Marine Marchande
TK Bremen : Six mois de prison avec sursis requis contre le commandant

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TK Bremen : Six mois de prison avec sursis requis contre le commandant

Marine Marchande

Deux versions se sont percutées de plein fouet vendredi 5 octobre, lors du dernier jour d’audience du procès du naufrage du TK Bremen. D’un côté les parties civiles qui pointent les « erreurs », « les mauvais choix » et « les mensonges » du capitaine Rifat Tahmaz, et son « irresponsabilité » d’avoir quitté le port alors qu’un avis de tempête était lancé. Le réquisitoire du procureur de la République, Jean-Philippe Récappé, est venu appuyer cette version. Pour lui, « la succession de négligences et d’erreurs commises par le commandant constitue bien une faute ».

Procureur « persuadé » de l’implication de l’armateur

« Il sait qu’il a un navire à vide qui offre une très grande prise au vent, avec une hélice qui sera en partie émergée. Il sait que les conditions météo sont très mauvaises et qu’il a la possibilité de rester au port. Malgré cela, il fait le choix de partir. Et quand il est en difficulté, il ne le signale pas aux autorités, qui ne sont donc pas en mesure de l’aider ».

Pour le procureur, « s’il avait donné l’alerte plus tôt, le navire n’aurait peut-être pas échappé à l’échouement, mais vous ne seriez pas là aujourd’hui, devant ce tribunal ». Le représentant du ministère public se dit « persuadé » aussi de l’implication de l’armateur, dont il « regrette fortement l’absence d’audition » au cours de l’instruction. « La demande de remorqueur intervient à 0 h 38, juste après un échange téléphonique entre le commandant et l’armateur, comme cela a été le cas au moment de toutes les décisions de navigation contestées dans ce dossier », illustre-t-il, n’écartant pas la possibilité d’une autre audience pour en débattre.


« Malhonnêteté intellectuelle »

Me Stanislas Lequette, l’avocat du commandant Tahmaz, dénonce « les failles d’une instruction totalement à charge », et « les erreurs des experts, reconnues par plusieurs d’entre eux à l’audience ». Lui défend une tout autre version. La sortie du port ? « Il est très clairement établi qu’on a demandé à mon client de partir, pour laisser la place à un autre navire ». Il cingle l’attitude de l’agent conciliateur du port « qui ne transmet pas les informations » de la capitainerie : « La météo est plus défavorable que prévu, il est conseillé de rester et il y a de la place ». « Le capitaine apprend tout ça de la bouche du pilote qui doit guider sa sortie, au moment où il appareille ! ».

L’avocat réfute aussi les accusations d’un armateur qui rogne sur chaque dépense.

« Pourquoi le TK Bremen utilise-t-il 19 hommes d’équipage quand le minimum requis est de 12. C’est le poste de dépenses le plus important sur un bateau ! Pourquoi fait-il appel à un remorqueur, qu’il doit payer, pour quitter le port, alors que rien ne l’y oblige ? ! »

« On l’a envoyé à l’abattoir »

Sur la sortie contestée, l’avocat rappelle encore les témoignages de professionnels de la mer, dont celui du commandant du port lui-même, qui ont relevé que la décision de partir n’était « pas choquante ». Le choix de se réfugier près de l’île de Groix (56) ? « Il a pris cette décision sur les conseils du seul expert en la matière : le pilote du port de Lorient ». Le commandant n’a pas prévenu les autorités ? « C’est de la malhonnêteté intellectuelle », assure-t-il, faisant la lecture de plusieurs échanges radio enregistrés.

« La vérité, c’est que mon client a bel et bien été abandonné cette nuit-là ». Et de lister « la succession de dysfonctionnements » : l’officier du port « qui ne voit pas l’alarme, ni le message d’urgence, ne répond pas aux appels : tout simplement parce qu’il ne parle pas anglais ! ». La suite relève, selon l’avocat, « d’un film de Louis de Funès », avec « un Cross Etel sans instrument de mesures météo qui envoie le TK Bremen dans une zone exposée à des vents de 150 km/h ! » - « Ce n’est plus de l’abandon. On l’envoie à l’abattoir ! » -, un sémaphore qui ne prévient pas le Cross que le bateau ne cesse de dériver à l’opposé, vers la terre (…) ».

Les «félicitations» de l’Etat français

« Pourquoi sommes-nous ici devant ce tribunal ?, interroge Me Lequette. Le capitaine aurait pu ne pas se présenter, ne pas répondre aux questions. Il veut savoir et il est persuadé qu’il n’a pas commis de faute. Mais pourquoi est-il seul à cette barre, sans l’autorité portuaire, sans les services de l’État qui ont failli à leur obligation d’assistance ? » L’avocat plaide la relaxe de son client et exhorte le tribunal à ne pas en faire «un bouc-émissaire».

Son confrère Me Bénézech demande, quant à lui, de rejeter les demandes financières des parties civiles. « Elles étaient 57 au début de la procédure. Elles ne sont plus que 15 aujourd’hui. Le fait que l’armateur a pris toutes les mesures pour gérer le démantèlement du bateau, la remise en état du site et le suivi écologique, n’y est sans doute pas étranger », insiste l’avocat, faisant état d’une lettre des services de l’État français félicitant l’armateur pour son « attitude responsable ».

Le tribunal rendra sa décision dans deux mois, le 13 décembre.


Un article de la rédaction du Télégramme

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