Construction Navale
Turku, berceau des géants de la croisière

Actualité

Turku, berceau des géants de la croisière

Construction Navale

Perdus au milieu des sapins, les chantiers Aker Yards de Turku s’étalent sur 144 hectares, dont 14.5 de surface couverte. C’est là que s’activent 2200 salariés et des centaines de sous-traitants : « Notre principal problème réside dans les conditions climatiques, qui sont assez rudes en hiver. C’est pourquoi la surface couverte est importante, car de nombreux travaux doivent être réalisés à l’abri de la neige. C’est également pourquoi, le long de la cale de construction, les blocs sont surmontés de tentes mobiles », explique Matti Heikkinen, directeur du chantier. Avec un thermomètre qui peut descendre sous la barre des 20 degrés, le site de Turku est contraint de dépenser 7 millions d’euros de chauffage chaque hiver. Contrairement aux anciens Chantiers de l’Atlantique et à Fincantieri, un réseau de câbles électriques bien plus important habite, en conséquence, les navires en construction afin d’assurer, au cours des mois les plus froids, une température conciliable avec le travail quotidien dans ces cathédrales d’acier. Le climat de la péninsule scandinave pose également des soucis pour rejoindre la haute mer. Pendant presque trois mois, à compter de décembre ou janvier, l’accès à la mer baltique, qui nécessite 10 heures de navigation au milieu d’un archipel de 20.000 îles, est pris par les glaces. Celles-ci, trop épaisses, ne permettent pas le passage des grands navires de croisière, dont la largeur atteint désormais la quarantaine de mètres.

Un pré-armement similaire à Saint-Nazaire

Sous l’imposant portique bleu foncé, capable de soulever des blocs de 600 tonnes, les fonds d’un imposant navire sont progressivement posés. Déjà, sur le quai, d’impressionnants blocs attendent de rejoindre le mécano géant en cours d’édification dans la cale. Le navire en cours de montage est le Color Magic, second cruise ferry de la classe Fantasy, destiné à la compagnie norvégienne Color Line. Le bateau mesurera 224 mètres de long, sa jauge atteindra 75.000 tonneaux et il sera capable d’embarquer 2750 passagers. A l’instar des autres grands chantiers européens, les blocs constituant la coque des bateaux sont pré-armés, c'est-à-dire dotés du maximum d’équipements avant de rejoindre les autres ensembles de la structure. Cette technique, qui se développe au fil des années, permet de gagner du temps sur le délai de construction, l’introduction d’éléments dès l’origine étant plus souple que leur mise en place une fois la coque achevée : « La construction des panneaux se fait à l’envers pour faciliter le travail. Il y a ensuite l’assemblage des blocs pré-armés qui sont conduits dans une zone de peinture, achevés, puis soulevés par le portique et déposés dans la cale sèche », explique Matti Heikkinen. Selon le patron de Turku : « Il n’y a pas de grandes différences avec Saint-Nazaire sur le pré-armement, si ce n’est qu’en Finlande, les blocs sont peints ». La peinture des éléments, qui donne, à première vue, l’impression d’un travail plus achevé en Finlande au moment de la pose en cale, est rendu nécessaire par le fait que Turku ne dispose pas de cale sèche, à part la forme de construction, creusée dans le granit et occupée en permanence par le montage de nouveaux bateaux. Les travaux de peinture doivent donc être achevés avant le lancement du navire, qui sera aménagé à quai.

Liberty of the Seas en cours d’achèvement

Avec 16 ponts, 966 cabines, une vaste salle de spectacle sur l’avant et 2750 passagers, le Color Magic tiendra plus du paquebot que du ferry traditionnel. Pourtant, cette unité prévue pour la ligne Oslo - Kiel semblera bien petite en comparaison du géant en cours d’achèvement au quai d’armement, situé juste devant la cale de construction. « C’est le second paquebot de la classe Freedom of the Seas, construite pour Royal Carribean Cruise Line. Il s’agit des plus gros navires de croisière jamais construits. Il mesure 339 mètres de long pour une jauge de 154.000 tonneaux, disposera de 1816 cabines et pourra embarquer jusqu’à 4375 passagers », souligne Toivo Ilvonen, responsable du projet Freedom. Depuis le Song of Norway, en 1970, les chantiers Finlandais ont construit 12 nouveaux paquebots pour RCCL et mené la refonte de trois bateaux, dont l’Enchantment of the Seas, allongé de 22 mètres l’année dernière. « Tous les 10 ans, nous avons vu la taille des navires doubler. Avec l’augmentation du volume, dont on ne voit pas de limite technique, on augmente les possibilités offertes à bord. Il y a désormais tellement de choses à vivre sur un paquebot qu’il est impossible de tout faire en une semaine. RCCL est, de plus, une compagnie très ouverte aux innovations avec, par exemple, la première patinoire embarquée sur la série Voyager. Sur les Freedom, l’une des grandes nouveautés est un bassin de surf, le flowrider, situé à l’arrière des navires et très difficile à mettre au point ». Pour transformer, en moins de deux ans, le rêve en réalité, le chantier doit réaliser un travail titanesque, illustré par quelques chiffres révélateurs : 350.000 pièces métalliques, 1630 kilomètres de soudure, 3500 kilomètres de câbles, 5800 m² de baies vitrées, 18.000 sièges, 70.000 points lumineux ou encore 1300 détecteurs d’incendies. Pour Toivo Ilvonen, construire un tel géant est un véritable défi : « Il faut imaginer que nous avons à bord 105.000 m² de locaux dotés d’air conditionné et 36 types différents de cabines, dont 69% ont vue sur la mer. Les choses doivent être pensées dans le moindre détail. Par exemple, pour les bars et restaurants, le navire doit être capable de produire 35 tonnes de glaçons par jour ». Cette ville flottante de quelques 5800 âmes doit assurer aux passagers tout le confort et les distractions modernes. Outre les traditionnels restaurants et le premier parc aquatique embarqué, les Freedom sont dotés de salles de spectacles, d’une patinoire, d’un mur d’escalade, de nombreuses boutiques, de piscines et de jacuzzi placés sur des encorbellements à plusieurs dizaines de mètres au dessus des flots.

Genesis se profile à l’horizon

Dans la course au gigantisme des armateurs, un cap sans précédent a été franchi l’hiver dernier. Le 5 février, Aker Yards et RCCL annonçaient la signature d’une commande record de 900 millions d’euros portant sur la construction d’un titan de 220.000 tonneaux, soit 75.000 tonneaux de plus que le Queen Mary 2 et 62.000 de plus que les Freedom of the Seas. Alors que l’usinage des premières tôles devrait intervenir en mars prochain, ce projet, baptisé « Genesis », verra la livraison, en 2009, d’un paquebot de 360 mètres de long, 47 mètres de large et 65 mètres de haut. Par rapport aux Freedom, l’augmentation du volume atteint 43% ! « C’est un challenge très important. Bien que les dimensions du navire soient impressionnantes, nous n’aurons que deux ans et demi pour réaliser ce paquebot. C’est pourquoi le travail en amont, notamment au niveau des études, est crucial. Le pré-armement des blocs sera également important. Il devrait atteindre 15%, ce qui est élevé pour un prototype de cette importance », précise Jorma Holmström, responsable de la production sur le projet Genesis. Capable de transporter 7200 personnes, dont 5400 passagers, ce paquebot géant marquera la limite des capacités des chantiers finlandais : « A Turku, nous pouvons produire un gros paquebot par an et Genesis représente la taille maximum des navires que nous pouvons construire en Finlande. La forme de construction de Turku, qui est la plus grande, mesure 365 mètres de long », explique Yrjö Julin, président de la division Cruise & Ferries. Même si, en largeur, le site finlandais dispose encore de marge (80 mètres pour la cale), une commande d’un bateau plus long imposerait, de fait, sa réalisation dans un autre chantier. Pour Aker Yards, l’intégration des anciens Chantiers de l’Atlantique répond à ce problème futur. « La taille croissante des navires est une question cruciale. C’est l’une des raisons pour lesquelles Aker est très intéressé par Saint-Nazaire, où les infrastructures permettent de construire des bateaux de plus en plus grands ». Grâce à sa forme de montage de 900 mètres (plateforme de 500 mètres et forme profonde de 400 mètres) et le bassin C (450 x 90 mètres), le site nazairien dispose des capacités permettant d’anticiper un nouveau bond dans les mensurations des futurs paquebots. Peu de compagnies de croisière disposent, néanmoins, de réserves financières suffisantes pour se lancer dans la construction d’unités aux dimensions égales ou supérieures au Genesis. Le projet le plus sérieux demeure « Pinnacle » ou une évolution de ce concept que Carnival évoque depuis plus de deux ans. Le groupe américain a, par la voix de Bob Dickinson, remis ce projet dans l’actualité en juillet 2005. On évoquait alors un paquebot de 220.000 tonneaux mais l’armateur affirmait, à l’époque, que le cours de l’euro n’était pas favorable à une telle commande. Depuis, RCCL a passé commande du Genesis et, dans le milieu de la croisière, tout le monde attend la réaction de Micky Harison, président de Carnival Corporation, au tour de force de son principal concurrent.
________________________________________

Voir la fiche technique des Freedom et Liberty of the Seas

Voir la fiche technique du Genesis

Voir l'interview d'Yrjö Julin

Voir la fiche entreprise d'Aker Yards


Plongée au coeur d'Aker Yards