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Interview

VAE Ausseur : «Il faut mettre les moyens pour l'action de l'Etat en mer»

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La zone Manche mer du Nord est une des plus fréquentées au monde : la sécurité maritime mais aussi les nouvelles menaces terroristes ou les conflits d'usage en font une région où l'action de l'Etat en mer est particulièrement sollicitée. Le vice-amiral d'escadre Pascal Ausseur, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, fait avec Mer et Marine le point sur ces différents sujets et rappelle la nécessité d'un très fort lien entre les administrations concourant à l'application du régalien en mer.

 

MER ET MARINE : La préfecture maritime de la Manche et de la Mer du Nord vient de faire paraître son bilan opérationnel 2017. Quels en sont les principaux enseignements en termes de sécurité maritime sur la zone?

VAE PASCAL AUSSEUR : Nous avons eu, l’an passé, 1500 opérations de secours, sauvetage ou liés à des pollutions. C’est une centaine de plus que l’an passé. Ce qui est marquant, c’est que nous avons enregistré 24 évènements de mer majeurs ou graves évités. Là aussi, c’est plus qu’en 2016. Pour mieux comprendre la dangerosité de cette zone, nous avons mis en place un travail d’analyse précis, basé sur une méthodologie de l’Organisation Maritime Internationale pour comprendre la gravité de ces « presque accidents ». Avec les services de l’Action de l’Etat en Mer, du Centre Opérationnel de la Marine, de la Direction Interrégionale de la Mer et les CROSS, nous avons donc mené ce travail pour la deuxième année consécutive.

Quelles en sont les conclusions ?

Sur ces 24 accidents évités impliquant des navires de commerce, 10 sont classés comme graves, c’est-à-dire qu’ils seraient restés sous contrôle en cas de survenance. Les 11 autres sont considérés comme majeurs, c’est-à-dire que leurs conséquences, en termes de dommages et de pollution, n’auraient pas pu être totalement gérées.

Ce que cette étude montre, c’est que nous avons fait énormément de progrès en terme de sécurité maritime depuis 40 ans : nous avons amélioré le système de l’Action de l’Etat en mer, la couverture radar, l’envoi des équipes d’évaluation. Les CROSS jouent un rôle essentiel : ils suivent le trafic beaucoup plus précisément, notamment en terme de cinématique ce qui permet d’anticiper en cas de problème. Plus que jamais le maître mot est l’anticipation, nous pouvons, de mieux en mieux, éviter les accidents en les prévenant, en communiquant avec les bords.

Mais, un jour il y aura un pépin, il ne faudra pas que les gens soient surpris. 40 ans après l’Amoco Cadiz, un accident de ce type peut se reproduire et les chiffres sur ces presque accidents en témoignent. Il me paraît donc important de maintenir cette vigilance et d’y mettre les moyens.

Avec le système actuel de l’Action de l’Etat en mer ?

Absolument. C’est une ceinture de sécurité qui nous coûte, dans la zone, environ 20 millions d’euros par an et qui sous l’autorité du préfet maritime, nous permet d’éviter entre 4 à 5 milliards d’euros de dégâts causés. Le système de l’Action de l’Etat en mer, qui repose sur une collaboration entre les administrations intervenant en mer, fonctionne avec une efficacité incroyable, grâce, justement, à cette intelligence collective. Même s’il est régulièrement questionné et qu’il est, évidemment, légitime que chaque administration concernée se pose la question de l’utilisation de ses moyens, je suis persuadé qu’il est essentiel de maintenir notre effort en matière de sécurité maritime.

En tant que préfet maritime, vous êtes le pivot et le responsable des moyens de l’Etat en mer. Quelles évolutions voyez-vous dans vos missions ?

Ce qui n’a pas changé, c’est, comme nous l’évoquions la sécurité maritime. Dans notre zone dense de trafic, nous avons un navire en avarie tous les deux ou trois jours. Cela nous impose la vigilance que j’évoquais. Il y a également la police des pêches, menée efficacement par les équipes des Affaires maritimes, de la Gendarmerie maritime et de la Marine nationale.

Ce qui évolue, ce sont les nouvelles missions liées au fait qu’il y a de plus en plus d’activités humaines en mer et qu’il est nécessaire que l’Etat les contrôle. Il y a d’abord celle liée à la mise en place d’aires marines protégées et de manière plus générale à la police de l’environnement, pour laquelle nous avons une démarche volontariste et pionnière avec la mise en place des premiers contrôles cette année (voir notre article détaillé à ce sujet, ndlr).

Il y a ensuite toutes les nouvelles problématiques. A commencer par, dans notre zone, celle du phénomène migratoire qui reste préoccupant, avec parfois des comportements très inquiétants. Nous avons ainsi vu, depuis 2015, de nombreuses tentatives de traversées sur des embarcations de fortune potentiellement dangereuses. Dans le Pas-de-Calais, nous avons beaucoup travaillé avec les services terrestres, la Police de l’Air et des Frontières, la Gendarmerie et la Douane. Grâce également à la coopération avec les Britanniques, nous avons pu monter des opérations, notamment sur les réseaux de passeurs. Cela nous a permis de réduire considérablement le flux. Mais il n’est pas tari pour autant !

Et puis il y a la menace terroriste en mer ?

Absolument. Nous sommes désormais concernés par cette menace du territoire national et notre zone Manche –mer du Nord impose une vigilance particulière : des centrales nucléaires, beaucoup de sites SEVESO, 17 millions de passagers sur les ferries.

Depuis la tentative avortée d’attentat du Thalys à l’été 2015 et encore plus depuis les attentats de Paris, nous avons considérablement renforcé notre posture en matière de lutte contre la menace terroriste. Nous avons mis en place des systèmes d’échanges d’informations avec toutes les administrations terrestres concernées et avons monté des plans d’anticipation et de dissuasion. La première manifestation visible est, depuis l’été 2016, l’embarquement d’équipes militaires de protection sur les navires à passagers du trafic transmanche. Nous avons aussi mis en place des entraînements spécifiques. Il y a aussi la présence de pelotons de surveillance et de sécurité maritime : en 2019 nous en aurons quatre sur la façade avec Cherbourg, Le Havre, Calais et Dunkerque. Nous travaillons à parer tous types de menaces, qu’elles soient le fait de kamikaze ou de bombe cinétique.

Vous parlez d’augmentation de régalien en mer. Comment l’Etat se réapproprie-t-il l’espace où des usages multiples cohabitent, quel est son rôle ?

L’organisation des activités humaines en mer doit être le fruit d’une collaboration entre les autorités terrestres et maritimes. Parce qu’il n’y aucune activité en mer qui ne soit pas relié à la terre. Pour bien faire cohabiter les usages, qui se multiplient l’Etat doit adopter une stratégie.

C’est ce que nous allons faire avec la préfète de Normandie, en tant que préfets coordinateurs pour la Manche-Mer du Nord. Nous travaillons sur un document court, lisible par tous, qui donne une vision précise et dynamique des activités maritimes de notre façade en 2030. Notre but est d’organiser la cohabitation des usages de les mettre en cohérence : aquaculture, pêche, conchyliculture, les loisirs nautiques, éoliens, hydroliens, l’activité portuaire, le trafic sur la Seine… qui progressent exponentiellement. Tout cela doit se faire en tenant compte des objectifs de durabilité écologique, économique et social. Nous sommes une petite façade, mais nous avons une très grande diversité d’usages. C’est précisément cela que nous travaillons, à cette future stratégie maritime de façade avec la préfète de Normandie.

Vous évoquez des projections à 2030. Comment voyez vous l’avenir ? Et l’évolution de vos moyens ?

Je ne vois pas de changements fondamentaux dans l’organisation de nos moyens. Il faudra toujours des patrouilleurs, avec peut-être davantage d’autonomie à la mer.  Pour sécuriser nos deux DST, nos deux CROSS sont nécessaires, de même que la couverture de deux remorqueurs de haute mer et de nos deux hélicoptères. Si, nos moyens aériens sont adaptés, il sera sans doute pertinent d’envisager l’utilisation de drones pour être plus rapide, anticiper et identifier les problèmes sans devoir systématiquement envoyer des moyens lourds.

Et ce que je crois aussi, c’est qu’il faudra encore renforcer l’inter-administrations et la coopération avec nos voisins britanniques et belges. Je suis persuadé que, dans le futur, la fonction de coordination du préfet maritime sera encore plus importante qu’aujourd’hui.

Propos recueillis par Caroline Britz, © Mer et Marine, février 2018

 

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