Construction Navale

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STX se sert de Saint-Nazaire pour faire pression sur le gouvernement finlandais

Construction Navale

Se désengager de la Finlande pour concentrer ses activités de construction de paquebots en France ? C’est l’idée que laisse habilement circuler le groupe sud-coréen STX.  Ce dernier met la pression sur le gouvernement finlandais afin que celui-ci investisse plus dans la construction navale via, notamment, le soutien aux exportations. Alors que STX possède deux grands chantiers en Finlande, Turku et Rauma, spécialisés notamment sur les segment des navires à passagers, le groupe sud-coréen a été obligé de s’appuyer sur son chantier français de Saint-Nazaire pour décrocher la commande d’un troisième paquebot géant du type Oasis of the Seas (227.000 GT de jauge, 2700 cabines). Les deux premiers, livrés en 2009 et 2010, avaient pourtant été réalisés à Turku et ce sont les Finlandais qui avaient suggéré à l’armateur américain Royal Caribbean International de se doter d’un nouveau mastodonte de ce type, moyennant des conditions de financement avantageuses. Mais l’initiative finlandaise s’est échouée sur l’écueil du montage financier, le gouvernement d’Helsinki refusant notamment, selon la presse finlandaise, d’octroyer un prêt à hauteur de 50 millions d’euros dans le cadre de ce projet. Craignant de voir le prochain investissement de Royal Caribbean lui échapper - d’autant que l’Allemand Meyer Werft, qui vient d’achever une série de cinq paquebots pour Celebrity, une filiale du groupe Royal, et doit livrer deux autres unités de 158.000 GT et 2050 cabines pour RCI en 2014 et 2015, avait fait une contreproposition à la compagnie américaine avec un nouveau design – STX a autorisé Saint-Nazaire à entrer dans la compétition.  Avec l’aide de l’Etat français, qui a facilité l’élaboration du montage financier et incité un certain nombre de banques à rejoindre le tour de table, STX France et Royal ont finalement annoncé le 27 décembre que le futur paquebot géant, livrable en 2016, serait construit dans l’estuaire de la Loire. Un contrat colossal d’environ 1 milliard d’euros, assorti d’une option pour la réalisation d’un second navire du même type, qui serait achevé en 2018 s’il se confirme.

 

Paquebot du type Oasis of the Seas (© RCI)

 

 

Oasis 3, un camouflet pour les Finlandais

 

 

Ce revirement constitue une première dans l’ère moderne de la construction de paquebots (jamais un chantier n’était parvenu à arracher un navire de série à l’un de ses concurrents) et, évidemment, un camouflet considérable pour les Finlandais.  D’où la montée au créneau de STX Shipbuilding, qui en profite intelligemment pour mettre la pression sur le gouvernement d’Helsinki, déjà largement critiqué dans la presse finlandaise pour avoir laissé filer cette commande en or. « L’investissement public est toujours pertinent et même essentiel pour STX Finland. Il assurerait la poursuite de la construction navale sur le chantier de Turku » a, ainsi, déclaré au quotidien économique Kauppalheti le vice-président de STX Corporation, maison-mère de STX Europe, propriétaire de STX Finland et actionnaire majoritaire de STX France. Et le coréen Jeff Roh de jeter un gros pavé dans la mare : « L’Alternative à Turku est la France, qui contribue beaucoup plus à la construction du nouveau paquebot de la classe Oasis que la Finlande était prête à le faire (…) Nous nous attendions à ce que l’Etat finlandais investisse de la même manière que l’Etat français ».

 

 

Le Viking Grace, construit à Turku (© STX EUROPE)

 

Le Viking Grace, construit à Turku (© STX EUROPE)

 

 

STX ne mettra pas tous ses œufs dans le même panier

 

Pour autant, un éventuel désengagement de STX en Finlande est loin d’être simple, ni évident, et encore moins logique. Si Turku et Rauma sont actuellement déficitaires, cette situation ne devrait pas durer avec la montée en puissance de nouveaux projets. Le Viking Grace, premier grand ferry doté d’une propulsion au gaz naturel liquéfié, s’apprête à être livré par Turku et constitue une superbe belle vitrine sur le marché très prometteur des navires au GNL. Mais le chantier finlandais a également, dans son carnet de commandes, deux paquebots destinés à TUI Cruises, société commune de Royal Caribbean et du voyagiste allemand TUI.  Ces navires de 99.300 GT et 1250 cabines (Mein Schiffe 3 et Mein Schiffe 4), dont le second a été récemment confirmé, doivent être livrés en 2014 et 2016. Autant dire que, quoiqu’il arrive, on voit difficilement comment Turku pourrait cesser son activité dans les trois ans qui viennent. De plus, si Saint-Nazaire est actuellement porté aux nues, il ne faut pas oublier que le chantier français vient de connaître une période extrêmement difficile et la situation continuera d’être délicate jusqu’au début de l’année 2014 pour une grande partie de ses sous-traitants. La commande du troisième Oasis, si importante soit-elle, n’est pas suffisante pour assurer la pérennité de l’entreprise, qui doit absolument, cette année, engranger de nouveaux contrats, qu’il s’agisse de paquebots, de ferries (on pense à l’appel d’offres de la SNCM) ou de diversification, comme l’offshore.

Certes, le marché de la croisière, sur lequel les derniers grands chantiers européens ont survécu depuis 20 ans, s’est significativement réduit et l’industrie en Europe est aujourd’hui en surcapacité, sans parler du fait que les constructeurs asiatiques convoitent ce secteur  (le Japonais Mitsubishi a d’ailleurs ravi à Meyer Werft la construction des deux prochains paquebots de la compagnie allemande AIDA). Mais mettre tous ses œufs dans le même panier serait probablement une erreur stratégique pour STX, qui peut aujourd’hui, et ne s’en prive pas, faire jouer la concurrence entre ses filiales en France et en Finlande. Ainsi, Saint-Nazaire était par exemple en compétition pour les paquebots de TUI, que Turku a décrochés, alors que les Français ont pris contre les Finlandais la commande de l’Europa 2, un petit navire de luxe qui sera livré à Hapag-Lloyd Cruises en avril.  

 

 

L'Europa 2 en achèvement à Saint-Nazaire (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Quitter la Finlande présente des risques trop importants

 

 

Au-delà de cette « émulation » plus ou moins malsaine au sein d’un même groupe, qui n’est probablement pas toujours évidente à gérer, plusieurs raisons pratiques, et de bon sens, militent en faveur de la conservation au sein du groupe STX Europe des chantiers finlandais. D’abord, si les bonnes nouvelles s’enchaînent en 2013, Saint-Nazaire pourrait voir son outil industriel saturé sur plusieurs années (posant au passage la question dans un tel contexte de la diversification du chantier, qui ne souhaite plus dépendre du seul marché de la croisière). Sans Turku, qui dispose de la seconde plus grande cale de construction d’Europe après son homologue français, STX se priverait alors d’autres commandes potentielles.

Ensuite, STX France doit mener à bien le projet Oasis 3 et, même si Saint-Nazaire a démontré à de multiples reprises que ses chantiers savaient relever les plus grands défis, réaliser un navire aussi complexe demeure un énorme challenge et l’entreprise n’est pas à l’abri d’un « imprévu ». On ne lui souhaite évidemment pas mais le risque existe, comme dans tout programme industriel. Or, il convient de se rappeler que les problèmes de propulsion des quatre Millennium de Celebrity, livrés entre 2000 et 2002, ont par exemple entrainé une profonde brouille avec Royal, qui aura mis 10 ans avant de revenir dans l’Hexagone. On constate aussi que Carnival, leader mondial de la croisière, n’a pas remis les pieds à Saint-Nazaire depuis la livraison en décembre 2003 du Queen Mary 2, un navire magnifique certes, mais dont la construction a été marquée par le dramatique accident de la passerelle. En somme, il convient d’être prudent avec les armateurs car il s’agit d’un monde où, aux côtés des aspects techniques et financiers, l’affect est très important et la susceptibilité comme les relations humaines une donnée cruciale de l’équation. En sonnant le glas de l’alternative finlandaise, qui a notamment été celle de Royal durant une décennie, STX prendrait donc le risque, en cas de problème à Saint-Nazaire, de voir ses clients, qui détestent par-dessus tout la contrainte, partir directement à la concurrence, à savoir Meyer Wert, Fincantieri ou même de nouveaux acteurs asiatiques. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Probablement pas.

 

 

L'Oasis of the Seas en construction à Turku, en 2009 (© STX EUROPE)

 

 

A Saint-Nazaire, il faut composer avec l’Etat français

 

 

On rappellera enfin que, contrairement à la Finlande, où Turku et Rauma lui appartiennent à 100%, STX ne possède que 66.66% des chantiers nazairiens, avec comme coactionnaire l’Etat français (33.34%). Ce partenaire, qui a imposé son entrée au capital en 2008, est parfois bien utile, comme ce fut le cas avec la commande du troisième Oasis. Mais il est aussi  susceptible d’être très regardant, et même contraignant sur certains choix, car il possède un droit de veto sur toutes les décisions stratégiques de STX France. En parallèle, il convient d’ajouter que si Aker Yards, qui avait racheté Alstom Marine en 2006, avait su se faire apprécier, la reprise du constructeur norvégien par STX deux ans plus tard n’a guère suscité que de la méfiance. Sur les bords de la Loire, la présence des Sud-coréens est régulièrement contestée et, ces derniers mois, STX a été vivement critiqué pour sa gestion de l’entreprise, qui voyait son plan de charge diminuer dangereusement avant la commande du 27 décembre.  Au point que l’idée d’une nationalisation commençait même à faire son chemin…

 

 

Les chantiers de Saint-Nazaire (© STX FRANCE - BERNARD BIGER)

 

 

Pour toutes ces raisons, voir STX abandonner Turku et Rauma pour se concentrer uniquement sur la France serait plus que surprenant. Il faut donc, sans doute, interpréter les récents propos des dirigeants sud-coréens comme la volonté de profiter de la situation pour faire pression sur les pouvoirs publics finlandais afin qu’ils maintiennent, voire accentuent, leurs efforts en faveur de la navale. Alors que, ces dernières années, STX a donné l’impression de s’intéresser à la Finlande plutôt qu’à la France, ce revirement montre, s’il en était besoin, que le groupe joue sur tous les tableaux, au gré des circonstances. La manœuvre est en tous cas très habile car, en tablant sur l’égo (pour ne pas dire l’orgueil) français et la crédulité qui en découle, STX savait qu’il trouverait à ses menaces un puissant écho dans la presse hexagonale, et de là obtiendrait l’effet désiré sur les Finlandais.

Mais il ne faut pas perdre de vue que, si Turku avait réalisé le troisième Oasis et Saint-Nazaire était une nouvelle fois resté bredouille, les rôles seraient, aujourd’hui, probablement inversés… Et ils le seront peut-être un jour, suivant l'évolution de la situation.

Meyer Turku (ex-STX FINLAND) STX FRANCE (Chantiers de Saint-Nazaire)