Défense
Troisième BPC : L'Etat offre un sursis aux chantiers de Saint-Nazaire

Actualité

Troisième BPC : L'Etat offre un sursis aux chantiers de Saint-Nazaire

Défense

C'est l'un des projets phares du plan de relance de l'Economie, annoncé en décembre dernier par le gouvernement. Hier, à Saint-Nazaire, Hervé Morin et Patrick Devedjian ont officiellement lancé le programme du troisième Bâtiment de Projection et de Commandement, destiné à la Marine nationale. Avec eux, les deux ministres avaient emmené le contrat, que les dirigeants de STX France et DCNS ont pu signer. D'un coût de 420 millions d'euros (360 hors taxes), le BPC 3, dont on ne connaît toujours pas le nom, sera quasiment identique à ses deux prédécesseurs, les Mistral et Tonnerre, livrés en 2006 et 2007. Il intègrera, afin de répondre à l'évolution des normes, des modifications au niveau du traitement des eaux usées et des eaux hydrocarburées, ainsi qu'un second propulseur d'étrave pour améliorer la manoeuvrabilité.

2.7 millions d'heures de travail pour STX et ses sous-traitants

Le BPC 3 va permettre de relancer l'activité de production des chantiers de Saint-Nazaire. Faute de nouvelle commande dans le secteur civil, les ateliers d'usinage s'étaient, en effet, arrêtés le mois dernier. « Ce contrat arrive à un moment clé. Dès le mois de mai, nous allons pouvoir relancer la machine et découper la première tôle. Le BPC représente 10.000 tonnes d'acier, 1.5 million d'heures de travail pour STX et 1.2 million d'heures de travail pour ses sous-traitants », souligne Jacques Hardelay, directeur général de STX France. Alors que le pré-montage débutera dès le mois de juin, la mise à flot est prévue en octobre 2010. Une fois les essais en mer réalisés, le BPC sera paré pour mettre le cap sur Toulon en mai/juin 2011.

Mise en service fin 2011 à Toulon

Bien que le BPC soit un produit conçu par DCNS, c'est STX qui est mandataire du programme, DCNS étant co-traitant. Les ex-Chantiers de l'Atlantique réaliseront l'intégralité de la coque, son aménagement et l'installation des équipements, y compris les radars et le système de combat. Ce dernier sera fourni par DCNS, qui procèdera par ailleurs à sa mise au point, ainsi qu'à celle du système d'armes du navire. Cette partie, soit 200.000 heures de travail pour DCNS, sera réalisée par l'établissement de Toulon, où la mise au point débutera à partir de juin 2011, permettant une mise en service du bateau à la fin de cette même année.
Contrairement au montage industriel retenu pour les deux premiers BPC, qui avaient été réalisés à plus de 50% par DCNS à Brest, cette fois, c'est le constructeur civil qui se chargera de l'intégralité de la construction. « En raison des contraintes économiques extrêmement fortes qui caractérisent ce projet, le bâtiment sera réalisé sur le seul site de Saint-Nazaire. En effet, le partage de la réalisation de la plateforme entre deux sites industriels aurait généré des surcoûts, notamment de transport, d'interfaçage et de tests, qui auraient empêché d'atteindre l'objectif budgétaire fixé par l'Etat », font valoir DCNS et STX.

La logique du plan de relance excluait de fait les Brestois

Chez les personnels de DCNS et les élus locaux de la pointe Finistère, le choix de Saint-Nazaire est très mal vécu. « Fini la construction neuve à Brest et toujours moins de Maintien en Condition Opérationnelle sur les navires de surface militaires pour notre établissement », dénonce par exemple l'UNSA. Du côté de DCNS, on se veut rassurant, arguant que « Brest va devoir mener à bien la refonte de trois sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, un chantier très important qui mobilisera le site pendant plusieurs années ». Au sein de la direction du groupe naval, on se dit « conscient » de la baisse prévisible de l'activité en matière de MCO. Celle-ci est d'ailleurs inévitable compte tenu de la réduction du format de la flotte et de la mise en service d'une nouvelle génération de bâtiments, conçus pour espacer les arrêts techniques et diminuer leur durée. C'est pourquoi DCNS s'est lancé dans une vaste politique de diversification, afin de valoriser ses savoir-faire sur d'autres segments proches de ses métiers de base, notamment au niveau civil (services, nucléaire civil, infrastructures portuaires...)
Hervé Morin estime, pour sa part, que DCNS, contrairement à STX, « a la chance d'être dans une situation exceptionnelle ». Pour le ministre de la Défense : « Entre les frégates FREMM, les sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda et la refonte des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, DCNS est l'une des rares entreprises à avoir un plan de charge avec une vision sur 15 à 20 ans ». Selon Patrick Devedjian, ministre chargé de la mise en oeuvre du plan de relance, l'arbitrage entre DCNS et STX fut simple : « D'un côté nous avons une entreprise avec un bon plan de charge, et de l'autre une entreprise qui manque de travail ». Si la situation des chantiers nazairiens n'avait pas été si grave, l'Etat n'aurait d'ailleurs jamais commandé le 3ème BPC : « Ce bateau devait être mis en service après 2020 mais sa construction a été avancée car c'est un projet qui correspond parfaitement à la logique du plan de relance de l'économie. Le navire était immédiatement réalisable et bénéficie à des entreprises et salariés français. Il permet de maintenir le savoir-faire industriel et favorise l'emploi », martèle Hervé Morin.

Assurer du travail à 6000 ou 8000 personnes

Avec la commande du 3ème BPC, l'Etat fait un effort incontestable en faveur de la construction navale et en particulier d'une entreprise, STX France, dont il est depuis quelques mois actionnaire à 33.34% (aux côtés d'Alstom à 16.65% et de STX Europe à 50.01%). En effet, ce contrat représente à lui seul environ 30% des commandes engagées cette année par le ministère de la Défense au titre du plan de relance (1.4 milliard d'euros). Pour mémoire, l'ensemble du plan de relance s'élève à 26 milliards d'euros, soit l'équivalent de 10 porte-avions (hors taxes) !
Dans un pays où, traditionnellement, l'industrie aéronautique et terrestre se taille la part du lion face à la marine, l'effort mérite d'être salué. Mais, si important soit-il, le BPC est loin de regonfler à bloc le carnet de commandes de STX France. La société compte 2600 salariés, auxquels s'ajoutent 400 personnes pour ses filiales (STX Solutions pour les études et STX Cabins pour la réalisation des cabines). Et il faut compter les fournisseurs, qui réalisent 75% des paquebots (en valeur). Ainsi, entre 3000 et 5000 sous-traitants sont présents chaque jour sur le chantier.

STX : Trois paquebots en construction mais une situation très délicate

Ce dernier abrite actuellement trois grands paquebots à divers stades d'achèvement. L'assemblage et l'armement de ces géants mobilisent des milliers de personnes. Vu de l'extérieur, le site ne parait d'ailleurs pas en difficulté, avec ces énormes coques surplombant les bassins. Mais l'image est trompeuse. La réalisation d'un bateau est, en effet, constituée d'une chaîne de travaux, la charge se déplaçant dans le temps, au fil de l'évolution du projet. Le point de départ est constitué des études. Puis on découpe les tôles, avant de constituer des blocs, que l'on va assembler pour faire une coque. Ensuite, cette coque est aménagée. Or, deux des trois paquebots sont au stade de l'aménagement et les blocs du troisième sont constitués (l'assemblage sera achevé en juillet). Faute de nouvelle commande, les bureaux d'études se sont d'abord retrouvés en creux de charge fin 2008. Puis ce fut au tour des ateliers d'usinage et, au printemps, le pré-montage était à son tour menacé. En interne, le chantier est parvenu à redéployer 750 personnels, soit sur l'armement des navires, soit dans sa filiale STX Cabins. Cette solution transitoire a apparemment permis, à quelques exceptions près, d'éviter le chômage partiel, a annoncé hier le management de STX. Ce fut d'ailleurs l'une des surprises de la journée, la Direction des Ressources Humaines de l'entreprise s'étant bien gardée d'ébruiter le fait qu'elle était parvenue à éviter le chômage technique (problème de communication externe, oubli intentionnel pour accélérer la commande ? - Mystère).Toujours est-t-il qu'Hervé Morin, lui-même, s'est montré étonné en apprenant qu'aucun salarié des chantiers ne s'était retrouvé sans activité.
On notera tout de même que les redéploiements se sont faits en partie au détriment de la sous-traitance, sur laquelle de la charge a été récupérée. Et, avec la baisse de charge progressive aux différents stades de construction, cette solution ne pouvait durer.

Seulement 20% de la charge annuelle

Avec le BPC 3, les bureaux d'études ont repris quelques couleurs et la production de pièces métalliques va redémarrer. Juste à temps et même un peu tard. En effet, d'après les informations fournies hier en Comité d'Entreprise, il resterait sur la période d'avril à juin 62.400 heures de sous charge après les redéploiements et prêts des 750 personnels, ainsi que les formations programmées d'ici fin juin. Selon la CFDT : « Cela équivaut, sans tenir compte des prises de congés individuelles et autres formations, à 11 jours de chômage partiel d'ici fin juin pour les 800 personnes concernées par la sous charge ». Pour le syndicat, le contrat du ministère de la Défense apporte une bulle d'oxygène, mais n'est en aucun cas suffisant. « En plus du BPC, il faut absolument d'autres commandes dans les plus brefs délais pour assurer la charge en 2009 et 2010. Pour les sous-traitants coréalisateurs, cela est aussi très important, car au fur et à mesure des livraisons des 3 paquebots en cours, il n'y aura pas possibilité d'enchaîner sur un autre navire ».
Pour bien comprendre, il faut savoir qu'avec ses 2.5 millions d'heures de travail, le futur navire de la Marine nationale ne représente que 20% de la charge annuelle de STX (ou 250 emplois sur 14 mois). En effet, lorsqu'il tourne à plein régime, ce qui fut le cas en 2007 et 2008, le chantier « consomme » 8 millions d'heures de travail par an ! Si les représentants du personnel sont satisfaits du contrat qui vient d'être signé, ils restent donc très inquiets. « D'autres commandes sont nécessaires, vers tous les types de navires (paquebots, ferries, offshore, etc.) L'Etat doit y contribuer avec un soutien sur les montages financiers et une intervention sur les garanties bancaires nécessaires pour toute commande », souligne notamment la CFDT. Si le syndicat insiste sur l'aspect financier, c'est qu'il constitue, actuellement, un frein majeur aux investissements. Ce serait l'une des raisons pour lesquelles MSC Croisières n'a pas encore confirmé la commande de deux nouveaux paquebots géants. Or, pour STX, ce contrat est le seul accessible à court terme. L'enjeu pour le chantier est crucial. Si les deux bateaux sont décrochés, ils permettront à l'entreprise de franchir le cap de la crise. Les répercussions sur l'emploi local seront importantes, car un paquebot au lieu de deux ou trois par an ce n'est évidemment pas la même chose. Mais le chantier survivra jusqu'à ce que l'industrie de la croisière relance ses investissements. Les spécialistes estiment que la reprise devrait intervenir vers 2012/2013 (une fois la crise passée et surtout les 35 navires encore en commande dans le monde « digérés » par les compagnies). D'ici là, en plus du soutien de l'Etat via des commandes, les syndicats souhaitent que le gouvernement réponde favorablement aux demandes de soutien à la formation pour STX et ses coréalisateurs.

Et après ? Un quatrième BPC ?

Ce jeudi 16 avril restera donc comme une « belle » journée pour Saint-Nazaire, sans pour autant dissiper les craintes. Chez STX, on croise les doigts pour que les deux paquebots de MSC soient enfin confirmés, tout en cherchant à se diversifier tous azimuts. « Les négociations se poursuivent avec MSC. La commande du BPC nous laisse un peu de temps pour concrétiser les rares opportunités de commandes dans le secteur de la croisière, mais aussi des ferries et potentiellement dans l'offshore. Sur les navires militaires, nous sommes complémentaires de DCNS sur les grandes plateformes. C'est le cas pour les BPC, le second porte-avions et les futurs ravitailleurs de la marine, un projet sur lequel nous travaillons également », explique Jacques Hardelay. Pour Saint-Nazaire, la première opportunité semble être le quatrième et dernier BPC de la série. Pour l'heure, comme l'a confirmé Hervé Morin, la livraison de ce bateau est toujours prévue « après 2020 ». Mais quelle serait la pertinence industrielle, financière et opérationnelle d'avoir les trois premiers BPC en service en 2006, 2007 et 2011, puis le dernier 10 ans après le troisième ? « Aucune. Ce serait un non-sens économique et industriel total. L'écart avec les deux premiers BPC est assez réduit et en relançant la machine avec le 3ème, nous avons la possibilité, en nous appuyant sur les mêmes équipes, de réaliser le 4ème à moindres frais », confie un ingénieur. Pour autant, les ministres ne veulent pas engager de promesse. A la question de savoir si, en 2010, au cas où STX n'aurait pas engrangé suffisamment de commandes, l'Etat apporterait de nouveau son soutien, Patrick Devedjian botte en touche : « Battons nous pour avoir des commandes. Ne partons pas sur le repli... »

Second porte-avions : « Si Patrick Devedjian a 2.5 milliards d'euros »

La question reste cependant posée et les industriels comptent bien voir aboutir le BPC 4, comme le second porte-avions, dont la construction sera décidée (ou non) en 2011/2012 par Nicolas Sarkozy. « Je suis convaincu que ça va venir. Il faut laisser un peu de temps. Aujourd'hui nous avons un BPC. Ensuite il faut travailler sur le second. Après on verra », estime Jacques Hardelay. Du côté de la Marine nationale, on se dit très « heureux » de la commande du 3ème BPC, et on prépare là aussi l'avenir. « Notre devoir est de préparer la marine demain et de fournir des outils au politique. La marine a besoin, dans le futur, d'avoir un 4ème BPC, mais ce n'est pas urgent. Elle a aussi besoin d'avoir un second porte-avions. Nous travaillons actuellement sur un projet pour permettre au Président de la République de prendre une décision sur la construction de ce navire », explique l'amiral Pierre-François Forissier, Chef d'état-major de la Marine nationale. Hervé Morin, lui-même, a abordé la question du second porte-avions en s'adressant à son collègue en charge de la mise en oeuvre du plan de relance. « On parle du BPC 4 mais il y a une autre idée. On dit que, pour que les choses soient parfaites, il faudrait un second porte-avions. Alors, si Patrick Devedjian a 2.5 milliards d'euros... » Ce dernier a esquissé un sourire mais, pour le moment, ne semble pas encore avoir les sous...

Chantiers de l'Atlantique | Toute l'actualité des chantiers de Saint-Nazaire Naval Group | Actualité industrie navale de défense