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Thales monte au capital de DCNS

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Thales monte au capital de DCNS

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Le Conseil d'administration de Thales a décidé hier de porter la participation de l'électronicien dans DCNS de 25 à 35%. Cette montée dans le capital du groupe naval était prévue par l'accord stratégique de 2007, issu du projet Convergence, ayant entériné le rapprochement des deux industriels français. Ainsi, Thales avait trois ans, à compter de 2009, pour augmenter sa participation dans DCNS. Les perspectives du groupe et les relations entre les deux partenaires étant bonnes, Thales a donc décidé d'exercer cette option. La hausse de participation se traduira par l'achat de 10% des parts détenues par l'Etat, qui conserve le reste du capital (soit 65% au terme de l'opération). Cette opération coûtera 260 millions d'euros à Thales, suivant un montant fixé en 2007 mais qui est relativement en ligne avec la valorisation globale de DCNS, actuellement estimée à 2.65 milliards d'euros. Chez DCNS, on se félicite de la décision prise par Thales. Pour la direction du groupe naval, l'électronicien « reconnaît la qualité du travail accompli par les équipes de DCNS depuis 2007. (La montée dans le capital) témoigne également de la confiance de Thales dans les perspectives de développement de DCNS dans le naval de défense et sur les marchés de l'énergie ».

Les syndicats dénoncent une « mainmise » sur le groupe

Au siège du groupe naval, on insiste sur « le soutien de Thales à notre projet de développement ». Ce dernier s'articule autour de trois axes : le développement des ventes de navires militaires à l'export, le positionnement du groupe dans le domaine des énergies marines renouvelables, et le renforcement de l'activité sur le secteur du nucléaire civil. Du côté des syndicats, où l'ouverture de capital a été mal vécue en 2007, les craintes sont très fortes, malgré les déclarations de la direction. On redoute notamment une « mainmise » de l'actionnaire sur la gouvernance du groupe. Au niveau du Conseil d'administration, la montée au capital de Thales ne va pas engendrer de grands bouleversements. L'électronicien ne va gagner qu'un seul représentant, s'ajoutant aux deux qu'il compte déjà, sur un total de 18 membres (6 représentants de l'Etat, 6 représentants des collaborateurs et 6 personnes extérieures, dont 3 de Thales - 2 actuellement). En revanche, les conséquences pourraient être plus sensibles au niveau du comité exécutif. En 2007, Thales avait déjà négocié un droit de regard sur certaines décisions, mais le cadre était très restreint et ne concernait pour l'essentiel que les grandes décisions stratégiques. Cette fois, en montant à 35%, l'électronicien acquière une minorité de blocage et de nouveaux droits. « Au-delà du côté anecdotique de l'administrateur supplémentaire en Conseil d'administration, Thales va désormais disposer d'un croit d'approbation, c'est-à-dire un droit de veto, sur le budget, les investissements, la nomination des principaux dirigeants et la répartition des dividendes. Autrement dit, il contrôle désormais DCNS », assure un responsable syndical.

Des craintes sur les orientations stratégiques et les ouvriers d'Etat

CGT, CFDT, FO, UNSA, CFE-CGC... Tous les syndicats de DCNS avaient rejeté le projet Convergence en 2007, certains faisant preuve d'une farouche opposition. Mais, au terme de manoeuvres assez épiques, le rapprochement avait abouti. Quatre ans plus tard, les représentants du personnel, dans leur grande majorité, font toujours preuve de beaucoup de méfiance à l'égard de Thales et la montée au capital de ce dernier suscite de nouvelles craintes. « C'est une très bonne opération pour Thales, qui va pouvoir se servir des résultats et de la trésorerie de DCNS d'un point de vue comptable pour contribuer au redressement de sa situation financière. Mais, d'un point de vue stratégique, nous nous posons beaucoup de questions. Est-ce un engagement durable ? N'assisterons nous pas, dans quelques années, à la revente de ces parts, par exemple à un groupe étranger dans le cadre de la consolidation de la navale européenne que les politiques veulent tant mais qui n'a pas encore abouti ? », s'interroge un responsable syndical. Par ailleurs, dans certaines organisations, on craint que le renforcement de Thales dans le groupe ne se traduise par une pression supplémentaire pour diminuer les coûts, les plans mis en oeuvre pour améliorer la productivité de l'entreprise, dans le cadre du programme Championship, étant déjà très contestés. Et il reste la question des ouvriers d'Etat (mis à disposition de DCNS par le ministère de la Défense depuis le changement de statut de l'ex-Direction des Constructions Navales, en 2003), les syndicats n'ayant pas oublié la charge menée en mars dernier par le patron de Dassault, actionnaire de Thales, contre cette catégorie de personnels, qualifié alors de « problème » dans le cadre de la montée en puissance de Thales dans le capital de DCNS. « Pour le moment nous avons tenu bon car les effectifs étaient nombreux. Mais la part des ouvriers d'Etat diminue vite. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 4700 sur un effectif total de plus de 12.000 personnes. Et, avec 600 ou 700 départs par an, leur nombre se réduit vite. Quand ils ne seront plus que 2000, ils ne seront plus assez nombreux pour empêcher un retour dans le giron de l'Etat ou un plan social ».

Politique d'investissement et concurrence avec Thales à l'export

Les syndicats, décidément très inquiets, s'interrogent aussi sur la politique d'investissement du groupe. « On nous dit que les actionnaires soutiennent le plan de développement de DCNS mais, en réalité, on les sent très frileux. D'ailleurs, si DCNS investit par exemple dans des démonstrateurs d'énergies marines renouvelables, il ne s'agit que de quelques millions d'euros. Si nous devons nous lancer vraiment dans cette activité et passer à une phase de production dans les prochaines années, il faudra consentir des investissements bien plus importants. Or, si la rentabilité de ces opérations n'est pas considérée comme suffisante, rien ne dit que l'entreprise soit autorisée par ses actionnaires à dépenser les sommes nécessaires ». Les différentes organisations appellent d'ailleurs la direction, pour préparer l'avenir et développer l'activité, à accentuer ses investissements dans les projets d'avenir, notamment sur les secteurs des EMR. Et, pour cela, DCNS est appelée à puiser dans son abondante trésorerie, dont le montant, selon certaines sources, serait sensiblement équivalent à ce qu'il était en 2007, soit environ 1.5 milliard d'euros. Un « trésor de guerre » que l'Etat et Thales aurait donc pris soin de conserver ces dernières années.
Enfin, les représentants du personnel s'interrogent sur la concurrence entre DCNS et les filiales internationales de Thales sur les marchés export. En 2007, ces inquiétudes avaient été balayées par la direction de l'époque et l'Etat, qui arguaient notamment que les systèmes de combat français étaient essentiellement vendus sur les navires conçus par DCNS et, plus généralement, pour des plateformes intégrant de l'armement européen (et à contrario Thales Nederland se plaçait sur les bateaux utilisant des systèmes américains). Sans parler du SDC des frégates sud-africaines de type Meko allemand, vendu par l'ancien Thales Naval France, intégré à DCNS en 2007, il s'avère que cette répartition des marchés n'est pas aussi hermétique que prévu. Ainsi, DCNS serait actuellement en concurrence avec Thales au niveau du système de combat des corvettes de la gamme Gowind proposées à la Malaisie. Dans ce contexte, les syndicats redoutent que Thales, profitant de sa montée dans le capital de DCNS, puisse imposer des arbitrages qui ne seraient pas forcément favorables aux intérêts de la l'industrie navale française.

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