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Une analyse de 30 dernières années de subventions publiques à la pêche

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Pendant trente ans, à chaque crise de la pêche, l'État a répondu en débloquant des aides publiques. Sans réelle vision anticipative et à seule fin de préserver la paix sociale, regrette l'universitaire Pascal Le Floc'h dans son dernier ouvrage (*) sur les années 1983-2013.

 

Pascal Le Floc'h et son dernier ouvrage (© LE TELEGRAMME)


Pourquoi avoir choisi de vous replonger dans les années 1983-2013 ?

1983, c'est la mise en place de la politique commune des pêches (PCP). 2013, c'est la fin de la deuxième réforme de la PCP, trente ans plus tard. Ce qui m'a intéressé, c'est de revenir sur toutes ces aides étatiques accordées sans grande transparence, ni contrôle. La question se pose de leur justification et de leur efficacité. Même si l'objectif n'était pas formulé explicitement, elles étaient destinées à contribuer au maintien de la paix sociale dans un secteur qui aurait pu déclencher d'autres mouvements sociaux. Mais, économiquement, autant d'interventions publiques pour maintenir les emplois et les revenus dans un secteur privé, ce n'est pas justifiable. Sinon, il faudrait mettre tous les secteurs sous scellés ! D'autant que si cette politique a mené la pêche sur les sentiers de la dépendance aux aides publiques, elle n'a finalement pas modifié la trajectoire du redimensionnement des flottilles françaises.

Quelle forme a pris cette dépendance financière pour les pêcheurs ?

Entre 1983 et 1988, il s'agissait des aides à la construction de nouveaux chalutiers plus avancés techniquement de 20-24 mètres entre pêche artisanale et pêche industrielle, surtout en Bretagne Sud. Pour les financer, il suffisait aux jeunes armateurs d'avancer seulement 20 % parfois même pas plus de 8 %. Ce qui va générer un surendettement. Comme les aides ne sont pas débloquées suffisamment tôt, il y aura beaucoup de défaillances. Le deuxième sentier de dépendance est celui de la réduction des flottilles, à la demande de l'Europe à travers l'un des programmes d'orientation pluriannuels (POP). Les pêcheurs qui retirent leurs bateaux sont indemnisés. En 1993, avec l'ouverture du marché commun, les pêcheurs découvrent qu'ils sont dans un monde ouvert et que la commercialisation des produits prend le dessus sur la production. La grande manifestation de 1994, à Rennes, et le blocage des ports expriment leur désespoir. Des aides d'urgence sont à nouveau débloquées pour les revenus des marins, pour réduire les charges... Puis, c'est le renchérissement du pétrole qui crée la troisième étape de dépendance. L'État joue alors au chat et à la souris avec l'Europe. Chaque fois qu'il prend une mesure pour compenser la crise énergétique, il se donne deux ans, soit pour modifier soit pour rembourser les mesures d'urgence, sous la pression de Bruxelles. Le naufrage de l'Erika, en 1999, « justifie » l'aide aux pêcheurs, jusqu'à Saint-Pierre-et-Miquelon et la Polynésie ! Il y a eu aussi les « contrats bleus » avec les fonds européens pour l'intervention sur l'environnement...

Ce soutien public au coup par coup a-t-il retardé les nécessaires évolutions du secteur de la pêche ? Quelles réformes aurait-il fallu mener plus tôt ?

À chaque fois, l'État s'est retrouvé face à la colère des pêcheurs, sans marge d'intervention parce que rien n'avait été anticipé. On a continué à appliquer les mêmes recettes, alors que la situation évoluait. Les aides sur le carburant sont devenues finalement des subventions carbone... Et pas des taxes carbone. Elles ont eu un impact sur la ressource, car elles soutenaient l'effort de pêche. On a entretenu la course au poisson. Alors qu'un soutien pour la reconversion technologique, comme c'est le cas avec Ifremer notamment, a davantage d'efficacité. Il y a eu pourtant des idées intelligentes telles que le système d'assurance pour la deuxième crise du pétrole qui n'a pas tenu car l'apport d'État était trop élevé. Les propositions des pêcheurs se sont aussi souvent heurtées aux règles de la concurrence de l'Europe. Ce qui a le plus manqué pendant longtemps c'est le dialogue et la concertation entre les différents acteurs de la profession. La création d'une filière dans les années 2010 a été tardive. Aujourd'hui, les organisations de producteurs sont devenues des acteurs majeurs et la grande distribution a intégré la filière. Il n'y a plus de dissociation entre la pêche et la commercialisation.

* « Les pêches maritimes françaises 1983-2013 », éditions PUR (Presses universitaires Rennes). 20 €.


Une interview de la rédaction du Télégramme