de BSAH, le ferry du CG56 et de l’export

« Notre objectif est de faire marcher le Rohu sur trois pieds, grâce aux commandes engrangées par Piriou, Kership et DCNS, tout en gardant la possibilité de travailler le cas échéant pour d’autres clients. Cela donne une grande robustesse à notre dossier de reprise et des perspectives de charge à long terme », détaille Patrick de Leffe, directeur général de Kership. Avec pour la filiale de Piriou et DCNS, qui s’est jusqu’ici appuyée sur Concarneau, la perspective de disposer de son premier chantier : « Kership aurait son propre outil industriel, avec l’agilité et l’infrastructure adaptées à notre gamme de produits ». Si son dossier est retenu, elle propose que le Rohu soit impliqué dans la construction de blocs pour les BSAH 2 à 4, ait en charge l’intégralité de la coque du transbordeur commandé par le Conseil général du Morbihan ainsi que celle d’un dérivé de B2M destiné à l’export.

DCNS s’engage à apporter au moins 50.000 heures de travail par an

A cela s’ajoute la sous-traitance offerte par DCNS, qui est loin d’être négligeable. « La sous-traitance proposée par DCNS est importante car, pour un chantier comme celui du Rohu, un tiers de corvette équivaut à une coque entière de B2M ». DCNS s’est engagé à fournir au moins 50.000 heures de travail par an au chantier de Lanester, ce qui garantit du travail pour 30 personnels de production. « Et ce n’est qu’un minimum. En fait, nous voulons aller au-delà grâce aux perspectives de développement que nous avons à Lorient avec les projets à l'international. L’idée est de faire du Rohu un vrai partenaire sur lequel nous appuyer pour compléter nos capacités industrielles avec un outil souple», souligne Laurent Moser.

Augmenter les effectifs

En matière d’emplois, Kership propose de reprendre les 42 salariés de STX Lorient et de lancer rapidement des recrutements. « L’objectif est de monter en puissance avec, sur la base du business plan que nous avons élaboré, le recrutement d’une trentaine de CDI, auxquels s’ajouteront des intérimaires et sous-traitants. Le site est dimensionné pour fonctionner en rythme de croisière avec 150 personnes et nous prévoyons d’atteindre ce niveau de production dans les cinq ans », assure Patrick de Leffe.

 

Cheminée de paquebot sortant du site du Rohu (© STX FRANCE - LOYS LECLERCQ)

Cheminée de paquebot sortant du site du Rohu (© STX FRANCE - LOYS LECLERCQ)

 

Construire à nouveau des navires complets ?

Concernant l’activité, le Rohu a été conçu pour produire des navires allant jusqu’à près de 100 mètres et pesant 2000 tonnes. Mais STX France a décidé en 2015 d’en faire un simple atelier de fabrication de structures métalliques au profit de Saint-Nazaire. Kership envisage à l’avenir que le chantier puisse à nouveau réaliser des navires entiers, mais se veut prudent : « Ces dernières années, le Rohu a rencontré des difficultés et perdu de l’argent. Ce n’est pas pour rien que la direction de STX France, qui est compétente, a décidé de recentrer le site sur des activités de coque pour le redresser. Nous souhaitons donc démarrer par cette capacité et, petit à petit, en fonction des possibilités et des commandes, nous pourrons faire de plus en plus d’armement pour parvenir, pourquoi pas, à refaire des bateaux complets », estime Patrick de Leffe, qui connait la navale lorientaise depuis 30 ans et ne veut pas répéter les erreurs du passé. « Il faut travailler dans la durée et y aller pas à pas ».

 

Sablier réalisé en 2012 au Rohu (© STX FRANCE - BERNARD BIGER)

Sablier réalisé en 2012 au Rohu (© STX FRANCE - BERNARD BIGER)

 

Un grand complexe naval pacifié en Bretagne sud

Dans ce projet, Piriou et DCNS voient également l’occasion de renforcer la navale bretonne, marquée depuis plus de 20 ans par des querelles de clochers et une concurrence parfois mortifère. La reprise du Rohu permettrait, en quelque sorte, de réconcilier définitivement Lorientais et Concarnois, après une première implantation de Piriou sur l'anneau de Keroman, où le constructeur peut réaliser des bateaux allant jusqu’à 50 mètres (c’est là qu’a été produite la coque du chaland marocain). « Si Kership est désigné pour reprendre le Rohu, nous garderons notre implantation à Keroman, où nous pouvons produire des bateaux de pêche et poursuivre nos activités de réparation navale. Il faut d’ailleurs voir le secteur dans sa globalité, c’est-à-dire à la fois de la construction et de la réparation », insiste Pascal Piriou.  Selon lui : « L’alliance de Piriou et DCNS dans Kership, et sa déclinaison dans Kership Lorient, donnera du corps à un Pôle Naval Bretagne Sud doté de quatre piliers d’activités complémentaires permettant de lisser les pics et creux de charge propres au secteur naval ». Ces quatre piliers sont la construction de grands bâtiments de combat chez DCNS, celle d’unités de moins de 100 mètres dédiées à l’action de l’Etat en mer pour Kership, la réalisation de navires de taille moyenne civils, publics et privés, ainsi que la réparation navale civile et militaire pour Piriou. « Kership Lorient permettra la matérialisation d’un pôle naval en Bretagne Sud regroupant 200 entreprises et 5000 emplois autour du bassin Concarneau-Lorient et fera de la Bretagne le second pôle d’excellence en matière de construction navale ».

 

 

L’agglomération de Lorient dans la boucle pour le foncier

Pour ce qui est de l’implantation du Rohu, les bâtiments industriels et bureaux appartiennent à STX France. Le terrain, en revanche, est la propriété de la Région Bretagne, qui le loue à l’entreprise via une autorisation temporaire d’occupation (AOT) gérée par la CCI du Morbihan. Dans le cadre de son projet de reprise, Kership a travaillé avec X.SEA, société d’économie mixte détenue et contrôlée par l’agglomération de Lorient, pour assurer la reprise des actifs (bâtiments et bureaux) et la gestion du terrain. A cet effet, une nouvelle société, baptisée Immobilière du Rohu (60% IX.SEA, 40% Kership) serait créée et louerait au repreneur l’emprise et les locaux (avec une AOT de 15 ans). Quant aux matériels et aux stocks, ils seraient directement rachetés à STX par Kership.

Une pépinière de start-ups pour le Pôle Cyberdéfense

On notera par ailleurs que, dans le cadre de la montée en puissance du Pôle d’Excellence Cyberdéfense en Bretagne, DCNS et Piriou ont annoncé hier leur intention de développer dans les bâtiments du Rohu une pépinière d’entreprises spécialisées dans ce secteur de pointe qui intéresse fortement l'industrie de Défense, notamment navale. Il s’agirait en particulier d’accueillir les start-ups qui doivent émerger grâce au concours lancé par AUDELOR suite au Plan d’Excellence Cyber créé en Bretagne par le ministère de la Défense.

Quel avenir pour la forme 2 ?

Quant à savoir si la reprise éventuelle de STX Lanester entrainerait l’abandon des projets de développement de la forme 2 du site DCNS de Lorient, Laurent Moser répond par la négative : « Ce bassin est très important et il est lui aussi intégré à notre stratégie industrielle. Aujourd’hui, il n’est pas totalement occupé et nous pouvons le mettre à disposition d’autres industriels. C’est d’ailleurs le cas aujourd’hui avec le premier B2M de Kership, qui ne pouvait pas utiliser la cale sèche de Concarneau et vient donc chez nous ». Pour la suite, DCNS a toujours comme projet de se servir de la forme 2 pour des activités de construction navale, avec le remplacement du bateau porte, la mise en place de moyens de levage et, éventuellement, une transformation en chantier couvert. Tout dépendra des contrats que le groupe engrangera dans les prochaines années.

Le Comité d’entreprise de STX rendra son avis la semaine prochaine

Alors que CMN continue lui-aussi de faire valoir ses atouts pour reprendre le Rohu (voir notre article complet sur le projet du constructeur cherbourgeois) , c’est la semaine prochaine que le Comité d’entreprise de STX Lorient doit remettre, à l’issue de la phase de consultation, son avis sur la vente du chantier et les dossiers déposés. A l’issue, la direction de STX France pourra prendre une décision. 

 

Piriou Naval Group (ex-DCNS) Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)