Science et Environnement
Tara rentre à Lorient après un tour du monde scientifique

Actualité

Tara rentre à Lorient après un tour du monde scientifique

Science et Environnement

115.000 kilomètres. Un tour du monde de deux ans et demi de navigation et d'exploration scientifique dans toutes les eaux du monde. Et samedi, dans l'après-midi, la goélette Tara a retrouvé les eaux bretonnes. Entourée d'une belle armada venue l'accueillir sous Groix, Tara est venue, comme à la grande époque des aventuriers de la mer, s'amarrer devant le quai des Indes à Lorient. Sur le pont de la goélette, l'émotion était vive pour les scientifiques et les marins salués par la foule.

 L'accueil de Tara devant Lorient (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
L'accueil de Tara devant Lorient (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 L'accueil de Tara devant Lorient (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
L'accueil de Tara devant Lorient (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 Arrivée au port (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Arrivée au port (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

« Faire de la science à bord sur un petit bateau à voile, c'est possible ». Etienne Bourgois est le directeur de Tara Oceans. Le directeur d'Agnes B est amoureux de la voile depuis l'enfance. Alors, même s'il a toujours travaillé à Paris, dans l'entreprise familiale, il n'a jamais été trop loin des bateaux et de la mer. En 2003, il découvre en Nouvelle-Zélande que le Seamaster de Peter Blake, ancien Antarctica de Jean-Louis Etienne, est à vendre. Il l'achète et la goélette en aluminium, longue de 36 mètres, revient en France, là où elle a été construite, dans les chantiers SFCN de Villeneuve-la-Garenne. Dès le début, son propriétaire veut que la goélette retourne à sa vocation : la recherche scientifique. Il lance alors Tara Expeditions et se rapproche du monde de la recherche. Tara part dans les latitudes polaires en 2006, pour la première expérience de dérive enserrée dans les glaces de l'Arctique. La goélette a été bloquée 550 jours dans la banquise, avec à son bord des scientifiques du projet scientifique européen Damoclès sur le changement climatique en Arctique.

 (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
(© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

A son retour à Lorient, devenu son port d'attache, le bateau et la mission sont déjà devenus mythiques. Il fallait penser à la suite. « Nous savions que Tara allait rentrer plus tôt de sa mission dans les glaces. Nous avions des idées pour elle », confie Christian Sardet, chercheur au CNRS en biologie cellulaire et moléculaire. Avec Eric Karsenti, lui aussi chercheur en biologie moléculaire à Heidelberg, ils pensent à une grande expédition à travers le monde. Sur un sujet encore mal connu, le plancton. « Un des grands mystères de la nature. On ne sait pas grand-chose de cette vie sous-marine. Et pourtant elle est d'une richesse incroyable pour la recherche ». Le plancton, c'est un ensemble d'organismes vivant à la surface de l'eau, qui regroupe aussi bien les méduses que les algues microscopiques, les toutes petites crevettes ou encore le nano-plancton, des virus et bactéries de quelques microns dont on ne sait presque rien. Ainsi, selon les données du CNRS, près de 33% des procaryotes, les cellules sans noyau, se trouveraient sur le sol, alors que près de 60% seraient dans l'océan. Or, 90% d'entre eux sont encore inconnus. D'où l'idée de l'expédition, première en son genre. « Il fallait commencer par poser un état zéro global. Savoir d'où on partait, puis établir une base de données pour recenser l'ensemble des espèces planctoniques ». Etablir leur génotype, comprendre leur évolution, étudier leur interaction avec l'environnement et l'homme, « c'est un sujet de recherche très important quand on sait que la moitié de l'oxygène que l'on consomme provient des océans et que le milieu marin est le puits de carbone sur Terre ». Etienne Bourgois sourit en écoutant les scientifiques : « le plancton, je ne connaissais pas bien, et je dois dire que cela m'a fasciné. Il faut déjà commencer par se dire qu'une respiration sur deux nous vient du plancton, c'est parlant, non ? »

 Organismes du plancton (© : TARA OCEANS)
Organismes du plancton (© : TARA OCEANS)

 Organismes du plancton  (© : TARA OCEANS)
Organismes du plancton (© : TARA OCEANS)

 Organismes du plancton (© : TARA OCEANS)
Organismes du plancton (© : TARA OCEANS)

La science et les aventuriers se rencontrent. Tara Océans naît en 2008. L'idée est de transformer la goélette en outil de collecte d'échantillons de plancton, dans 150 endroits soigneusement choisis dans toutes les eaux de la planète. Les chercheurs échangent et, rapidement, plusieurs labos adhèrent au projet, les stations biologiques du CNRS de Roscoff, de Banyuls et de Villefranche-sur-Mer, mais également des unités spécialisés dans la biologie moléculaire, l'océanologie, la géoscience et la génomique. La communauté scientifique se structure, cherche des financements. « Une vingtaine de coordonnateurs scientifiques ont été nommés, nous avons organisé toute une démarche scientifique avec chaque spécialiste, puis nous avons mis en place les protocoles d'échantillonnage et d'analyse », se souvient Eric Karsenti. De leur côté, Etienne Bourgois et son équipe sont partis à la recherche de partenaires. A côté d'Agnès B, qui finance un tiers des trois millions d'euros du budget annuel, ils amènent des fondations d'entreprises, des partenaires institutionnels, des collectivités locales avec notamment une aide décisive de la région Bretagne, des partenaires pédagogiques pour mettre en place tout le volet éducatif du programme que ce soit en mer ou en escale... « On a réussi à tout boucler en un an et demi, du jamais vu ».

Etienne Bourgois, directeur de Tara Oceans (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Etienne Bourgois, directeur de Tara Oceans (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 Eric Karsenti, le directeur scientifique  (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Eric Karsenti, le directeur scientifique (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

A l'été 2009, la goélette se prépare sur le slipway du port de Lorient. Trois mois de travaux dans cette ville devenue son port d'attache depuis la rencontre entre Etienne Bourgois et Norbert Métairie, le maire de Lorient, au festival du film de Groix. « D'abord, nous n'étions qu'une base logistique et d'avitaillement, puis nous avons décidé d'établir un partenariat durable. Tara et Lorient, ce n'est pas un sujet de communication, c'est beaucoup plus profond. C'est surtout un symbole de notre attachement à la biodiversité et au monde de la mer », explique Norbert Métairie. Etienne Bourgois, quant à lui, se dit ravi du partenariat noué avec Lorient : « le contact avec les Lorientais est incroyable depuis le début ». La goélette est donc chez elle, aux côtés des bateaux de pêche et ceux de la course au large.

(© : TARA OCEANS)
(© : TARA OCEANS)

(© : TARA OCEANS)
(© : TARA OCEANS)

Le 5 septembre 2009, c'est le grand départ. La Méditerranée, la mer Rouge, les Mascaraignes, l'océan Indien puis le Pacifique, Panama et l'Atlantique, 32 pays, 50 escales, la goélette part pour son marathon de prélèvements. A bord, une quinzaine de personnes se relaient, cinq marins et une dizaine de scientifiques. Loïc Valette est le capitaine de Tara. En alternance avec Hervé Bourmaud, il a mené le navire vers ses lieux de collecte. Un grand changement pour le jeune mar-mar (officier de marine marchande, ndlr) « avec un parcours de C1 très classique ferry, conteneur, vraquier... un jour, en Nouvelle Calédonie où je naviguais alors, j'ai entendu dire qu'on cherchait un capitaine pour Tara, une occasion à ne pas laisser passer ». Loïc, qui se confesse volontiers voileux de passion, embarque pour les six derniers mois de l'expédition. « Normalement, ici, les marins sont relevés tous les trois mois et les scientifiques tous les mois ». En deux ans et demi, le bord s'est trouvé son organisation, et tous, scientifiques et marins, les étoiles dans les yeux, témoignent d'une ambiance « géniale » dans le joli carré qui jouxte les bannettes et le stockage des prélèvements. « On a fonctionné par quarts, quand les scientifiques n'étaient pas en prélèvements, ils nous donnaient un coup de main, ça permettait à un marin de faire une nuit franche », explique Loïc.

Le capitaine de Tara, Loic Valette (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Le capitaine de Tara, Loic Valette (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

« De toute façon, parmi les scientifiques, il y en avait pas mal qui connaissaient bien le bateau et quand dans la nuit, le vent montait, on n'avait pas besoin de dire quoi que ce soit, ils étaient déjà sur le pont en train de prendre un ris ». La goélette a pu marcher à la voile pendant un grand nombre de ses transits, entre un tiers et la moitié du temps environ. « Il nous fallait être très rigoureux sur le timing, tant pour les prélèvements que pour les escales ». Tara, en plus de son rôle de navire scientifique, a également profité de sa mission pour aller à la rencontre des gens et délivrer son message de protection de l'environnement marin, « 5000 enfants sont venus visiter le bateau dans le monde ». Et en février dernier, c'est même le secrétaire général des Nations-Unies, Ban-Ki-Moon, qui est venu à bord de la goélette, lors d'un passage à New-York

Avec Ban Ki-Moon à New York  (© : TARA OCEANS)
Avec Ban Ki-Moon à New York (© : TARA OCEANS)

En tout, 65.000 échantillons d'eau ont été prélevés par les 200 scientifiques qui se sont succédés à bord. Pour cela, trois types d'outils, la CTD, dite rosette, dont les bouteilles captent de l'eau à différentes profondeurs, les filets à plancton et une pompe. « Nous disposons d'un matériau dont le dépouillement et l'analyse devrait prendre une dizaine d'années ». Cinq labos sont déjà à pied d'oeuvre et le projet vient de bénéficier d'une subvention du grand emprunt.

La rosette de prélèvement  (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
La rosette de prélèvement (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le filet à plancton  (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Le filet à plancton (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)



Un échantillon de plancton groisillon (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Un échantillon de plancton groisillon (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Evidemment. Romain Troublé, qui a supervisé les équipes à terre, a les yeux sur un agenda déjà chargé : un printemps lorientais, puis ce sera Brest et Douarnenez pour les fêtes maritimes, Londres et Paris à la fin septembre, où la goélette restera au pied du pont Alexandre III jusqu'en janvier 2013. « Nous allons accueillir beaucoup de visiteurs, surtout des enfants, pour raconter l'expérience et continuer le travail de sensibilisation ». Ensuite, ce sera peut-être le sommet de Rio +20. Et puis le retour de l'aventure scientifique. Pas n'importe où, puisque la goélette appareillera pour gagner son grand terrain de jeu, l'Arctique. « Pour en faire le tour, notamment par le passage du Nord-Ouest ».

Une partie de l'équipe de Tara Oceans (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
Une partie de l'équipe de Tara Oceans (© : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)



(© : CLEMENT BOISSEAU)
(© : CLEMENT BOISSEAU)