Science et Environnement

Reportage

Tara : Fin de mission entre le Japon et Hawaï

Science et Environnement

« C’est l’océan plastifique ». Sur le pont de Tara, Fabien Lombard, le responsable scientifique de la traversée Tokyo-Honolulu, examine l’échantillon de plancton fraîchement recueilli. La goélette s’approche des côtes hawaïennes. On aperçoit de plus en plus de pailles-en-queue qui tournent autour du mât et quelques nuées de poissons volants. Et dans les filets de la science, du plastique. « Et au milieu du plastique, regardez bien, il y a un bébé poisson coffre et un petit dragon bleu ». Fabien rit un peu jaune.

 

Echantillon du filet manta (©  SOPHIE BIN)

 

On est encore très loin de la gyre, le fameux « continent » micro-plastique qui a été localisé entre Hawaï et la côte ouest américaine. Mais, dans tous les échantillons prélevés matin, midi et soir, on retrouve des fragments plus ou moins épais de plastique.  Les scientifiques s’y attendaient un peu. C’est la raison pour laquelle, tous les après-midis, Tara ralentit pour croiser à une vitesse de 3 nœuds. L’allure préconisée pour la mise à l’eau du filet manta, un engin spécialement conçu pour prélever de l’eau très en surface. Relevé après une vingtaine de minutes, il collecte un échantillon qui est filtré à 300 microns.

 

 

Dans l’entonnoir, des débris plastiques sont si gros qu’ils ne passent pas par le goulot. « Regarde celui-là, il est complètement colonisé par des petits mollusques ». Parce que oui, le plastique devient un habitat pour la faune marine. La pollution plastique, qui, pour mémoire, provient à 80% de la terre, ne se biodégrade pas. Elle commence par flotter puis soumis aux rayons UV, se désintègre en fragments de plus en plus petits. C’est le micro-plastique : des petites particules qui vont rentrer dans l’écosystème marin, soit en tant que « radeau » pour certaines espèces soit dans la chaîne alimentaire de la faune marine. « Les fragments micro-plastiques sont ingérés et de cette manière "descendent" le long de la colonne d’eau », explique Fabien.

 

Exemple d'échantillon prélevé à bord de Tara, commenté par Fabien Lombard

 

Au bout de ce processus, les micro-plastiques finissent par atteindre les fonds marins, où ils constituent un sédiment. Evidemment, cette nouvelle donnée de l’écosystème n’est pas sans conséquence pour la faune planctonique et marine en général. « Le plastique ne se digère pas. Toute la faune qui le consomme risque une occlusion intestinale, de la baleine à la tortue en passant par les plus petits organismes. A cela s’ajoute le transfert de contaminants chimiques, comme par exemple le retardateur de flamme que l’on ajoute systématiquement dans les plastiques. Cette molécule est un important perturbateur endocrinien pour la faune ». Toutes ces substances s’accumulent dans la chaîne alimentaire.

« Et ce n’est que la partie immergée de l’iceberg. Le plastique agit comme une micro-éponge pour d’autres substances chimiques. Il les concentre donc tout le long de la chaîne alimentaire ». Par exemple les métaux lourds : la plupart des organismes marins ne savent pas les dégrader. Ils vont donc conserver ces substances toxiques qui passeront dans l’estomac de leurs prédateurs. C’est ainsi que l’on retrouve des taux très inquiétants de ces métaux lourds dans, par exemple, le thon ou le saumon. Les plus gros débris, eux, mettent beaucoup plus de temps à se décomposer et continuent à flotter. Sous l’influence des courants, des effets de convergence, de la spirale d’Ekman, les morceaux de plastiques se concentrent dans des gyres que l’on retrouve dans tous les océans de la planète. Le plastique jeté en Europe se concentre ainsi dans un vortex situé en mer des Sargasses. Le « Great Pacific garbage patch », le fameux continent plastique, est le résultat, quant à lui, de la pollution dérivant depuis l’Asie du Sud-Est et, dans une certaine mesure, celui de l’Amérique du Nord. (voir un site modélisant la dérive et la concentration des plastiques). Tara devrait le croiser sur sa prochaine traversée entre Hawaï et Portland.

Mais, en attendant, la goélette continue à louvoyer sur sa route vers Honolulu puisque le vent s’obstine à souffler de l’Est. Après deux semaines bout au vent, il est grand temps de bifurquer vers le Sud et faire cap sur le massif des montagnes sous-marines aux noms de musiciens, situé au Nord-Ouest de l’archipel de Hawaï.

 

(©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Yohann Mucherie, capitaine de Tara (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Loïc Caudan, chef mécanicien de Tara (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Lorna, Rumi et Hiro continuent, sans relâche, leur minutieuse routine scientifique. Le filet haute vitesse HSN, le Dolphin, le Manta collectent le plancton. Les échantillons sont soigneusement filtrés et étiquetés. Les aérosols, c’est-à-dire toutes les particules amenées par le vent ou la pluie, sont mesurés dans l’air et dans l’eau. Il peut s’agir de fer, élément indispensable à la synthèse de la chlorophylle et donc au développement du phytoplancton, de carbone, dont la teneur augmente en flèche à proximité des centres urbains, ou encore de virus et de bactéries. Pour cartographier la présence de plancton, il est donc indispensable de pouvoir disposer d’informations sur ces particules qui ont un effet, bénéfique ou nocif, sur la vie marine. 

 

Rumi prélève les filtres des aérosols (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Plancton analysé en temps réel par le flowcam (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Lorna au drylab (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Fabien, de son côté, achève la première phase de test de son tout nouveau mini HSN. Basé exactement sur le même principe que le filet haute vitesse, il sert au recueil de plancton jusqu’à une vitesse de 8 nœuds. Mais pour le mettre en œuvre, pas besoin de portique et de manœuvriers aguerris. Un simple bout frappé à l’arrière du bateau et une remontée à la main sont les seules conditions de mise en œuvre de mini HSN. L’idée de Fabien, c’est d’adapter son engin scientifique à une utilisation par les plaisanciers volontaires pour participer au recueil de plancton. Il fallait donc un objet solide, facile d’utilisation et, surtout, qui n’oblige pas à adapter la vitesse du bateau pour l’utilisation. Fabien est souriant, les résultats sont satisfaisants. Dans peu de temps, grâce au test Tara, le plancton entrera lui aussi dans le monde de la science participative.

 

Fabien et son mini HSN (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Charlène Gicquel, le second capitaine, commence à préparer les cartes de l’archipel d’Hawaï. Tara ne va pas s’arrêter longtemps à Honolulu. A peine 48 heures, le temps de faire les vivres, le soutage et d’accueillir les embarquants. Une nouvelle équipe scientifique franco-américaine va rejoindre le bord pour six jours consacrés à des prélèvements de corail et de poissons récifaux dans l’archipel de Hawaï. Les échantillonnages de plancton vont également se poursuivre durant cette petite expédition. Tara se prépare déjà pour accueillir cette nouvelle équipe. Louis Wilmotte, chef de pont, révise les moteurs des semi-rigides, regonfle les bouteilles de plongée, vérifie les compresseurs. « Ce sera autant de choses déjà faites pour l’arrivée de la nouvelle équipe ».

 

Charlène, second capitaine (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Louis Wilmotte prépare les annexes pour le leg corail (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Un fou à pieds rouges a rejoint le bord (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le gigot dominical de Sophie (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Après ce « leg » dédié au corail, Tara repassera en configuration océanique pour une nouvelle traversée, qui l’amènera à Portland, dans l’Oregon. Ensuite, ce sera San Diego, puis Clipperton, le Mexique, le canal de Panama et la côte est américaine avant la transat retour vers Lorient, son port-base, où elle est attendue fin octobre. Durant deux ans et demi, elle aura sillonné le Pacifique, accueilli des dizaines de spécialistes du corail, des poissons, du plancton. Des dizaines de scientifiques du monde entier, qui se seront tous assis autour de la grande table en bois du carré de Tara, qui auront fait le quart aux côtés des marins et tiré sur des bouts pour hisser les voiles. Parce qu’à bord de Tara, la science c’est une aventure, une expédition et surtout une communauté. Qui se conjugue au vent portant.

Caroline Britz, à bord de Tara, juin 2018

Voir les deux précédents épisodes de ce reportage : 

- A bord de Tara, de Tokyo à Hawaï (semaine 1)

- A bord de Tara, de Tokyo à Hawaï (semaine 2)