Défense
Sur le chantier des FREMM Alsace et Lorraine
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Reportage

Sur le chantier des FREMM Alsace et Lorraine

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Installé sur les deux rives du Scorff, reliées par le pont Gueydon construit dans les années 40, le site Naval Group de Lorient s’étend sur 45 hectares, dont 16 couverts. Il dispose notamment d’une grande forme de construction abritée, plusieurs quais d’armement et deux bassins où les navires qu’il réalise passent en cale sèche, le n°3 étant désormais plutôt réservé aux frégates et le n°2 aux corvettes. L’établissement, sur lequel travaillent plus de 2000 salariés et un millier de sous-traitants, est spécialisé dans la conception et la construction de bâtiments de combat de moyen tonnage.

Lorient est désormais mobilisé sur trois programmes. Le dernier en date est celui des cinq nouvelles frégates de défense et d’intervention, dont la tête de série, le futur Amiral Ronarc’h, a vu sa construction débuter le 24 octobre en vue d’une livraison en 2023. Beaucoup plus discret, Il y a aussi celui des deux corvettes de la famille Gowind commandées par les Emirats Arabes Unis. Leur fabrication a débuté au printemps dernier et elles occuperont la forme de construction avant l’assemblage du Ronarc’h, mais après la fin de celui d’une ultime frégate multi-missions (FREMM).

 

L'Alsace lors de sa sortie de la forme de construction en avril (© V. GROIZELEAU)

L'Alsace lors de sa sortie de la forme de construction en avril (© V. GROIZELEAU)

L'Alsace fin octobre au quai d'armement de la rive gauche, avec derrière la forme de construction (© V. GROIZELEAU)

L'Alsace fin octobre au quai d'armement de la rive gauche, avec derrière la forme de construction (© V. GROIZELEAU)

 

La fin d’un programme qui occupe le site depuis une douzaine d’années

Car le chantier est bien sûr encore largement occupé par le programme FREMM, sur lequel Lorient travaille en production depuis mars 2007 et qui est entré dans sa dernière ligne droite avec la réalisation des deux dernières unités de la série. Après la livraison entre 2012 et 2019 de six frégates de ce type pour la Marine nationale (Aquitaine, Provence, Languedoc, Auvergne et Bretagne), auxquelles se sont ajoutées deux unités pour l’export (le Mohammed VI livré au Maroc en 2014 et le Tahia Misr à l’Egypte en 2015), la série va s’achever avec deux autres frégates françaises, les Alsace et Lorraine, livrables en 2021 et 2022. Des bâtiments de même gabarit que leurs aînés (142 mètres de long pour 20 mètres de large et 6000 tonnes de déplacement en charge) mais intégrant des évolutions importantes car optimisés pour la défense aérienne, d’où leur qualification de FREMM DA (ou FREDA comme on disait un temps). Pour remplir cette mission complémentaire, ces frégates sont notamment dotées d’un radar multifonctions Herakles plus puissant, d’un système de combat adapté à la défense aérienne, d’une dotation doublée en missiles surface-air Aster 15 et Aster 30 (32 au lieu de 16, mais pas de missiles de croisière navals – MdCN -  comme les six premières FREMM françaises), de moyens de communication plus puissants ou encore d’une nouvelle conduite de tir pour l’artillerie principale (STIR 1.2 EO Mk2 en lieu et place du NAJIR) et de capacités de logement accrues. Mais extérieurement, c’est surtout leur imposant mât, haut de 37 mètres avec une partie basse en acier et une partie haute en aluminium, qui se distingue avec son design « taille de guêpe ». Afin de limiter au maximum l’effet de masque sur l’arrière pour le radar Herakles, la partie centrale de cette mâture est en effet beaucoup plus fine que sur les premières FREMM. Ce qui a représenté un beau challenge technique compte tenu des contraintes qu’une telle structure doit subir en mer entre les mouvements de plateforme et les conditions environnementales. Ce mât a nécessité d’importants travaux de conception, une maquette étant réalisée sur une plateforme d’essais à Toulon afin de valider le design retenu.

 

Vue des FREMM DA avec leur mât "taille de guêpe" (© NAVAL GROUP)

Vue des FREMM DA avec leur mât "taille de guêpe" (© NAVAL GROUP)

L'Alsace en mai dernier, peu après l'installation de la mâture (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'Alsace en mai dernier, peu après l'installation de la mâture (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un plan de modernisation qui bénéficie déjà aux FREMM

Mise à l’eau le 18 avril dernier, l’Alsace en est au stade de l’achèvement à flot. Quant à la Lorraine, elle a été mise sur cale quelques semaines plus tard et son assemblage est en cours dans la forme de construction. Dans les ateliers, la production des blocs et équipements se poursuit pour ce qui devrait être l’ultime FREMM construite à Lorient. Avec ce programme, le site avait bénéficié au début des années 2000 d’un important plan d’investissement afin de moderniser son outil industriel et accroître sa productivité. Il faut dire qu’à l’époque, le programme FREMM devait compter rien que pour la France pas moins de 17 frégates, avec une livraison prévue tous les 7 mois. Des ambitions revues ensuite à la baisse pour cause de restrictions budgétaires, les succès sur le marché export n’étant de plus pas à la hauteur des espoirs qui avaient été placés dans ces nouvelles frégates. Aujourd’hui, le site Naval Group de Lorient connait une nouvelle phase de modernisation dans la perspective du programme FDI et du marché international pour ce nouveau modèle comme pour les corvettes du type Gowind. « La gros de nos investissements va dans l’amélioration de la compétitivité, ce qui passe par la capacité à construire plus vite. Cela représente un avantage compétitif et économique important, car on peut répondre plus rapidement aux besoins des clients ou avec des préavis plus faibles et, dans le même temps, nos frais fixes sont mieux amortis », précise Laurent Moser, directeur du site Naval Group de Lorient. Son objectif : permettre au chantier de réaliser une frégate de série de type FDI en 30 mois (38 pour le Ronarc’h, le prototype étant inévitablement plus long à voir le jour) et une corvette en 20 mois seulement (contre 28 pour la première Gowind, l’Elfateh, livrée en 2017 à l’Egypte). Un gain considérable par rapport aux FREMM (72 mois pour l’Aquitaine et 42 pour la Normandie).

 

Laurent Moser (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Laurent Moser (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Pour y parvenir, le site morbihannais a décidé d’investir 40 millions d’euros de 2018 à 2021 dans sa réorganisation et sa modernisation. Cela passe par la montée en puissance du pré-armement, dès la fabrication des panneaux plans dont l’atelier est transformé en ligne de production plus efficiente, la construction de nouvelles cabines de peinture, la mise en œuvre de nouveaux outils de conception numérique collaboratifs et, sur cette base, le déploiement de systèmes digitalisés dans toutes les étapes de la construction, avec en particulier le recours à la réalité augmentée. Le site s’intéresse aussi aux progrès accomplis par l’impression 3D, qui est notamment en train de monter en puissance dans un autre établissement de Naval Group, celui de Nantes-Indret.

Ce vaste plan est mis en place dans le cadre du programme FDI mais il bénéficie déjà aux navires actuellement en construction, y compris les dernières FREMM françaises.

 

Réalité augmentée pour le contrôle d'un tuyau (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Réalité augmentée pour le contrôle d'un tuyau (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Réalité augmentée dans l’atelier de chaudronnerie

Et cela se voit dès l’atelier de chaudronnerie, où sont produits les tuyaux des bateaux : eau douce, eau de mer, huile, air… il y a 20 kilomètres de tuyauterie (et 300 kilomètres de câbles) sur une frégate. « Désormais, nous réalisons le contrôle des tuyaux en fin de production avec des outils de réalité augmentée. Cela permet de détecter une éventuelle erreur et de la corriger avant le montage », explique Yann Bouju, expert en réalité virtuelle à Naval Group. L’industriel a dans cette perspective travaillé avec la société française Diota, spécialisée dans la réalité augmentée. Les outils, adaptés aux besoins de Naval Group, ont vu le jour après un an de R&D. Le tuyau à contrôler est placé devant une tablette équipée de différentes caméras, qui vont permettre de superposer en 3D l’objet avec son double numérique grâce au PLM (Product Lifecycle Management), qui offre une maquette numérique complète de l’ensemble du navire, ses locaux et équipements. Un outil collaboratif qui tient aussi compte, en temps réel, de toutes les interventions et modifications réalisées. Le PLM sert donc de la conception à la maintenance, en passant par la construction, pendant tout le cycle de vie du bâtiment, jusqu’à sa déconstruction (avec une cartographie précise des matériaux par exemple). Il permet de remplacer des montagnes de documents papier et de disposer d’une situation à jour du navire, enrichie au fil des années. Le site Naval Group de Lorient a investi une dizaine de millions d’euros dans ce domaine, avec en particulier l’adoption du PLM 3DExperience de Dassault Systèmes.

 

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