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Un véritable hôpital en pleine mer

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Un véritable hôpital en pleine mer

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Petite ville flottante de près de 2000 habitants, le porte-avions Charles de Gaulle dispose d'un vase hôpital, dont la surface atteint 620 mètres carrés. A la différence d'une structure terrestre, les moyens du navire doivent lui permettre de gérer seul un très grand nombre d'interventions, allant de la simple « bobologie » au traitement des grands brûlés, en passant par des interventions chirurgicales complexes. « Nous pratiquons la médecine générale avec des patients de 18 à 55 ans. Il y a des chutes, de petites traumatologies mais aussi des cas plus sérieux, comme des infections pulmonaires. Suite à certaines escales, nous devons aussi traiter des pathologies digestives. Ainsi, nous avons généralement quelques 300 consultations après Djibouti. C'est aussi un milieu accidentogène dans un environnement industriel, avec tous les risques que cela comporte », explique Pierre-Marie Curet, médecin en chef du Charles de Gaulle. Bâtiment de guerre, aéroport flottant, usine de réparations lourdes... Les risques sont multiples sur une plateforme où, par exemple, les manutentions d'armes, d'avions et de gros équipements sont une menace permanente. Malgré la formation des personnels et les mesures de sécurité très draconiennes, un accident peut toujours arriver. Les médecins doivent, en outre, gérer les particularités du navire, par exemple la propulsion nucléaire : « Beaucoup de personnes, à bord, nécessitent une surveillance spéciale, par exemple en matière de rayonnements, mais aussi de bruit ou d'exposition aux tubes cathodiques ».

Une équipe médicale et le renfort un élément chirurgical embarqué en renfort

Le service de santé du porte-avions compte une équipe médicale standard, avec trois médecins, huit infirmiers et une secrétaire médicale. Au cours des déploiements, cette unité est renforcée par un élément chirurgical embarqué, non spécifique au Charles de Gaulle et installé à la demande. Ainsi, l'an passé, l'ECE a été embarqué plus de six mois, pour 143 jours de mer. Outre le porte-avions, il fut notamment déployé sur le transport de chalands de débarquement Siroco, engagé à l'été au large du Liban. « Nous sommes capables de tout faire et sommes surtout là pour sauver la vie. Notre but est d'intervenir sur les patients et les conditionner pour qu'ils soient évacués dans les 48 heures », souligne Loïc Lemesle, médecin chef de l'ECE. L'Elément chirurgical embarqué comprend deux chirurgiens, un réanimateur anesthésiste, un laborantin, un infirmier anesthésiste, un infirmier de blmoc opératoire et un manipulateur radio. Le tout est complété par un chirurgien dentiste, le plus souvent réserviste, et un kinésithérapeute, qui a réalisé au cours de la dernière mission Agapanthe un bon millier d'actes. Le Kiné du bord est très apprécié des pilotes effectuant de longues missions, à commencer par ceux des Super Etendard, volant de nombreuses heures dans un cockpit très exigu. L'an passé, pour un déploiement analogue en océan Indien, le service de santé du porte-avions a réalisé, en 100 jours de mer, quelques 2850 consultations et 150 hospitalisations.

2 blocs opératoires et jusqu'à 50 lits

Dimensionné pour traiter les risques liés aux missions du bâtiment, l'hôpital se décompose en trois services : Infirmerie, urgences et hospitalisation. Il peut monter jusqu'à 50 lits et possède deux blocs opératoires. L'un d'eux est réservé à la chirurgie viscérale et l'autre à la chirurgie orthopédique. L'infrastructure, qui peut embarquer un scanner, dispose également d'une salle de traitement des grands brûlés, de moyens de radiologie, d'un laboratoire d'analyses et d'une chambre d'isolement pour les patients contagieux. Pour Pierre-Marie Curet : « Les moyens se sont bien améliorés en quelques années. A la fin des années 80, les navires de surface souffraient d'un retard indéniable par rapport aux sous-marins. Ceci a complètement changé et nous avons désormais un bon niveau de dotation chirurgicale ». Par ailleurs, les services de santé n'hésitent plus à mener des expérimentations avec des équipementiers médicaux pour tester certains matériels. Ainsi, le Charles de Gaulle teste actuellement des défibrillateurs semi-automatiques. Les informations fournies par les moniteurs, qu'il s'agisse de la tension artérielle, de la fréquence cardiaque ou du taux d'oxygène dans le sang, permettent d'apprécier en temps réel l'état clinique du patient. Les médecins bénéficient également, aujourd'hui, des progrès liés à Internet : « Si nous avons un doute sur un diagnostic précis, nous pouvons envoyer les images à terre à un spécialiste. Internet sert également pour les autres bateaux de la force, pour lesquels nous sommes amenés à intervenir ».

Répondre au pire des scénarios

Partie intégrante de la vie d'un bateau gris, l'hôpital doit être capable de gérer, au mieux, les situations les plus critiques. Dans la classification OTAN, le service est considéré comme une structure de Rôle 2, c'est-à-dire un service médical doté d'une équipe chirurgicale. Une frégate, ne disposant que d'un médecin et d'un infirmier, sera rattachée au Rôle 1, alors que le Rôle 3 reviendra à un hôpital militaire de campagne où à un bâtiment de projection et de commandement du type Mistral (plus de 800 mètres carrés de locaux hospitaliers et possibilité d'utiliser le hangar avec des éléments techniques modulaires). Le Rôle 4 désigne, quant à lui, l'hôpital militaire, tel le Val de Grâce. Le secteur médical peut monter très rapidement en puissance en cas de conflit. « Quand il y a un poste de combat, nous recevons le renfort de 20 équipes de 5 brancardiers. Elles sont composées de commis, de maîtres d'hôtel ou d'administratifs formés au secourisme ». Dans ce cas, outre l'hôpital, trois autres sites sont armés à différents points du bateau, notamment un poste de secours sous le pont d'envol. Un bar fumoir est également transformé pour l'occasion en centre médical.
Impact d'une bombe ou d'un missile, suivant les scénarios, un gros sinistre sur le porte-avions pourraient provoquer une quarantaine de blessés. L'équipe médicale est, quant à elle, entraînée pour traiter jusqu'à 60 marins simultanément. Une arrivée massive de victimes implique l'élaboration d'un flux de ramassage des blessés très précis. L'acheminement des brancards dans les coursives, parfois étroites et éventuellement enfumées ou impraticables en cas d'avarie de combat n'a, en effet, rien d'évident. Au niveau du pont d'envol, le transfert de personnels peut être réalisé grâce à l'un des ascenseurs de la soute à munitions, capable d'accueillir trois brancards et communiquant directement avec l'hôpital. Si le service s'apparente, en de nombreux points, à une installation terrestre, en temps de guerre, le traitement des blessés peut, dans les situations extrêmes, ne pas répondre aux seuls impératifs médicaux. En cas d'avarie, l'état major doit savoir quels personnels sont touchés et, par conséquent, quels potentiels pourraient être obérés. De cette connaissance précise des conséquences d'une agression peut dépendre, en effet, la sécurité du reste de l'équipage : « Un superviseur pour chaque grand domaine est présent pour savoir, en fonction des blessés, quelles capacités restent au navire. Des priorités sont déterminées, ce qui est parfois surprenant au regard de l'éthique médicale. Normalement, un médecin doit prendre les blessés les plus graves. Dans une situation extrême, on aura peut être à s'occuper d'abord de ceux qui peuvent repartir au combat rapidement ».

Une formation spécialisée et un rôle particulier au sein de l'équipage

Les médecins embarqués sur les navires de la Marine nationale bénéficient d'une formation spécifique. Les candidats suivent un an de médecine militaire et deux mois de formation spécifique à l'Institut de Médecine Navale de Toulon. Devant maîtriser les risques de toxicologie en milieu industriel, les médecins embarqués sur sous-marins passent encore 16 mois à l'école, afin de connaître le milieu très particulier des bâtiments dévolus aux longues navigations abyssales. Il en va de même pour l'aéronavale, autre secteur très pointu, pour lequel ils suivent 8 mois de formation à Pensacola, aux Etats-Unis. « L'objectif est de savoir parfaitement ce que chacun ressent dans son quotidien. Techniquement, cela permet également d'apprendre les réflexes de sécurité, ce qui est indispensable », souligne Loïc Lemesle. Sur un navire, espace confiné en milieu parfois hostile, l'éloignement du pays et des familles est souvent douloureux. C'est pourquoi le médecin entretien un lien social très fort, son contact étant souvent recherché : « Il y a beaucoup de psychologie à bord. Dans une mission de trois mois, on a des coups de blues, notamment chez les jeunes, qui sont les plus fragiles », explique Pierre-Marie Curet. Ecoute, réconfort... Le médecin va remonter le moral, tout en s'appuyant sur la hiérarchie : « On ne peut pas totalement se décharger sur le médecin. Il faut aussi que les chefs de services soient là ».
Ayant fait leurs preuves sur tous les terrains d'opérations du monde, les services de santé français sont réputés comme faisant partie des meilleurs au sein des armées modernes. Ceci est particulièrement vrai, pour la marine, par rapport aux pays anglo-saxons et notamment par rapport aux Britanniques. Dans la Royal Navy, les moyens sont nettement plus réduits, tenant souvent plus du paramédical que du vrai service de santé. Cette approche différente n'est, d'ailleurs, pas sans poser problème sur le projet de second porte-avions, étudié en commun par la France et le Royaume-Uni. Sur le CVF, dont les plans sont repris et adaptés par DCN et Thales pour les besoins de la Marine nationale, les installations hospitalières ne couvrent que 350 m² de surface et ne disposent que d'un seul bloc opératoire, soit la moitié des capacités du Charles de Gaulle.

A bord du porte-avions Charles de Gaulle