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USS Zumwalt : Le super-destroyer furtif entre en flotte

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Pour la première fois depuis l’USS Arleigh Burke en 1991, la marine américaine intègre un nouveau type de bâtiment de premier rang et ouvre au passage une nouvelle page de la guerre navale. Avec sa silhouette imposante et son design futuriste, l’USS Zumwalt, livré officiellement le 20 mai à l’US Navy, inaugure une nouvelle génération de super-destroyers furtifs.

Construction lancée en 2009

Commandé en 2007, le DDG 1000 a vu sa construction débuter en février 2009 au chantier Bath Iron Works (filiale du groupe General Dynamics), dans l’Etat du Maine. Mis à l’eau le 29 octobre 2013, le bâtiment a réalisé sa première sortie en mer le 7 décembre 2015 et, après avoir conclu ses essais de plateforme au large de la côte Est des Etats-Unis, a donc été réceptionné vendredi dernier par la flotte américaine.

Basé à San Diego

Celle-ci a annoncé que l’USS Zumwalt, qui sera mis en service au cours d’une cérémonie à Baltimore le 15 octobre prochain, sera basé à San Diego, renforçant significativement les moyens navals américains sur la façade du Pacifique. « Stationner de nouveaux destroyers sur la côte Ouest contribue au rééquilibrage vers la région Inde-Asie-Pacifique en positionnant nos capacités les plus avancées vers ce théâtre vital », explique l’US Navy, qui rappelle que d’ici 2020 environ 60% de la flotte et de l’aéronavale américaines seront concentrées dans cette partie du monde.

 

 

Un mastodonte de plus de 15.000 tonnes

Avec ses 185.9 mètres de long pour une largeur de 24.4 mètres et un tirant d’eau de 8.4 mètres, l’USS Zumwalt, qui affiche un déplacement de plus de 15.650 tonnes, est plus grand et plus lourd que les croiseurs du type Ticonderoga (172.8 mètres, 9970 tonnes) et les destroyers du type Arleigh Burke (155.3 mètres, 9217 tonnes). C’est, en fait, le plus important bâtiment de combat de surface américain après les porte-avions (et les unités amphibies comme les porte-hélicoptères d’assaut et transports de chalands de débarquement). Et, dans sa catégorie, c'est le plus imposant au monde après les croiseurs nucléaires russes de la classe Kirov.

 

(© US NAVY)

(© US NAVY)

 

Furtivité poussée à son paroxysme

Baptisé en l’honneur de l’amiral Elmo Zumwalt (1920 – 2000), l’un des grands stratèges américains du XXème siècle, le DDG 1000 se caractérise par sa furtivité, que les Américains ont poussé à son paroxysme. Tout a été mis en œuvre pour réduire au maximum la surface équivalente radar, ainsi que la signature électromagnétique et thermique, de la forme de coque avec étrave perce-vague aux superstructures planes avec des angles précis pour réfléchir les ondes et l’emploi de matériaux composite pour les absorber. La partie supérieure du bloc passerelle et les flancs du hangar sont, en outre, recouverts d’un revêtement spécial. Même les pièces d’artillerie, constituées de deux tourelles de 155mm à l’avant, son carénées afin d’épouser les lignes du bâtiment lorsqu’elles ne sont pas en action. Suivant le même objectif, tous les appendices traditionnels ont disparu, y compris les mâts, avec le développement d’une superstructure intégrant les différents moyens de communication et senseurs, en particulier des antennes radar fixes et planes. Même les ancres latérales ont fait place à un système de mouillage intégré à l’aplomb de la coque.  

Grâce à tous ces efforts, la signature est extrêmement réduite, elle est selon l’US Navy 50 fois inférieure à celle des précédents destroyers. Le témoignage d’un pêcheur de la région de Bath, qui a croisé la route du mastodonte lors de ses essais, est à ce titre intéressant. Il a en effet indiqué à l’agence Associated Press que, sur son radar, l’écho renvoyé par l’USS Zumwalt était minime, faisant passer le destroyer pour un minuscule bateau de pêche de 40 à 50 pieds (12 à 15 mètres).

 

(© GENERAL DYNAMICS)

(© GENERAL DYNAMICS)

 

Le grand retour de l’artillerie de gros calibre

Conçu prioritairement pour l’action vers la terre, le super-destroyer américain signe le retour dans les forces navales de l’artillerie lourde avec le calibre de 155mm, que l’on n’avait plus vu depuis les croiseurs construits pendant la seconde guerre mondiale et juste après. Alors que ces gros canons avaient été abandonnés suite à l’émergence du missile, les évolutions technologiques et le retour aux opérations littorales les rendent de nouveau intéressants. Pour les besoins de l’USS Zumwalt, BAE Systems a développé l’AGS (Advanced Gun System) et une nouvelle génération de munition, le LRLAP (Long Range Land Attack Projectile), avec des obus propulsés et guidés de grande précision pouvant atteindre une portée de plus de 100 km. La cadence de tir de l’AGS est de 10 coups par minute, soit 20 pour la batterie, avec deux soutes abritant chacune une réserve de 600 obus de 155mm. Ces canons sont conçus pour traiter des objectifs côtiers, y compris des cibles situées loin dans les terres. Grâce à son artillerie, le destroyer, intégré à une force expéditionnaire, peut par exemple participer à la neutralisation des défenses littorales lors d’une opération amphibie, soutenir la progression de troupes débarquées ou encore protéger une tête de pont en attaquant les renforts ennemis acheminés vers la côte. 

 

 

Les tourelles de 57mm remplacées par des canons de 30mm

L’artillerie du bâtiment devait aussi comprendre deux tourelles furtives de 57mm Mk110 au dessus du hangar. Toutefois, en 2012, l’US Navy a décidé de les remplacer par des canons de 30mm Mk46, considérés comme plus adaptés à la défense contre les menaces asymétriques tout en permettant un gain de poids et une économie financière.

80 cellules pour missiles en bordure de coque

En matière de missiles, le DDG 1000 est particulièrement bien fourni. Il dispose de 20 lanceurs verticaux quadruples Mk 57 VLS. Ils ne sont pas concentrés, comme c’est habituellement le cas, dans des positions centrales sur le pont mais répartis en quatre zones (devant et derrière la superstructure) situées en bordure de coque. Cette disposition doit permettre d’améliorer la survivabilité du navire en cas d’impact ou d’accident, la protection du bordé ayant été renforcée au niveau des lanceurs. Avec ses quatre Mk47, le bâtiment compte en tout 80 cellules pour missiles de croisière Tomahawk, missiles surface-air SM-2 MR (éventuellement SM-3 et SM-6 pour la lutte antimissile balistique) et ESSM, ainsi que des missiles anti-sous-marins VLA (Asroc).

 

 

Radar multifonctions adapté aux contraintes littorales

Côté senseurs, le bâtiment est équipé d’un radar multifonctions à antenne active SPY-3 pour la surveillance surface et aérienne, y compris au-dessus de la terre. Ce radar de Raytheon et les algorithmes de calcul associés sont en effet conçus pour gérer un environnement complexe, comme les effets d’échos (clutter) près du littoral ou encore des opérations de brouillage. Il en va de même pour les moyens de guerre électronique, optimisés pour gérer la multiplication des signaux d’émission près de la terre. Pour son autodéfense, en particulier contre les menaces asymétriques, l'USS Zumwalt est doté d'un système de détection panoramique basé sur l'emploi de systèmes de détection optique et infrarouge. L'ensemble des senseurs et de l'armement est géré par un système de combat, le bâtiment étant doté derrière la passerelle d'un vaste Central Opération sur deux niveaux. 

 

 

D’importants moyens de détection sous-marine

Le DDG 1000 dispose en outre de solides moyens de lutte anti-sous-marine, avec une suite sonar SQQ-90, constituée de deux sonars d’étrave (SQS-60 à moyenne fréquence et SQS-61 à haute fréquente) et une antenne remorquée SQR-20. Ces sonars, fournis par Raytheon, sont conçus pour la détection de sous-marins et de mines, aussi bien en haute mer qu’en zone littorale. Alors que le bâtiment est doté d’un bruiteur remorqué SLQ-25 Nixie et de leurres anti-torpilles, il peut mettre en œuvre, pour son autodéfense et la destruction d’un sous-marin, ses missiles Vertical Launch Asroc. Ces engins couplent un véhicule aérien (cellule avec propulseur et ailerons) et une torpille Mk46 ou Mk50, larguée au-dessus de la cible et dont la pénétration dans l’eau est ralentie par un parachute. La portée du VLA est de 12 kilomètres (hors autonomie de la torpille), Lockheed-Martin ayant travaillé sur une nouvelle version reconfigurable en vol et capable d’être déployée à une distance d’environ 100 km.

 

Le DDG 1000 juste avant sa mise à l'eau en octobre 2013 (© BIW)

Le DDG 1000 juste avant sa mise à l'eau en octobre 2013 (© BIW)

 

Deux hélicoptères, des drones et embarcations semi-rigides

Si l’USS Zumwalt n’a, semble-t-il, pas été équipé de tubes lance-torpilles (il y aurait néanmoins une réserve de place pour cette capacité), il peut aussi s’appuyer, dans le cadre d’une opération de lutte ASM, sur ses moyens aériens. Son hangar peut, en effet, accueillir deux hélicoptères MH-60R ou un appareil de ce type et trois drones à voilure tournante comme le Fire Scout.

Pour les opérations spéciales ou les visites de navires, on notera la présence, à la poupe, d’une rampe permettant la mise à l’eau rapide de deux embarcations semi-rigides de 7 à 11 mètres.

Propulsion électrique intégrée

Capable de dépasser la vitesse de 30 nœuds, l’USS Zumwalt dispose d’une propulsion électrique intégrée. Les machines comprennent deux turbines à gaz Rolls-Royce MT 30 de 35.4 MW et deux TG auxiliaires de la série 4500 (3840 kW chacune). S’y ajoutent deux moteurs électriques à induction livrés par Converteam (désormais General Electric) de 34.8 MW entrainant deux hélices à pas fixe. L’ensemble énergie développe quelques 78 MW et est géré par l’Integrated Power System (IPS), qui distribue 1000 volts en courant continu dans tout le destroyer, répondant à l’ensemble de ses besoins.

 

Turbine à gaz MT30 (© ROLLS-ROYCE)

Turbine à gaz MT30 (© ROLLS-ROYCE)

 

Automatisation très poussée et équipage réduit

Bénéficiant d’une automatisation très poussée, avec en particulier un système de management de plateforme autonome, ainsi qu’une maintenance optimisée, l’USS Zumwalt est mis en œuvre par un équipage réduit. Il avait été initialement envisagé de le limiter à 125 marins mais cet objectif a, pour l’heure, été revu à la hausse. Actuellement, ils sont 143 à bord, l’US Navy estimant que les effectifs en opération atteindront 175 marins, dont 28 pour le détachement aéronautique. Alors que le DDG 1000 dispose de logements pour près de 190 personnes, la réduction de l’équipage est très significative par rapport à la précédente génération de bâtiments de combat. Les Arleigh Burke, bien que moins gros, sont en effet armés par 329 marins.

Un projet initié il y a 20 ans

Le programme DDG 1000 est né de l’abandon, en 2001, du projet DD-21 (16.000 tonnes, 128 cellules), imaginé dans le cadre du programme de recherche et de développement Surface Combattant for the 21st Century. Initié à la fin des années 80, juste avant l’effondrement de l’URSS, le SC-21 avait été officiellement lancé en 1994 et comptait différents concepts de bâtiments, y compris l’Arsenal Ship et ses 500 cellules de lancement vertical.

Lorsque le programme DD-21 a été stoppé en 2001 pour des raisons budgétaires, le projet a été sérieusement remanié et finalement sauvé. Rebaptisé DD (X) puis DDG 1000, il fut finalement mis sur les rails en 2007 avec un contrat initial pour BIW de 1.4 milliards de dollars afin de développer le prototype.

 

L'USS Zumwalt en construction à Bath en 2013 (© BIW)

L'USS Zumwalt en construction à Bath en 2013 (© BIW)

 

Explosion des coûts et réduction du programme

Mais le programme a pris trois ans de retard et la facture prévisionnelle a explosé. Les études et développements ont, en effet, été très délicats, tant ce bâtiment constitue un challenge technologique. En plus des nouveaux outils de conception assistée par ordinateur, les ingénieurs et militaires américains ont par exemple été obligés de réaliser un modèle réduit à l’échelle ¼, le Sea Jet, qui est entré en service en 2005 afin de tester l'architecture propulsive imaginée pour le DDG 1000. 

En 2011, le coût unitaire des DDG 1000 était annoncé à 3.8 milliards de dollars et même plus de 6.5 milliards pour le premier de série en incluant les frais de conception et de développement.

Au final, il fut décidé que seulement trois nouveaux destroyers seraient construits, au lieu des 32 prévus à l’origine (ramenés ensuite à 24 puis à 7) pour remplacer les anciens Spruance. En lieu et place, les Etats-Unis ont préféré allonger la série des Arleigh Burke et de la faire évoluer, aboutissant à la réalisation d’une centaine d’unités à l’horizon 2030 (78 commandés à ce jour, les 62 initialement prévus ayant été livrés).

 

Un Arleigh Burke et le DDG 1001 en construction à Bath en 2015 (© BIW)

Un Arleigh Burke et le DDG 1001 en construction à Bath en 2015 (© BIW)

 

Les DDG 1001 et DDG 1002 en construction

La construction des deux sisterships de l’USS Zumwalt a débuté. La découpe de la première tôle du futur USS Michael Mansoor (DDG 1001), baptisé en l’honneur d’un commando marine américain (SEAL) tué en Irak en 2006, est intervenue en octobre 2009. Mis sur cale en mai 2013 chez BIW, le bâtiment a reçu en 2014 sa superstructure, fabriquée par Huntington Ingalls Industries. Sa mise en service devrait intervenir vers 2018, au lieu de 2016.

Quant au troisième et dernier destroyer de cette série, il prendra le nom du 36ème président des Etats-Unis. La construction du futur USS Lyndon B. Johnson (DDG 1002) a commencé en avril 2012, sa réception par la flotte américaine n’étant pas prévue avant 2021, au lieu de 2018.

Un long chemin pour rendre l’USS Zumwalt opérationnel

En attendant, l’USS Zumwalt va devoir faire ses preuves. Car les essais menés depuis le mois de décembre n’ont concerné que la plateforme (propulsion, manoeuvrabilité, stabilité, sécurité) et les systèmes de communication. Il va maintenant falloir achever la mise au point du système de combat et des systèmes d’armes, ce qui devrait prendre un long moment. De ce fait, le DDG 1000 ne devrait être réellement opérationnel que dans deux ans. 

Malgré les péripéties de ce programme et son coût exorbitant, les nouveaux super-destroyers américains seront à n’en pas douter des outils très précieux. Et ces bâtiments hors du commun, qui font déjà la fierté de la marine américaine, préfigurent ce que sera la première flotte mondiale dans le futur. 

 

(© US NAVY)

(© US NAVY)

US Navy / USCG