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Syrie: La Russie éprouve son groupe aéronaval

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Le déploiement au large de la Syrie du groupe aéronaval russe a fait couler beaucoup d’encre au moment de son passage le long des côtes européennes. Une imposante force emmenée par le porte-avions Kuzntesov, qui a quitté en octobre sa base de Severomorsk, près de Mourmansk, avant de rallier la Méditerranée orientale début novembre. Avec au passage une escale annulée à dans l’enclave espagnole de Ceuta, au Maroc, Madrid ayant finalement, après avoir donné son accord à la venue des bâtiments russes, annulé cette autorisation sous la pression du Royaume-Uni et de l’OTAN.

Si le déploiement du groupe aéronaval dans la zone n’est pas une première, Moscou a indiqué qu’il avait pour objectif de soutenir l’action militaire russe engagée aux côté des forces de Bachar el-Assad. En clair, le Kuznetsov est là pour réaliser des frappes aériennes depuis la mer, permettant de compléter les appareils russes intervenant depuis des bases terrestres en Syrie.

 

Le Kuznetsov (© : MARINE RUSSE)

Le Kuznetsov (© : MARINE RUSSE)

Evolution dans le concept d’emploi

Il s’agit là d’une nouveauté puisque c’est la première fois que la marine russe est appelée à mener une telle opération de projection de puissance. Mis en service entre 1975 et 1983, les premiers porte-aéronefs soviétiques (Kiev, Minsk et Novorossiysk, suivis du Gorshkov en 1987, ce dernier ayant été refondu puis livré à l’Inde en 2014) avaient surtout vocation à assurer le commandement et la couverture aérienne d’une force navale, tout en participant à des missions de lutte antinavire et anti-sous-marine. Il s’agissait en fait de bâtiments hybrides, à mi-chemin entre le croiseur et le porte-avions, lourdement armés mais disposant de capacités aéronautiques limitées, avec une douzaine d’avions à décollage et appontage vertical Forger ainsi qu’une vingtaine d’hélicoptères Hormone.

 

Le Kiev au milieu des années 80 (© : DR)

Le Kiev au milieu des années 80 (© : DR)

Un bâtiment mis en service en 1991

Unique porte-avions aujourd’hui en service dans la flotte russe, le Kuznetsov, mis sur cale en 1982 et opérationnel depuis 1991, a tenu compte des limitations de ses aînés. Le puissant bâtiment de 304 mètres de long et plus de 58.000 tonnes en charge a certes été doté de 12 missiles antinavire SS-N-12, mais ont été intégrés sous le pont d’envol dans des silos verticaux, laissant libre la plage avant, qui était encombrée de lanceurs sur les Kiev. Doté d’une piste oblique avec brins d’arrêt et d’un tremplin à la proue, il peut mettre en œuvre une trentaine d’appareils, dont des avions de combat Su-33 Flanker et depuis peu les nouveaux MiG-29K, version navalisée du Fulcrum. Ces deux types d’appareils pouvant aussi bien embarquer de l’armement air-air qu’air-sol, le Kuznetsov dispose donc d’importantes capacités de défense aérienne et de frappe contre des objectifs terrestres, du moins en théorie.

 

Le Kuznetsov (© : MARINE BELGE)

Le Kuznetsov (© : MARINE BELGE)

Capacités limitées

Car le Su-33 demeure un appareil vieillissant. Quant au MiG-29, bien que le modèle d’origine soit entré en service en 1983, il demeure une nouveauté dans sa version embarquée. Elle doit donc encore être fiabilisée et les Indiens, qui ont acheté cet appareil pour équiper le Vikramaditya (ex-Gorshkov), se font d’ailleurs l’écho d’importants soucis de disponibilité, évoquant notamment des problèmes avec l’avionique et la motorisation de leurs MiG-29K. De plus, l’emploi d’un tremplin et non de catapultes pour lancer les avions réduit mécaniquement leurs capacités d’emport en combustible et en armement. L’allonge comme la puissance militaire est donc bien moindre que sur des porte-avions classiques, comme ceux dont disposent les Etats-Unis et la France.

 

Su-33 et MiG-29K sur le Kuznetsov (© : MINISTERE RUSSE DE LA DEFENSE)

 

D’où l’incertitude des Occidentaux quant aux capacités réelles du Kuznetsov, bâtiment à la technologie par ailleurs ancienne et qui a été victime à plusieurs reprises de pannes plus ou moins sérieuses. Le porte-avions est d’ailleurs lors de ses déploiements systématiquement accompagné d’un remorqueur de haute mer, qui s’est par exemple révélé bien utile en 2012 lorsqu’il s’est retrouvé en avarie de propulsion dans le golfe de Gascogne.

Première intervention annoncée mi-novembre

Sa présence au large de la Syrie depuis quelques semaines est donc fort intéressante car elle permet de mieux évaluer son potentiel dans une opération où il se trouve pour la première fois en situation de combat.

Mi-novembre, peu après l’arrivée du groupe aéronaval sur zone, le ministre russe de la Défense, Sergey Shoigu, a annoncé le début d’une importante offensive contre des positions présentées comme étant tenues par des éléments de Daech et du front Al Nostra, dans les secteurs d’Homs et Idlib, au centre et au nord de la Syrie. L’opération, menée pour l’essentiel par les forces positionnées dans le pays, a aussi vu la participation de la marine russe. Sergey Shoigu a en effet annoncé le tir de missiles de croisière depuis la frégate Admiral Grigorovich, ainsi que l’emploi de Su-33 du Kuznetsov, marquant ainsi, a souligné le ministre, la première intervention de l’aviation embarquée russe dans une opération militaire.

 

Tir de missiles de croisière depuis la frégate Grigorovich (© : MINISTERE RUSSE DE LA DEFENSE)

 

L’implication des appareils du porte-avions, positionné entre le point d’appui russe de Tartous et le port de Lattaquié, ce dernier étant plus proche des zones d’intervention dans le nord de la Syrie (où se trouve aussi Alep, en train d’être reprise par les forces de Bachar el-Assad avec le soutien russe), resterait toutefois marginale. De sources occidentales, on exprime même des doutes, à ce stade, sur le fait que les appareils du Kuznetsov ont bien réalisé des bombardements en Syrie. Mais si tel n’est pas le cas, on s’y attend clairement.

Une intense activité aérienne

Il semble néanmoins avéré que le porte-avions russe connait une activité aérienne intense. Le bâtiment, qui multiplierait chaque jour les lancements et appontages, même si son groupe aérien est apparemment plus réduit que ce qui a parfois été évoqué ces dernières semaines. Il embarquerait seulement une quinzaine d’avions de combat, bien loin des 30, 40 et même 50 appareils parfois annoncés dans divers media internationaux. Parmi ces avions, seuls quelques MiG-29K seraient présents à bord pour cette mission, l’un d’eux d’étant accidentellement abîmé en mer (le pilote s’en étant sorti sain et sauf).

En fait, le Kuznetsov semble surtout, pour le moment, poursuivre sa montée progressive en puissance.  Car la marine russe, qui n’est pas habituée comme on l’a vu à ce type d’opération, doit encore s’approprier cet outil afin d’en maîtriser toutes les capacités dans un tel environnement, ce qui représente un travail long et complexe pour les marins et aviateurs.

 

Su-33 sur le Kuznetsov (© : RUSIANPLANES.NET)

Su-33 sur le Kuznetsov (© : RUSIANPLANES.NET)

Une présence symbolique

De facto, la présence du Kuznetsov en Méditerranée orientale est donc essentiellement, aujourd’hui, un vecteur de communication pour Moscou, le porte-avions véhiculant une image de puissance bien supérieure à ses capacités militaires réelles.

Les occidentaux se veulent toutefois prudents et sont loin de négliger le potentiel de l’armada russe. « Il ne faut pas surévaluer leurs capacités et se laisser impressionner, mais il ne faut pas non plus sous-estimer les Russes. Leur marine a démontré de vraies capacités sur le théâtre syrien, par exemple en tirant des missiles de croisière depuis des bâtiments de surface et des sous-marins d’abord,en Caspienne et ensuite en Méditerranée orientale. Ils sont créatifs, mobiles, ce sont de vrais marins et de vrais soldats », confie un militaire.

 

Tir de missiles de croisière depuis la Caspienne en 2015 (© : MINISTERE RUSSE DE LA DEFENSE)

Tir de missiles de croisière depuis la Caspienne en 2015 (© : MINISTERE RUSSE DE LA DEFENSE)

Moyens terrestres et côtiers considérables

En Syrie, le déploiement russe est en tous impressionnant, avec en plus de l’aviation et des unités terrestres d’importants systèmes de défense aérienne, dont les redoutables S-400, auxquels se sont ajoutés des S-300 permettant, selon Sergey Shoigu, de couvrir en plus du territoire syrien ses approches maritimes, presque jusqu’à Chypre a précisé le ministre. Celui-ci a également rappelé mi-novembre que des batteries mobiles Bastion, mettant en œuvre des missiles antinavire supersoniques, ont été positionnées le long de la côte, permettant de neutraliser des cibles navales et terrestres, avec des portées allant de 350 à 450 km. Et la panoplie ne s’arrête pas là puisqu’entre autres moyens des lanceurs de missiles balistiques iskandr, d’une portée allant jusqu’à 500 km, ont aussi été déployés.

L’armée russe s’est donc donné les moyens de surveiller et agir sur l’ensemble du théâtre syrien, et même au-delà, le groupe aéronaval emmené par le Kuznetsov complétant ce dispositif comme une couche supplémentaire de renseignement, de protection et d’intervention.

 

Le croiseur Petr Velikiy (© : MICHEL FLOCH)

Le croiseur Petr Velikiy (© : MICHEL FLOCH)

Une escorte particulièrement puissante

En effet, autour du porte-avions se trouvent de nombreux bâtiments, avec ni plus ni moins que la plus puissante force de surface déployée par Moscou depuis la fin de l’URSS. Ainsi, le Kuznetsov a rejoint la région en compagnie du croiseur nucléaire Petr Velikiy, un mastodonte de 252 mètres et 26.200 tonnes en charge doté notamment de 20 missiles antinavire SS-N-19 et plus de 200 missiles antiaériens SA-N-6 et SA-N-9. Il y a également au sein du groupe aéronaval les Kulakov et Severomorsk, deux destroyers de 163 mètres et 8400 tpc du type Udaloy équipés entre autres de 8 missiles antinavire SS-N-14 et 64 SA-N-9. En plus des unités de la flotte du Nord, des bâtiments de la flotte de la mer Noire, qui assure une présence permanente depuis 2012 (et achemine du matériel depuis Sébastopol grâce à ses unités de transport et de débarquement) sont également sur place, comme le destroyer Smetliviy de 144 mètres et 4000 tonnes (8 SS-N-25, 32 SA-N-1) ainsi que le Grigorovich (125 mètres, 4000 tonnes, 8 SS-N-27 et Kalibr, 24 missiles antiaériens), l’une des nouvelles frégates du type Krivak IV, et le Pytliviy (123 mètres, 3650 tonnes, 4 SS-N-14, 40 SA-N-4), du type Krivak II.

 

Le Petr Velikiy(© : OTAN)

Le Petr Velikiy(© : OTAN)

 

 

La frégate Pytliviy (© : OTAN)

La frégate Pytliviy (© : OTAN)

A cette puissante force navale s’ajoute peut-être une composante sous-marine (la flotte de la mer Noire a réceptionné depuis l’an dernier les premiers de ses six nouveaux Kilo, dont le Rostov na Donu qui a tiré des Kalibr sur des cibles syriennes en décembre 2015). L’ensemble est notamment soutenu par le pétrolier-ravitailleur Sergei Osipov (162 mètres, 23.400 tpc). De manière générale, les unités russes sont présentées par les observateurs comme bien entretenues, réactives, discrètes, en particulier sur le plan électromagnétique et se révèlent judicieusement positionnées afin de couvrir un large espace aéromaritime.  

 

Le Sergei Osipov (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le Sergei Osipov (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Activité navale très forte dans la zone

Alors que le Kuznetsov est plutôt positionné au large du littoral nord de la Syrie, les autres bâtiments, en plus d’assurer son escorte, ont tendance à se déployer le long du littoral, en agissant tel un rideau permettant de contrôler les approches maritimes du pays et surveiller efficacement les mouvements navals et aériens dans cette partie de la Méditerranée orientale. Un dispositif robuste complété par la présence de bâtiments de renseignement. L’ensemble permet au Kremlin de disposer d’une connaissance très précise de la zone et de l’activité qui y règne, en particulier bien sûr celle des unités occidentales, comme le groupe aéronaval français, engagé au sein de la coalition internationale contre Daech. Mais le Charles de Gaulle et son escorte ne sont pas les seuls à évoluer dans ce secteur, très fréquenté militairement. Il y a évidemment la proximité des pays riverains, comme la Turquie et Israël, la présence de l’US Navy ou encore les bâtiments engagés dans le volet maritime de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Un troisième groupe aéronaval va, de plus, prochainement prendre position, en l’occurrence celui emmené par le porte-avions américain USS Dwight D. Eisenhower. Ce dernier revient d’un déploiement de plusieurs mois dans le golfe Persique et, avant de rallier la côte Est des Etats-Unis, devrait de nouveau lancer ses appareils contre les positions islamistes depuis la Méditerranée orientale.

Procédures de déconfliction

Malgré les tensions diplomatiques et dissensions stratégiques qui opposent les pays militairement présents dans la zone, la « cohabitation » semble plutôt bien se dérouler. Certes, chacun s’observe et s’espionne, c’est évident, mais les Russes semblent pour l’heure, du moins en mer, éviter de venir se frotter de trop près aux occidentaux, qui sans s’inquiéter restent quand même sur leurs gardes, considérant les Russes, que l’on sait parfois très « joueurs », comme imprévisibles. Jusqu’ici, chacun parait camper sur des positions globalement définies et suivre normalement les habituelles procédures de « déconfliction », qui évitent les heurts et permettent aux protagonistes de mener sans interférence leurs opérations.

Un précieux retour d’expérience

Pour en revenir au Kuznetsov, la campagne de Syrie sera d’un point de vue technique et opérationnel très précieuse pour la marine russe, qui confronte donc pour la première fois son porte-avions à la réalité de telles opérations militaires. Un retour d’expérience qui servira à développer le savoir-faire des marins pour la mise en œuvre d’un tel outil et pourra sur certains points servir aussi dans le cadre de la refonte du bâtiment. En attendant la construction de nouveaux porte-avions, ce que souhaite la Russie pour muscler ses capacités aéronavales au cours de la prochaine décennie, le Kuznetsov doit, en effet, être sérieusement modernisé à partir de 2018.

 

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