Construction Navale
Une politique très ciblée en matière de sous-traitance

Actualité

Une politique très ciblée en matière de sous-traitance

Construction Navale

Comme tout chantier naval, afin de réaliser les Freedom of the Seas et bientôt le ou les Genesis, Aker Yards s’appuie sur un vaste réseau de sous-traitants et se revendique d’ailleurs comme un « chantier d’assemblage ». Pas moins de 600 entreprises, très spécialisées, gravitent autour d’un paquebot, en charge des espaces publics, des locaux techniques, de l’énergie ou encore des réseaux électriques et électroniques. Indispensable, le travail de ces sociétés partenaires représente 80% des études et 80% de la valeur de chaque navire. « Nous ne sommes pas spécialistes de tout. Notre cœur d’affaire, c’est l’exécution de projet. Après avoir imaginé le navire, notre travail consiste à orchestrer des centaines de sous-traitants pour que le projet soit possible », explique Matti Heikkinen, directeur du chantier de Turku. Ces dernières années, la politique d’Aker Yards a été axée sur une réduction du nombre de sous-traitants. Ce nombre est aujourd’hui de 600, contre près de 900 à Saint-Nazaire. « Avec les Voyager et les Freedom, nous avons développé des solutions clé en main avec des parties préfabriquées et modulaires, ce qui réduit les délais de production car le travail s’effectue beaucoup plus en atelier et moins sur le site ».

Abandonner le système de rangs

Aker a donc multiplié le recours aux entreprises dites « Clés en main », c'est-à-dire aux sociétés qui livrent des locaux entiers et s’appuient, elles-mêmes, sur des dizaines de fournisseurs, un réseau qu’elles sont elles-mêmes capables de gérer. « Ce n’est plus un système de rangs. Nous avons moins d’acheteurs mais ils ont plus de responsabilités, prennent beaucoup plus de risques et décrochent des marchés plus gros. L’intervention du chantier est réduite au minimum », souligne Yrjö Julin, qui évoque plus volontiers des « fournisseurs de solutions que de simples sous-traitants ». Le patron de la division Cruise & Ferries estime qu’il s’agit d’une rupture avec le mode de fonctionnement en vigueur autrefois : « Le concept de base de la sous-traitance, c’était l’achat d’heures de travail. Dans le cas traditionnel, toute la responsabilité est à la charge du chantier et quand ça va mal, on repaye des heures de travail. Avec ce système, il est nécessaire que les entreprises présentent un haut niveau de qualité car, lorsque le chantier a payé un prix, c’est terminé. Je pense donc que c’est plus efficace en terme de coût car on constate qu’elles ne refont pas le même travail deux fois ».

Le rôle du Cluster maritime finlandais

En Finlande, l’industrie maritime emploie 24.000 personnes. Afin de proposer les meilleurs prix, soutenir l’émergence de gros fournisseurs et gagner de nouveau marchés, donneurs d’ordres et sous-traitants se sont rassemblés : « Le réseau maritime est fondamental car c’est lui qui réalise 80% des projets. L’idée était que les chantiers et les sous-traitants n’étaient pas en compétition mais devaient travailler ensemble. C’est pourquoi nos fournisseurs ont été invités à participer à l’association des constructeurs finlandais », souligne Matti Heikkinen. Dans cette optique est né, il y a deux ans, le Cluster Marine Industry. Cette organisation a été dotée de 40 millions d’euros sur quatre ans, destinés à financer son développement. Y sont présents des sociétés finlandaises mais aussi de groupe étrangers disposant de filiales sur le territoire. C’est le cas, notamment, du Français Technip, qui est très présent dans le pays au niveau de l’offshore. « Cette politique est basée sur le développement commun. C’est une approche où nous nous complétons, les différentes stratégies étant déterminées autour d’une table par le Cluster ».

Hermann’s, exemple type du contrat « clé en main »

« Nous avons mis 20 ans à développer notre réseau de sous-traitants et, dans tout le pays, seuls quelques partenaires, environ une vingtaine d’entreprises, sont capables de remporter des marchés clé en main », explique le responsable de la production sur le projet Genesis. Pour mener à bien la construction de ce paquebot géant de 220.000 tonneaux, livrable par Turku en 2009, Jorma Holmström s’appuiera sur ces sociétés capables de livrer des locaux entièrement achevés. Hermann’s est l’une d’elles. Installée près de Turku, la firme, crée en 1994, est spécialisée dans l’aménagement intérieur des navires à passagers. « Nous travaillons sur les projets neufs et les refontes. Nous disposons de 22 personnes aux bureaux d’études et 42 salariés en production, avec une politique importante de formation et d’apprentissage en interne », précise Rauno Saarnio, directeur commercial d’Hermann’s. Pour faire face à l’augmentation du carnet de commandes et pour améliorer la productivité et les prestations, la société a lancé un vaste plan de modernisation de son outil. En août 2006, 3000 m² de locaux flambants neufs ont été inaugurés, s’ajoutant aux 2000 m² existants : « C’est un programme très ambitieux de 3 millions d’euros, dont 500.000 pour les machines. Nous pouvons nous le permettre car cela fait 10 ans que nous travaillons avec Aker Yards. Notre carnet de commande s’élève aujourd’hui à 50 millions d’euros. Il n’y a donc pas de souci à se faire pour l’avenir », estime Veli-Martti Perälä. Selon le directeur général d’Hermann’s, disposer d’un outil performant est crucial : « L’aménagement des locaux publics est quelque chose de très pointu. Il faut se baser sur son expérience et sur l’innovation, tout en étant capable de répondre aux demandes des clients avec beaucoup de flexibilité ».

Une entreprise de 64 salariés à la tête de 50 sociétés sous-traitantes

En contrebas des bureaux vitrés de la direction, l’usine d’Hermann’s tourne à plein régime. Le vaste espace se réparti en divers ateliers : Verre, métal, pierre et bois. L’entreprise a remporté plusieurs contrats « clé en main » sur le Liberty of the Seas, qu’il s’agisse de bars ou de restaurants : « Nous aménageons l’intégralité des locaux et fournissons directement, ou par le biais de nos sous-traitants, l’ensemble des pièces nécessaires. Quand nous livrons le local, il ne manque que les couteaux et les fourchettes », explique Veli-Martti Perälä, La découpe des plaques d’acier, de plastique et de verre se fait par waterjet, c'est-à-dire par jet d’eau à très haute pression, à laquelle on ajoute du sable pour le métal. L’outil est ultramoderne, la modélisation en trois dimensions étant de rigueur et les informations transmises directement par informatique : « Certains éléments sont constitués de différentes matière. Les ordinateurs des machines communiquent donc directement entre eux pour conserver la précision, qui est de l’ordre de 0.1 mm. De cette manière, les éléments s’insèrent parfaitement », explique Huha Impilä, de la société Naantalin Lasi. Cette entreprise, spécialisée dans le verre, fait partie des 50 sous-traitants d’Hermann’s, qui doit parvenir à gérer l’ensemble des travaux de ces sociétés pour livrer à l’heure, et dans les tarifs négociés. Pour Veli-Martti Perälä : « C’est un véritable défi de trouver du personnel qualifié. C’est pourquoi nous voulons établir des relations à long terme avec nos sous-traitants. Ils sont regardés et contrôlés. Nous choisissons des entreprises que nous connaissons et que le client connaît, ce qui est le meilleur moyen de ne pas avoir de mauvaise surprise ». Si Aker Yards connaît actuellement une période d’embellie, les fournisseurs, s’ils sont confiants, n’en restent pas moins prudents : « Aker représente aujourd’hui 65% de notre chiffre d’affaires. Nous cherchons à nous diversifier, notamment dans le BTP ». Le chantier naval encourage d’ailleurs cette politique de diversification, tout creux de charge important pouvant rapidement tourner au désastre pour les sous-traitants trop dépendants de leur principal client. « C’est un monde de compétition et le job n’est jamais garanti », résume Yrjö Julin, président de la division Cruise & Ferries.

Les sous-traitants Finlandais bientôt à Saint-Nazaire ?

Suivant le modèle de leur nouveau propriétaire finlandais, les ex-Chantiers de l’Atlantique encouragent leurs sous-traitants de premier rang à devenir des fournisseurs de solutions « clé en main », afin d’améliorer la productivité. Le premier fléchissement dans la politique de construction des paquebots s’est produit avec le MSC Musica, livré en juin dernier par Saint-Nazaire. « Il a eu un découpage des marchés différents, pour limiter le nombre d’interventions dans un espace donné. Au lieu d’avoir une série d’intervenants, c’est la même société qui était responsable de l’ensemble des montages dans un lieu géographique », expliquait peu avant l’été Jacques Dubost, responsable du navire chez Aker Yards France. « Saint-Nazaire est plus dans le système traditionnel, avec des rangs de sous-traitants. Nous souhaitons qu’ils passent au système des contrats clé en main mais il est évident que cela ne se fera pas du jour au lendemain », estime le président de la division Cruise & Ferries d’Aker, à laquelle est intégrée l’ancienne branche marine d’Alstom. Pour les sous-traitants français, l’adaptation devra être rapide, d’autant que les dernières commandes enregistrées, notamment des paquebots de NCL, ont été signées avec des prix anticipant les ambitieuses réductions de coûts attendues dans les quatre prochaines années avec le plan Marine 2010. La pression est donc bien présente afin de mettre les co-réalisateurs en ordre de bataille pour la guerre des prix que se livrent les grands constructeurs.

Du business à faire pour tous

Selon Yrjö Julin : « Ce qui va sans doute se passer, c’est que les entreprises finlandaises vont faire les premières offres de ce type ». Le groupe Hermann’s ne cache d’ailleurs pas son intérêt pour l’estuaire de la Loire : « Nous avons une très bonne expérience des solutions clé en main et nous souhaitons proposer cela à Saint-Nazaire », confirme Veli-Martti Perälä, directeur général de ce gros fournisseur d’Aker Finnyards. Le marché tricolore n’est toutefois pas laissé à la merci de son cousin scandinave. Pour Yrjö Julin : « C’est également dans l’intérêt des entreprises françaises d’accéder au marché finlandais. Les sous-traitants des deux pays doivent échanger et pourquoi pas fusionner pour être plus aptes à affronter la concurrence ». De fait, les co-réalisateurs des ex-Chantiers de l’Atlantique dressent déjà des ponts vers la Baltique. Ainsi, en juillet, 40 entreprises du Pôle Marine, à Saint-Nazaire, sont venues en Finlande découvrir Aker et le tissu économique local. Se référant au Schéma Régional de Développement Economique des Pays de la Loire, destiné à faciliter l’implantation des entreprises ligériennes à l’étranger, Joël Batteux, maire de Saint-Nazaire, se veut optimiste sur les bienfaits du rachat d’Alstom marine par Aker : « Il y a du business à faire pour nos entreprises à Turku et dans le secteur en général. C’est par la multiplication des échanges qu’on parviendra à élargir le tissu des sous-traitants ».
________________________________________

Voir l'interview d'Yrjö Julin

Voir la fiche entreprise d'Aker Yards


Plongée au coeur d'Aker Yards