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Vente de DCNS à Thales : Une hypothèse étonnante

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Vente de DCNS à Thales : Une hypothèse étonnante

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En début de semaine, un article de Defense News indiquait que l’Etat envisageait de vendre ses parts dans DCNS (dont il possède 65%) à Thales, qui possède déjà 35% du groupe naval. Une information, ou une rumeur, qui intervient peu après l’annonce gouvernementale d’une  réduction de la participation de l’Etat dans un certain nombre d’entreprises. Objectif : lever des fonds pour financer des investissements structurants, comme l’installation d’Internet à haut débit sur l’ensemble du territoire.  

Moyennant quoi, il semble que cette hypothétique vente des parts de DCNS tienne plus d’une étude d’ensemble de toutes les possibilités offertes à l’Etat dans le cadre de la cession d’actifs, que d’un véritable projet. Alors que chez DCNS et Thales, on ne souhaite pas commenter l'information, du côté du ministère de la Défense, on indique en tous cas qu’il n’y aurait « rien de chaud » sur le sujet.

 

 

Une entreprise rentable qui offre de juteux dividendes à l’Etat

 

 

Indépendamment de savoir si Thales, et derrière lui son actionnaire de référence, Dassault Aviation, accepteraient d’être acheteur (et à quel prix ?), il faut dire que la cession de DCNS ne serait pas forcément une bonne opération pour l’Etat. Transformée en société de droit privé en 2003 (elle faisait jusque là partie de l’administration), l’entreprise a été partiellement privatisée en 2007, Thales prenant 25% de son capital, avant de porter sa participation à 35% fin 2011. Thales dispose d’une minorité de blocage et d’un droit de veto sur toutes les décisions stratégiques impliquant l’avenir du groupe naval. L’électronicien a donc sur lui un très bon niveau de contrôle. Quant à l’Etat, il reste majoritaire au capital d’une société rentable, pour laquelle il dispose d’actions privilégiées lui permettant de retirer de juteux dividendes (50% des dividendes d’office et le reste partagé avec Thales au prorata de leurs participations respectives). Ainsi, en 10 ans, DCNS aurait versé autour de 1 milliard d’euros à l’Etat actionnaire. Une vente d’une partie de ses 65% à Thales pour permettre à celui-ci de détenir une participation majoritaire ne rapporterait que quelques petites centaines de millions d’euros. Une goutte d’eau. Quant à une cession plus importante, voire totale, de l’ensemble des parts, ce qui reviendrait à faire de DCNS une filiale de Thales, elle pourrait rapporter 1 ou 2 milliards d’euros. Une somme non négligeable mais qui sonnerait dans le même temps le glas des dividendes, cela pour une opération qui reviendrait à vendre définitivement les bijoux de famille.

 

 

Un enjeu politique pour plusieurs ministres

 

 

De plus, il s’agirait d’une décision politique complexe de la part d’un gouvernement dont plusieurs membres éminents, à commencer par le ministre de la Défense (Jean-Yves Le Drian) et celui du Budget (Bernard Caseneuve), sont élus de régions où DCNS est un acteur majeur en termes d’économie et d’emploi. Or, au sein du groupe naval, une bonne partie des salariés, et tous les grands syndicats, seraient très hostiles à une telle opération. Déjà opposés pour la plupart à l’entrée de Thales au capital de DCNS, ils ont aujourd’hui encore un jugement plutôt sévère sur l’opération, estimant qu’elle n’a rien apporté à l’entreprise et n’a pas réduit la concurrence, DCNS étant toujours confronté aux filiales étrangères de l’électronicien, comme Thales Nederland, face à laquelle le groupe français s’est encore retrouvé en compétition récemment pour le système de combat des corvettes du type Gowind vendues à la Malaisie.

Autant dire que la perspective d’une nouvelle montée au capital de Thales ne susciterait aucun enthousiasme, si ce n’est peut être chez quelques cadres. Par ailleurs, un éventuel désengagement de l’Etat serait à coup sûr très mal vécu dans les bassins d’emplois où DCNS est présent, à commencer par la Bretagne et la Normandie. Avec en toile de fond des enjeux électoraux, la charge de ministre n’étant pas perpétuelle.

 

 

La problématique de la consolidation du secteur de la Défense

 

 

Pour toutes ces raisons, il serait fort étonnant que le gouvernement actuel prenne le risque de se lancer dans la vente de DCNS, surtout pour en retirer une manne financière somme toute relativement réduite. Dans le même temps, le fait que l’intégration du groupe naval au sein de Thales soit évoquée ces jours derniers pose une question intéressante, celle de la dispersion de l’industrie de défense dans l’Hexagone. La perspective d’une consolidation du secteur demeure un enjeu important. Il y a quelques mois, les industriels tricolores ont, d’ailleurs, eu des sueurs froides face au projet de rapprochement entre EADS et le groupe britannique BAE Systems, qui aurait donné naissance à un géant à côté duquel Dassault, Thales, DCNS et autre Safran risquaient d’être marginalisés. Le mariage a certes échoué, mais l’alerte a été chaude et donne à réfléchir sur l’ « éclatement », au sens structurel, de l’industrie nationale, qui compte probablement trop d’acteurs. Malgré tout, il est aussi du rôle des pouvoirs publics de veiller à préserver les intérêts stratégiques du pays, qu’il s’agisse de technologies et de savoir-faire. Or, l’Etat n’est par exemple plus actionnaire qu’à 27.08% de Thales. Avec il est vrai des droits de vote importants au Conseil d’administration, mais il n’est pas majoritaire, et n’en a donc pas le contrôle. Céder DCNS à l’électronicien reviendrait par conséquent à perdre le contrôle du leader français et européen de la navale militaire avec, un jour, le risque de voir l’actionnariat de Thales évoluer défavorablement.   

On notera d’ailleurs qu’à force de diminuer sa participation dans différentes entreprises de Défense, l’Etat se trouve aujourd’hui face à une situation délicate. Il doit en effet œuvrer à la consolidation du secteur pour lui donner une taille critique lui permettant de résister à la concurrence internationale. Mais, pour cela, il peut être obligé de renoncer à terme à son contrôle et, par là même, à une partie de sa souveraineté.

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