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« Terminé barre et machine » pour le Batral Dumont d’Urville

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Le dernier des cinq bâtiments de transport léger (Batral) de la flotte française a rejoint hier Brest, où il va être désarmé après 34 ans de service. Avec lui, c'est une page d'histoire maritime Outre-mer qui se tourne. Le Dumont d’Urville avait quitté le 19 juin sa dernière base, Fort-de-France en Martinique, pour rallier la métropole au terme de son ultime mission.

 

 

Un vrai périple pour ce bateau à fond plat conçu pour les opérations de débarquement dans les territoires ultramarins. Car le Batral a quitté l’arc Caribbean pour mettre le cap au nord, avec notamment une escale à New York, puis une remontée jusqu’à Saint-Pierre et Miquelon avant de traverser l’Atlantique jusqu’à la pointe Bretagne. Arrivé au petit matin devant la rade brestoise, le Dumont d’Urville a embarqué une partie de ses anciens commandants. Ils ont été 32 à se succéder depuis 1983, dont l’amiral Guillaud (précédent CEMA) et le vice-amiral d’escadre Hello, l’actuel adjoint de la Direction des Ressources Humaines du Ministère de la Défense. Après cette navigation symbolique, le bâtiment est entré dans la base navale. C’est là qu’a été prononcé pour la dernière fois le traditionnel « terminé barre et machine », marquant la fin de carrière opérationnelle du Dumont d’Urville. Après le débarquement de matériels dans les mois qui viennent, le bateau doit passer en bassin pour les opérations de sécurisation de coque durant le premier semestre 2018. Un marché public européen sera passé en vue de son démantèlement.

 

Le CC Marion au moment du départ de Fort de France (© MARINE NATIONALE)

 

Trois questions au capitaine de corvette Nicolas Marion, dernier commandant du Dumont d’Urville

En tant que dernier commandant, quel est votre ressenti, comment avez-vous vécu cette dernière traversée du bateau ?

La dernière traversée est une véritable mission : ramener le bateau et l’équipage en sécurité tout en remplissant des objectifs en relations internationales durant les escales. C’est une traversée que nous préparons depuis plusieurs mois. Ce bateau a toujours navigué en zone tropicale. L’amener jusqu’à Terre-Neuve puis traverser l’Atlantique n’est pas anodin. Ainsi le dispositif de fermeture des portes d’étrave a été renforcé afin de pouvoir naviguer sereinement dans la houle de l’Atlantique. J’ai eu entièrement confiance en ce bateau et en la capacité de l’équipage à le maintenir en bon état de marche. Depuis notre appareillage de Fort de France nous n’avons connu aucune avarie et les performances des moteurs ont été excellentes. La préparation et l’anticipation ont payé.

Humainement, on imagine que c’est un moment fort…

Les sentiments se bousculent. Tout d’abord la fierté des missions accomplies ces derniers mois. Le bateau et l’équipage ont toujours répondu présents. Ensuite le regret que cette aventure humaine se termine. L’équipage était soudé et motivé. Nous avons vécu des moments forts ensembles, que ce soit dans le cadre d’une mission humanitaire à Haïti ou dans un cadre privé, lorsqu’un marin s’est retrouvé en détresse personnelle. Enfin c’est le sentiment qu’une page se tourne.  Le Dumont d’Urville est le dernier  bateau avec des caractéristiques amphibies si particulières. Mais le mot d’ordre reste « aller de l’avant ». La marine évolue conformément au plan Horizon Marine 2025. La flotte se renouvelle, c’est le principal !

A notre approche de Brest nous avons embarqué les anciens commandants pour effectuer un dernier tour de rade. C’est un moment important dans la vie d’un bateau, nous avons clos tous ensemble son histoire au moment du dernier « terminé barre et machine ».

Par quels moyens la Marine nationale va compenser le retrait du service du Dumont d’Urville aux Antilles ?

Des moyens de la marine sont présents sur place : deux frégates de surveillance, Ventôse et Germinal, un patrouilleur côtier de gendarmerie et deux hélicoptères. Un 4ème B2M a été commandé en janvier 2017 et les travaux viennent de débuter. Il est prévu qu’il soit livré à la Marine nationale début 2019.

Maintenant que vous êtes arrivé à Brest, que va faire votre équipage ?

L’équipage est réparti en trois catégories :

- Les marins qui vont rejoindre très rapidement leur nouvelle unité car celle-ci part prochainement en mission ;

- Ceux qui vont rester plusieurs semaines à bord afin de participer au déchargement du matériel. Ils prendront ensuite des permissions puis regagneront leur future unité ;

- Quelques marins qui vont rester à bord plusieurs mois et qui constituent le « noyau de désarmement ». Ce sont des experts de chaque domaine qui seront en mesure d’apporter un soutien et des réponses à la cellule de désarmement.

 

Quelles sont les étapes qui vont conduire au désarmement du bâtiment ?

La cellule désarmement d’ALFAN Brest, entièrement composée de réservistes, va assurer le suivi du démantèlement des bateaux et des déchets générés afin de respecter les lois dans le domaine de la préservation de l’environnement et du développement durable.

Tout commence par une CLDC (commission locale de désarmement et de condamnation), présidée par le Commandant de la base navale et qui définit, avec les différents acteurs, les grandes lignes et le calendrier prévisionnel des opérations de désarmement. Le bâtiment, sur demande du président de la CLDC et accord de l’état-major de la Marine est alors placé en position de « complément ».

Il y a la phase de remise des charges détenues à bord qui sont constituées de matériel pouvant servir à d’autres unités et notamment pour l’armement des bâtiments neufs entrant en service (ex. pavillonnerie, de la vaisselle, des loisirs, des boots, des câbles...) Cette opération est réalisée avec un noyau de l’équipage. En simultané, les armes, munitions, combustibles, lubrifiants, matériels chiffre, patrimoine et documents administratifs et techniques sont débarqués.

Ensuite les capacités du bâtiment sont nettoyées par un industriel mandaté par la DSSF locale et un certificat de « free gaz » est délivré, le bateau est alors dégazé et peut être placé en position de bâtiment « froid ».

L’assainissement peut alors être réalisé, il consiste à retirer tout ce qui est putrescible à bord, mais également les matériaux « nobles » qui seront mis en vente aux domaines. Cette opération d’assainissement se termine par une propreté soignée de chaque local.

Puis, on sécurise la coque (obturation des orifices de coque, découpe des aériens, étanchéité…)

A l’occasion de la mise au sec, le bâtiment est classé «  en réserve ». Une dernière cérémonie d’amenée des couleurs est réalisée, en présence d’autorités locales militaires et civiles, des anciens commandants du bateau et présidée par ALFAN Brest.

La coque est transférée à la base navale pour son gardiennage avant démantèlement, un suivi des déchets est assuré. Le temps de désarmement est variable : il dépendra de la libération d’un bassin, et durera entre 2 et 3 mois.
Un tiers de l’équipage participe au désarmement du bateau.

 

(© MARINE NATIONALE)

 

Un bâtiment conçu pour les opérations amphibies

Construit au Grand-Quevilly, le Dumont d’Urville a été mis sur cale le 15 décembre 1980 et lancé le 27 novembre 1981. En armement pour essais le 18 septembre 1982, il est admis au service actif le 4 février 1983. Trois jours plus tard, le bâtiment quitte Brest pour rallier Tahiti, avec un passage d’un mois et demi aux Antilles afin de suppléer l’un de ses sisterships, le Francis Garnier. Il en profite d’ailleurs pour s’entrainer pour la première fois Outre-mer au transport de compagnies « Guépard » avec le 33è RIMa. Puis il reprend sa route vers la Polynésie française, où il arrive le 13 juin et où il effectue l’essentiel de sa carrière. Ce n’est en effet qu’en novembre 2010 qu’il retrouve la Martinique afin d’y remplacer le Francis Garnier, retiré du service cette année-là. Les trois autres Batral français ont, pour mémoire, été désarmés en 2004 (Champlain), 2013 (Jacques Cartier) et 2016 (La Grandière).

Long de 80 mètres pour une largeur de 13 mètres et un déplacement de près de 1400 tonnes en charge, le Dumont d’Urville, armé par une cinquantaine de marins, a été conçu pour les opérations logistiques et de projection de forces. Doté d’une coque à fond plat et d’une rampe à l’avant, il était capable de s’échouer sur une plage afin d’y débarquer des troupes et du matériel. Ce type de bâtiment, également équipé de chalands de type LCVP, avait été initialement dimensionné pour le déploiement d’une compagnie Guépard de l’armée de Terre, soit 130 hommes et 12 véhicules, y compris des blindés légers.

Pendant sa carrière, le Batral a effectué d’innombrables exercices et de très nombreuses missions en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie et dans les Antilles, allant du soutien au centre d’expérimentation nucléaire du Pacifique à l’opération de libération des otages de la grotte d’Ouvéa, en passant par la recherche des marins disparus de l’expédition Lapérouse à Vanikoro, l’immersion de la dépouille de Paul-Emile Victor au large de Bora Bora ou encore de multiples interventions au profit de populations sinistrées par des catastrophes naturelles.

 

 

34 ans de missions

1984 :

Novembre 1984 à mars 1985 : appareillage d’urgence pour effectuer une mission de présence et de renfort en Nouvelle Calédonie, suite à l’aggravation de la situation intérieure.

1985 :

Mars - mai : deuxième mission de présence et de renfort en Nouvelle Calédonie.

20 septembre - 16 octobre : participation à l’opération Mahi-Mahi pour contrer la présence de l’organisation Greenpeace dans le Pacifique.

30 octobre - 7 mars 1986 : troisième mission de présence et de renfort en Nouvelle Calédonie.

1988 :

22 avril - 6 mai : soutien aux opérations de libérations des otages de la grotte d’Ouvéa au profit de la Gendarmerie Nationale et du 2è RIMa

1990 :

21 février - 9 mars : mission d’assistance aux populations des Samoa occidentales frappées par le cyclone Ofa.

1995 :

Janvier : mission d’assistance aux populations des Australes frappées par la dépression tropicale William.

13 mars : cérémonie d’immersion de la dépouille de Paul-Emile Victor au large de Bora-Bora.

1984 - 1996

Nombreuses missions de ravitaillement au profit du Centre d’Expérimentation du Pacifique.

1997

Novembre : missions d’assistance aux populations touchées par les cyclones Martin et Osea aux Iles-sous-le-Vent.

2008

17 septembre - 3 novembre : mission « Vanikoro » de recherche des restes de l’expédition La Pérouse.

2010

9 novembre : appareillage de Papeete pour rallier les Antilles.

14 décembre : arrivée à Fort-de-France.

2011 - 2014 et 2017

5 missions de transport de fret humanitaire à destination d’Haïti.

2012 - 2017

Exercices annuels interalliés DUNAS avec la République Dominicaine.

2011-2017

Exercices annuels de réaction à un séisme de grande ampleur dans l’arc antillais, « Caraïbe », « Hurex », « Richter ».

2016 et 2017

Exercices annuels interalliés Tradewinds avec les marines des Caraïbes, des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni.

 

(© MARINE NATIONALE)

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