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Reportage

URF : Le sous-marin de sauvetage suédois

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La Suède, on le sait peu, est un pays pionnier dans la guerre sous la surface de l’eau et dispose de l’une des plus anciennes sous-marinades au monde. Son premier submersible, l’Hajen, mis sur cale en 1902, est entré en service trois ans plus tard et fut employé jusqu’en 1922. Construit à Karlskrona, où il est conservé dans le superbe musée maritime de cette ville arsenal du sud du pays, ce bâtiment mesure 20 mètres de long pour 127 tonnes de déplacement en charge. Il était armé par un équipage de 11 hommes et pouvait plonger à 30 mètres. Depuis l’Hajen, la Suède a produit des dizaines de sous-marins. « Cela fait 110 ans que nous construisons et mettons en œuvre des sous-marins. Avec le Sjöormen, en 1967, nous sommes passés des submersibles aux véritables sous-marins et l’intégration d’un AIP au Näken, en 1988, a donné à nos bâtiments une plus grande autonomie en plongée », rappelle le commandant Anders Wendt, chef de la logistique et de l’ingénierie de la 1ère flottille de sous-marins des forces armées suédoises.

 

L'Hajen conservé au musée maritime de Karlskrona (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Garantir la neutralité du pays

Le royaume scandinave a veillé au cours du XXème siècle à maintenir sa neutralité. Parvenu à rester à l’écart des deux conflits mondiaux, il n’a pas adhéré à l’OTAN après 1945 mais, pour faire respecter son indépendance, en particulier vis-à-vis de l’URSS, a développé une puissante industrie de défense qui lui a notamment valu, un temps, de disposer de l’une des plus importantes aviations de combat de la planète. Dans l’environnement si particulier que constitue la Baltique, mer quasi-fermée sujette à des tensions historiques entre Etats riverains et vitale pour l’économie nationale, la Suède a également veillé, tout ce temps, à maintenir de solides forces navales. Avec des unités taillées pour le combat littoral et capables d’interdire l’approche des côtes du pays en combinant des sous-marins conçus pour opérer par faibles fonds, des bâtiments de surface rapides et furtifs pouvant se faufiler dans les archipels et toute une panoplie de moyens de guerre des mines.

Une flotte sous-marine divisée par 3 en 30 ans

A la fin de la guerre froide, en 1987, la marine suédoise armait 12 sous-marins, soit quatre Draken mis en service en 1961-62, cinq Sjöormen (1967-69) et trois Näken (1980-81). Le premier des quatre nouveaux Västergötland, construits pour remplacer les Draken, allait être mis en service, suivi de ses trois sisterships entre 1988 et 1990. Un seul est encore opérationnel, complétant les trois Gotland livrés en 1996-97.  

Tous ces bâtiments sont de conception et de construction nationales, d’importants investissements dans le chantier Kockums de Karlskrona ayant été menés pour assurer au royaume une Independence technologique et industrielle. Avec aussi une vraie capacité d’innovation, la Suède devenant par exemple, avec le Näken il y a 30 ans, le premier pays au monde à mettre en œuvre un système de propulsion anaérobie (AIP) permettant d’augmenter significativement l’autonomie des sous-marins en plongée. C’est le fameux moteur à combustion externe Stirling, fonctionnant au gasoil et à l’oxygène liquide, qui en est aujourd’hui à sa troisième génération.

 

Deux sous-marins suédois du type Gotland (© : JONAS THERN - SWEDISH ARMED FORCES)

 

Un premier bâtiment de sauvetage en 1963

De longue date, la Suède a également attaché beaucoup d’importance à la sécurité de ses sous-marins, établissant dès 1929 un Submarine Safety Committee (CSC) chargé de cette question. Tout un travail de documentation a été réalisé au fil du temps, sur la base des connaissances nationales, des expériences à l’étranger et des évènements survenus, afin d’améliorer les procédures liées à la sécurité des bâtiments. La problématique du sauvetage d’un bâtiment en perdition a pris de l’importance suite à la perte de l’Ulven, disparu en 1943 après avoir heurté une mine en Baltique. Juste après la guerre, le renflouement du sous-marin allemand U-3503, sabordé le 8 mai 1945 dans le Kattegat, à l’ouest de Göteborg, a permis de tester des moyens de récupération. Ils ont servi à concevoir un premier bâtiment de sauvetage alors que l’épave de l’U-3503, unité très récente du type XXI à propulsion diesel-électrique, était inspectée par les ingénieurs suédois, ce qui permit comme ce fut le cas pour d’autres marines, d’intégrer certaines innovations allemandes sur les futurs sous-marins de la flotte royale.

Le premier bâtiment de sauvetage fut quant à lui lancé en 1961 et mis en service en 1963. Il s’agissait du Belos, navire de 62 mètres de long pour 11 mètres de large équipé de moyens de levage, d’exploration et une chambre de décompression.

Un bathyscaphe conçu avec la Comex

A l’étranger, la perte d’un certain nombre de sous-marins et les innovations technologiques enregistrées en particulier dans la recherche scientifique à grande profondeur ont entrainé à partir des années 60 le développement de mini-sous-marins de sauvetage. Ce fut le cas des célèbres DSRV (Deep Submergence Rescue Vehicle) américains, les Mystic et Avalon, conçus à partir de 1965 et mis en service en 1970. Toutefois, ce type d’engins, très précieux mais aussi très complexe et coûteux, est demeuré l’apanage de quelques marines seulement.

C’est le cas de la Suède, qui est aujourd’hui l’un des rares pays à disposer d’une telle capacité. En pleine guerre froide, le royaume, dans sa logique d’indépendance militaire par rapport aux blocs de l’Est et de l’Ouest, décide de se doter de son propre engin, qui pourra être déployé sur le Belos. Mais le pays n’a pas de savoir-faire particulier dans les opérations à très grande profondeur. Il fait donc appel à un expert étranger, en l’occurrence la société française Comex, avec laquelle sont conçus les plans de l’URF (Ubats Räddnings Farkost, littéralement "bateau de sauvetage de sous-marins"). Réalisé par Kockums dans son ancien chantier de Malmö, l'engin, mis en service en 1979, est toujours opérationnel.

 

L'URF dans son hangar à Karlskrona (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

La partie avant de l'URF (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le poste de pilotage de l'URF (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Recueillir 25 naufragés en une plongée

L'URF, que nous avons pu découvrir dans la base navale de Karlskrona, où il est abrité et entretenu avec tout son matériel de soutien, mesure 13.5 mètres de long pour 3.2 mètres de large et 2.9 mètres de haut. Mis en œuvre par quatre hommes d’équipage (deux pilotes, un mécanicien et un opérateur), il peut récupérer en une fois jusqu’à 25 naufragés d’un sous-marin immobilisé sur le fond. Le cœur de l’URF est constitué d’une coque épaisse faite sur l’avant de deux sphères, une petite accueillant le poste de pilotage et une plus importante servant de sas, au centre d’un cylindre et à l’arrière d’une troisième sphère pour le reste de l’équipage et le stockage de matériel.

 

L'URF (© : SWEDISH ARMED FORCES)

L'URF (© : SWEDISH ARMED FORCES)

 

Tous les systèmes annexes et la propulsion sont situés autour de cette coque épaisse, réalisée en acier à haute résistance HY-130, une structure métallique recouvrant l’ensemble. On notera que les sphères avant et arrière où se trouve l’équipage peuvent être séparées du reste du bathyscaphe par des portes étanches, en cas notamment de différence de pression avec celle du sous-marin, dont l’équipage secouru peut être amené à gérer seul son transfert.

Interventions jusqu’à 450 mètres de fond

L’URF a été conçu pour pouvoir plonger jusqu’à 450 mètres, ce qui correspond à la profondeur maximale de la mer Baltique, où il faut noter que les fonds ne sont qu’en moyenne de 65 mètres avec seulement, rappelle le commandant Wendt, que quatre zones où la profondeur est supérieure à 100 mètres. « Cela signifie que la plupart des endroits où nos sous-marins sont amenés à évoluer se trouvent en zones secourables car leurs coques peuvent résister à ces profondeurs, sachant que n’importe quel sous-marin militaire est perdu s’il coule par grande profondeur ». La résistance des coques est une donnée plus ou moins secrète quelles que soient les forces navales mais globalement, si une petite partie des sous-marins en service ne verraient leurs coques s’écraser qu’au-delà de 1000 mètres, on estime que la plupart des bâtiments modernes ne risquent pas d’implosion jusqu’à 400 mètres environ.  

 

Le commandant Anders Wendt (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Compatibilité avec des sous-marins internationaux

Extrêmement manœuvrant, le sous-marin de sauvetage suédois est équipé d’un sonar et de puissants projecteurs pour localiser le bâtiment à secourir. Le transfert des naufragés se fait par une porte aux dimensions standardisées équipant la plupart des sous-marins dans le monde. Cette compatibilité permet de pouvoir recourir, en cas d’accident, à tous les engins de secours disponibles dans le monde. A l’instar des anciens DSRV américains (retirés du service en 2000) ou encore du SRV Nemo (sous-marin du système NSRS développé par le Royaume-Uni, la France et la Norvège pour le compte de l’OTAN), l’URF vient poser la partie basse de son sas sur la trappe de secours d’un sous-marin posé sur le fond, avec la capacité de s’ « arrimer » même si l’assiette est assez importante. Collé à la coque par la vidange de cette section et la pression naturelle de l’eau à partir de 20/25 mètres de profondeur, la pression interne est égalisée afin de pouvoir ouvrir la trappe et recueillir les marins.

 

La partie inférieure allant se coller au sas de sauvetage du sous-marin (© : MER ET MARINE - VG)

Exercice sur un sous-marin par faible profondeur (© : ANDREAS SANNERMAN - SWEDISH ARMED FORCES)

 

Un prolongé grâce à une importante modernisation

La marine suédoise avait envisagé dans les années 2000 de remplacer son sous-marin de sauvetage par un tout nouvel engin. Cette solution a néanmoins été ajournée au profit d’une refonte complète de l’URF. « Nous avons seulement gardé la coque épaisse, tout le reste a été modernisé. En fait, c’est un nouveau système dont nous disposons depuis la rénovation, qui s’est déroulée entre 2012 et 2015 ». Cela va lui permettre de rester opérationnel au moins jusqu’en 2025.

 

L'URF embarqué sur un Antonov An-124 (© : REBECKA SIGNAES - SWEDISH ARMED FORCES)

 

Aérotransportable

Aérotransportable, des essais ayant été conduits avec succès dans les années 2000 avec un avion de transport russe An-124, l’URF peut-être rapidement projeté partout dans le monde afin de participer au sauvetage d’un sous-marin étranger. « Nous étions prêts à le déployer en cas de besoin suite à la disparition du sous-marin argentin, mais d’autres moyens plus proches étaient disponibles et nous n'avons pas eu de demande en ce sens ». Cette capacité de projection est également cruciale en cas d’accident avec un bâtiment suédois lors d’une mission en dehors de la Baltique. Les unités de la 1ère flottille évoluent en effet aussi en mer du Nord et en Atlantique,  le déploiement le plus lointain ayant été celui du Gotland aux Etats-Unis entre 2005 et 2007 (il avait notamment été "loué" par les Américains pour tester les capacités de protection des groupes aéronavals US face aux sous-marins modernes dotés d’un AIP).

 

L'URF déployé par le Belos (© : ANDREAS SANNERMAN - SWEDISH ARMED FORCES)

 

Le navire de support Belos

L’URF, également transportable avec tout son matériel par convoi routier, a surtout été conçu pour être mis en œuvre depuis un navire support. D’abord l’ancien Belos, puis à partir de 1993 son successeur. Ancien navire de travaux offshore construit en 1985, le Belos 2 (ex-Energy Supporter) est un bateau de 105 mètres de long pour 18.5 mètres de large affichant un déplacement de 5300 tonnes en charge. Racheté par la marine suédoise, il a été converti en bâtiment de sauvetage de sous-marin. Doté d’un portique et d’une grue pour la mise en œuvre d’une cloche de plongée, de robots sous-marins et de l’URF, il est équipé de tout le matériel nécessaire pour ce type d’opération, dont un local de décompression de 35 places pour les sous-mariniers récupérés par le bathyscaphe et transférés à bord. Equipé d’une coque renforcée pour la navigation dans les glaces (très présentes en Baltique l’hiver) et d’un système de positionnement dynamique, le Belos dispose d’une plateforme hélicoptère. Comme l’URF, il est stationné à Karlskrona, dans la base des sous-marins de la 1ère flottille.

 

Le Belos (© : SWEDISH ARMED FORCES)

L'URF déployé à partir du Belos (© : ANDREAS SANNERMAN - SWEDISH ARMED FORCES)

L'URF transporté par camion (© : JORGEN LARSSON - SWEDISH ARMED FORCES)

 

Quatre sous-marins en service

Celle-ci regroupe depuis 2005, dans cette implantation historique fondée il y a plus de 300 ans, tous les sous-marins suédois. Ils ne sont plus aujourd’hui que quatre en service. Il y a là le Södermanland (60.5 mètres, 1600 tonnes en plongée), dernier des quatre Västergötland encore en activité dans le flotte royale après le désarmement en 2005 des Västergötland et Hälsingland (transférés en 2011/12 à Singapour après modernisation) et celle récemment de l’Östergötland. S’y ajoutent les Gotland, Uppland et Halland, les deux premiers étant en cours de refonte à quelques centaines de mètres de là, au chantier Saab Kockums, en vue d’une remise en service fin 2018 et fin 2019. La modernisation de l’Halland n’est pas encore actée, sachant que ce bâtiment sera au pire remplacé comme le Södermanland par les deux nouveaux A26 en cours de construction (voir notre article détaillé sur les A26) afin de conserver un format à quatre sous-marins.

 

La base sous-marine de Karlskrona (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Une partie de la base sous-marine avec la tour d'évacuation sous échafaudages (© : MER ET MARINE - VG)
 

Un centre d’entrainement aux évacuations

Dans la base sous-marine, à proximité des quais accueillant ces bateaux ainsi que le Belos se trouve donc le bâtiment abritant l’URF. Celui-ci est complété, à deux pas de là, par un centre de formation et d’entrainement dédié à la sécurité et l’évacuation des sous-marins. C’est là que s’entrainent les équipages suédois. L’infrastructure comprend en particulier une impressionnante piscine en forme de tour, haute de 18 mètres. Cet équipement permet aux marins de s’entrainer à quitter un sous-marin en détresse sans intervention d’un engin de sauvetage. « Il est possible d’évacuer un sous-marin grâce à une combinaison spéciale qui se gonfle, égalise la pression et permet de respirer normalement. Avec ce système, on remonte à une vitesse de 5 à 6 mètres par seconde et, une fois à la surface, on dispose d’un petit canot de sauvetage gonflable », expliquent Thomas et Andreas, deux officiers sous-mariniers actuellement instructeurs au centre d’entrainement. Thomas, qui a déjà testé le système en conditions réelles depuis un sous-marin posé sur le fond à 60 mètres sous la surface, assure que cette combinaison autorise « sans problème des évacuations à 120 mètres de fond ». Au-delà, l’opération est plus risquée mais « quand il n’y a pas d’autre moyen et si c’est la seule manière de s’en sortir… »

 

Exercice en mer avec une combinaison de sauvetage (© : ANDREAS SANNERMAN - SWEDISH ARMED FORCES)

La combinaison (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Stage annuel et accueil de marins étrangers

Les équipages fréquentent très régulièrement le centre : « Chaque sous-marinier s’entraine ici au moins une fois par an et nous avons parfois des exercices en mer ». A la base de la tour, les hommes, revêtus de la combinaison orange, pénètrent dans un sas équipé d’une trappe, comme si l’on était sur un véritable sous-marin. Une fois le sas rempli d’eau, ils s’en extraient et la combinaison gonflée leur permet de parcourir rapidement les 18 mètres de colonne d’eau pour arriver en haut de la tour. Des plongeurs sont postés à différents niveaux de la piscine afin d’intervenir immédiatement en cas de problème. Equipé de différents caissons de décompression, le centre accueille d’ailleurs le service de médecine navale de la base, une équipe médicale hyperbare étant mobilisée à chaque exercice.

 

La partie supérieure de la tour (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La tour n'est autre qu'une piscine haute de 18 mètres (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

La partie supérieure de la tour avec son caisson de décompression (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

En dehors des marins suédois, le centre accueille aussi des militaires étrangers, la marine suédoise ayant des accords de coopération avec plusieurs pays. Des stages ont, ainsi, déjà été organisés au profit des forces sous-marines du Danemark, de Singapour, d’Allemagne, de Grèce, d’Afrique du sud et même des Etats-Unis.

« A bord d’un sous-marin, le plus important c’est la sécurité »

« A bord d’un sous-marin, le plus important c’est la sécurité et l’entrainement doit être régulier afin d’acquérir et conserver les bons réflexes. C’est l’objectif de ce centre pour la partie évacuation mais cela passe aussi par les exercices menés quotidiennement à la mer et tous les moyens de formation et d’entrainement dont nous disposons à terre », souligne Andreas. La marine suédoise a notamment investi dans des simulateurs permettant aux marins de s’entrainer à faire face à des situations extrêmes en toute sécurité, ce qui n’était pas possible auparavant avec les seuls exercices conduits à la mer. « Nous avons par exemple un nouveau simulateur en construction dans le cadre du programme A26. Cela va nous permettre, avant même que le premier de ces nouveaux sous-marins navigue, de nous familiariser avec sa conduite et ses nouveaux équipements. C’est non seulement un atout opérationnel, mais aussi un grand avantage en matière de sécurité ».

 

Futur sous-marin du type A26 (© : SAAB KOCKUMS)