Construction Navale
Vente de Saint-Nazaire: L’Europe récupère la patate chaude

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Vente de Saint-Nazaire: L’Europe récupère la patate chaude

Construction Navale

Comme nous l’évoquions le 20 décembre, c’est donc l’Europe qui va finalement arbitrer le fait que Fincantieri puisse, ou non, prendre le contrôle des Chantiers de l’Atlantique. La Commission a annoncé hier qu’elle allait examiner le projet d’acquisition de l’entreprise française par le groupe italien. « La France a soumis une demande de renvoi à la Commission en application de l'article 22, paragraphe 1, du règlement de l'UE sur les concentrations. Cette disposition permet à un ou plusieurs États membres de demander à la Commission d'examiner une concentration qui ne revêt pas une dimension européenne mais qui affecte les échanges au sein du marché unique et menace d'affecter de manière significative la concurrence sur le territoire des États membres qui formulent cette demande. L'Allemagne s'est jointe à la demande de renvoi présentée par la France », explique la Commission, qui considère que l'opération risque de nuire à la concurrence aux niveaux européen et mondial : « Sur la base des éléments fournis par la France et l'Allemagne, et sans préjudice de l'issue de son enquête exhaustive, la Commission considère que l'opération pourrait nuire de manière significative à la concurrence en matière de construction navale, en particulier sur le marché mondial des bateaux de croisière », explique-t-elle dans un communiqué.

L’affaire aurait dû être tranchée en national

Concrètement, comme nous l’écrivions le mois dernier, cette affaire n’aurait pas dû atterrir à Bruxelles. La Commission l’explicite elle-même dans son communiqué : « Le projet d'acquisition des Chantiers de l'Atlantique par Fincantieri n'atteint pas les seuils de chiffre d'affaires fixés par le règlement de l'UE sur les concentrations pour les opérations devant être notifiées à la Commission européenne en raison de leur dimension européenne ».

C’était donc normalement aux pays concernés par ce projet d’acquisition, en l’occurrence les instances nationales chargées des questions de concurrence, de se prononcer. Avec en première ligne l’Italie, la France et l’Allemagne, où se trouvent les sièges des trois grands industriels regroupant l’essentiel des commandes mondiales de paquebots : Fincantieri avec 51 navires de croisière en commande (hors projets en Chine) pour un montant de plus de 24 milliards d’euros, l’Allemand Meyer Werft et sa filiale finlandaise Meyer Turku (20 navires, 16.7 milliards d’euros), ainsi que les Chantiers de l’Atlantique (10 navires confirmés à ce jour pour près de 9 milliards d’euros).

Un groupe allemand privé face à un mastodonte public franco-italien

Pour les Italiens, la reprise de Saint-Nazaire ne pose évidemment pas de problème. Vu d’Allemagne, en revanche, un tel scénario est plus problématique. Car en reprenant le champion français et numéro 3 mondial du secteur, Fincantieri (qui réunit désormais 20 chantiers à travers le monde dont 8 en Italie, 5 en Norvège et 2 en Roumanie) renforcerait significativement sa position déjà très dominante sur le marché. Le tout au sein d’un ensemble à capitaux majoritairement publics, alors que Meyer Werft est une entreprise privée. Le président du constructeur allemand était d’ailleurs monté au créneau l’an dernier contre cette « ombrelle publique » susceptible de distordre la concurrence, mais aussi sur les dangers de l’aide apportée par Fincantieri à la Chine pour construire ses premiers paquebots.

Une initiative française suivie par Berlin

En fin d’année, on laissait d’ailleurs entendre à Paris que le renvoi vers Bruxelles pour trancher la reprise de Saint-Nazaire viendrait d’une initiative allemande, Berlin préférant se tourner vers l’Europe plutôt que s’opposer directement. Ce qui n’a finalement pas été le cas. C’est bien Paris qui a pris l’initiative d’en appeler à la Commission, les Allemands se joignant à la demande française.

Aucun des deux pays n’a donc tranché en national. Comment faut-il l’interpréter ? Souvent, sur des dossiers complexes voire explosifs, les Etats ne veulent pas se mouiller directement et renvoient la balle à l’Europe. Celle-ci endosse alors les responsabilités et au passage l’éventuel mécontentement de l’opinion publique ou d’autres pays.

Un dossier épineux

Or, sur ce dossier précisément, le gouvernement français fait face à une situation épineuse. D’abord en matière de politique intérieure. Après les déboires de certaines opérations, comme la reprise des activités Energie d’Alstom par l’Américain GE, céder une nouvelle fois les chantiers nazairiens tout juste repassés sous pavillon tricolore (et par chance sortis indemnes du rachat en 2008 par un groupe sud-coréen) n’est pas une mesure des plus populaires dans le contexte très délicat que connait actuellement le pays.

Une vente qui avait été conditionnée à un élargissement au militaire

Mais surtout, il faut se souvenir que la France n’avait accepté la prise de contrôle italienne sur les Chantiers de l’Atlantique qu’au travers d’un projet franco-italien plus vaste, portant sur la consolidation de l’industrie navale civile et militaire des deux pays. Prévoyant un triple rapprochement entre Fincantieri, Naval Group et Saint-Nazaire, il avait été initié en septembre 2017 pour sortir de la crise diplomatique provoquée par le refus du nouvel exécutif français de céder le contrôle des Chantiers de l’Atlantique à Fincantieri. Mais ce plan, porté par les dirigeants de Naval Group et Fincantieri, a sérieusement pris du plomb dans l’aile. Il s’est pour ainsi dire fracassé sur la détérioration des relations entre Paris et Rome suite à l’accession au pouvoir, l’an dernier, des partis italiens d’extrême droite et d’extrême gauche. Certes, Fincantieri et Naval Group, dont les patrons sont toujours aussi motivés pour aboutir, ont annoncé en octobre la mise sur les rails du projet Poseidon (volet militaire de la consolidation). Mais il ne s’agit pour l’heure que d’effets d’annonce et, à Paris, le gouvernement ne semble clairement pas enclin à voir aboutir pour le moment un mariage entre les deux industriels.

Sauf que cette fameuse consolidation étendue au naval militaire était précisément la condition fixée à l’été 2017 pour accepter la reprise des chantiers nazairiens par les Italiens. Peut-on dès lors faire machine arrière ? Cela parait trop compliqué sur le plan politique et diplomatique, du moins frontalement. Dans une Europe déjà vacillante et en séquence électorale, refuser la vente aux Italiens ternirait inévitablement le projet de renforcement de la construction européenne voulue par Emmanuel Macron. Et sur le plan binational, alors que les relations sont de plus en plus exécrables, Saint-Nazaire demeure un sujet explosif en Italie, où les réticences hexagonales sont systématiquement montées en épingle pour attiser l’opinion publique contre la politique française.

Quel objectif ?

La patate chaude a donc, sans grande surprise, été envoyée à Bruxelles. Reste maintenant à voir dans quel but et, cela a son importance, si Paris et Berlin sont réellement sur la même longueur d’onde ? Les deux capitales espèrent-elles que la Commission européenne torpillera l’opération ? Ou est-ce une manière pour la France de laisser le soin à d’autres de porter la responsabilité d’une décision impopulaire ? L’affaire est très complexe compte tenu de la situation très tendue au sein de l’UE et d’un calendrier particulier, avec les élections européennes en mai prochain. Sans oublier qu’il y a bien d’autres sujets politico-économiques entre Etats membres, à l’image du projet franco-allemand de fusion des activités ferroviaires d’Alstom et de Siemens. Or, dans les grands desseins globaux faits d’empilements de dossiers internationaux, certains projets sont parfois sacrifiés au profit d’autres considérés comme plus importants.

Une entreprise redevenue 100% française depuis juillet

En attendant, rien ne change pour les Chantiers de l’Atlantique, qui ont un carnet de commandes plein pour plusieurs années. Sur le plan actionnarial, ils sont depuis juillet repassés sous capitaux 100% français suite au rachat par l’Agence des Participations de l’Etat des parts du groupe sud-coréen STX Offshore & Shipbuilding. Ce dernier détenait pour mémoire 66.66% de l’entreprise depuis 2008, l’APE possédant le solde (33.34%).

Une partie du capital a été cédée à Naval Group (11.7%), au groupement d’entreprises locales COFIPME (1.6%) et aux salariés des chantiers (2.4%). L’APE, qui détient donc à ce jour 84.3% des Chantiers de l’Atlantique, doit dans le cadre des accords avec Fincantieri vendre 50% des parts au groupe italien. Afin que ce dernier puisse avoir le contrôle opérationnel, la France doit en plus lui prêter 1% pour lui permettre d'atteindre 51%. Un prêt sur une période de 12 ans assorti de nombreuses conditions, avec régulièrement des étapes de vérification afin de veiller à ce que Fincantieri respecte ses engagements sur l’activité, l’emploi ou encore le maintien et la protection du savoir-faire nazairien. S’y ajoutent également des clauses particulières du fait que le chantier travaille aussi sur des projets de navires militaires, l’entreprise revêtant par ce biais un caractère stratégique.

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)