Marine Marchande

Reportage

Vision of the Fjords : Un nouveau ferry pour le tourisme nature

Marine Marchande

Le Nærøyfjord concentre à lui seul toutes les attentes du voyageur épris de grands espaces : ce bras de l’immense Sognefjord, qui court sur 130 km entre la côte ouest norvégienne et le glacier du Jostedalsbreen, serpente entre des montagnes abruptes où la neige voisine avec des eaux transparentes. Un paradis du « friluftsliv », la vie au grand air et en harmonie avec la nature, ce concept scandinave qui séduit chaque année davantage de touristes en quête d’authenticité. Un refuge sauvage, où l’air est vif et les paysages tellement beaux, qu’il a été classé, aux côtés de son voisin le Geirangerfjord, au patrimoine mondial de l’Unesco.

 

Le Nærøyfjord (DROITS RESERVES)

Le Geirangerfjord (©HURTIGRUTEN)

 

The Fjords : un nouveau concept du tourisme en Norvège

« Un million de visiteurs viennent chaque année dans nos fjords. Beaucoup d’entre eux choisissent de faire des croisières à la journée pour profiter de cette nature exceptionnelle. Et nous, nous les embarquons sur une flotte dont nous ne sommes, il faut bien le dire, pas très fiers ». Rolf Sandvik dirige The Fjords, toute nouvelle société issue du rapprochement, en janvier 2015, des deux compagnies de transport de passagers Fjord 1 et Flam. Ancien commandant de paquebots de NCL, il veut mettre à profit sa longue expérience, tant dans le domaine de la navigation que dans celui du tourisme, pour renouveler l’image des ferries touristiques des fjords. Et, comme toujours en Norvège, il ne manie pas la langue de bois. « Nos ferries sont vieux, celui qui tourne sur le Geirangerfjord date de 1972, ceux du Nærøyfjord et du Lysefjord sont à peine plus jeunes et ce, alors même qu’ils évoluent dans une nature très sensible ». Rolf et ses équipes ont décidé que cela ne devait pas durer. « Avec The Fjords, nous voulons créer un nouveau moteur du tourisme en Norvège : plus de professionnalisme, une meilleure commercialisation, une augmentation de la qualité de l’ensemble des services et le tout avec des objectifs environnementaux très ambitieux : nos équipements doivent absolument être adaptés au milieu dans lequel ils évoluent ». Le respect de la nature et de l’environnement en tant que tel, mais aussi parce que c’est précisément la raison qui poussent les visiteurs à choisir cette destination.

 

(DROITS RESERVES)

 

Un nouveau bateau pour une nouvelle image

La naissance de The Fjords a été l’occasion de rebattre les cartes. « Nous avons été tout de suite ambitieux. Il fallait renouveler la flotte et faire des choix radicaux pour construire des bateaux qui répondent aux exigences des prochaines décennies ». Le premier bateau de la flotte à être renouvelé est donc celui qui navigue dans le Nærøyfjord, au départ du port de Flåm, destination prisée notamment des paquebots qui remontent le Sognefjord.

« Nous voulions quelque chose de différent, très différent, mais avec des contraintes bien précises : une taille limitée à 42.4 mètres de long pour 15 de large par les lieux de navigations qui sont étroits, des performances environnementales exemplaires et une expérience touristique nouvelle pour 400 passagers ». Un calendrier serré : moins d’un an pour le design et la construction, un bateau novateur et capable d’effectuer 700 rotations par an, un budget de 90 millions de NOK … Au printemps 2015, Rolf part faire le tour des chantiers, son exigeant cahier des charges sous le bras : « quatre chantiers nous ont répondu, un seul nous a dit que tout ce que nous voulions était possible ».

 

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Le chantier Brødrene Aa : un spécialiste local du composite

Brødrene Aa est celui-là. Le chantier familial est installé à Hyen, à quelques encablures de Flåm, tout au fond du Nordfjord. « Vous voyez, après nous, la route s’arrête », s’esclaffe Tor Øyvin Aa, fils et neveu des frères Aa, qui ont fondé le chantier en 1947. D’abord spécialisés dans les petites unités de plaisance, ils ont été les pionniers du composite en Norvège et se sont spécialisés, au fil des années, dans les ferries et navires à effet de surface. Diversifiant son activité – en construisant notamment des modules subsea et les rames du Flytoget, le train rapide reliant Oslo à son aéroport – le chantier a conservé depuis un très beau plan de charge, se taillant une place de choix sur le marché mondial des ferries rapides. Il a même réussi à pénétrer le marché de Hong-Kong en créant une co-société avec Chu Kong Shipping, qui opère une cinquantaine de bateaux à passagers.  

 

Le chantier à Hyen (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

L'équipe au complet, dont Torstein Aa (2ème en partant de la gauche), Tor Oyvin Aa (3è) et Rolf Sandvik (4è) (MER ET MARINE - C.BRITZ)

 

Le zigzag des routes de montagne

C’est Torstein Aa, architecte naval et troisième génération de la famille au chantier, qui a mené le projet du ferry en fibre de carbone de The Fjords. « Un beau défi en terme de design et d’ingénierie », sourit-il. « Pour construire ce bateau, j’ai choisi de réfléchir en terme d’espace plutôt qu’en terme de navire. » Affranchi des contraintes d’aéro- et d’hydrodynamique, puisque les eaux du fjord sont calmes, le jeune architecte a puisé dans l’essence même de la culture norvégienne : « tout devait être centré sur la nature et le confort : des grandes vitres panoramiques, beaucoup d’espaces extérieurs, le moins de bruit et de nuisances possibles ». En face du chantier, une route serpente à flanc de la montagne. Torstein reprend ce zig-zig, calcule un angle en pente douce et décide de construire son dessin autour de ce concept. « L’idée est de pouvoir monter du pont principal jusqu’au toit de la passerelle sur cette rampe. Les visiteurs peuvent se promener sur le bateau et profiter au maximum du contact direct avec la nature. » Et pour ceux qui préfèrent rester à l’intérieur, trois salons ouvrent d’immenses baies vitrées : « nous avons également porté un soin particulier aux espaces intérieurs en choisissant des matériaux sobres et naturels ».

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(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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Une propulsion hybride fournie par ABB

Le design est beau, novateur et offre cette nouvelle expérience touristique au plus près de la nature. Reste maintenant à déterminer comment propulser le bateau pour qu’il soit dans les canons établis par la compagnie. « La solution de l’hybride est venu naturellement », explique Rolf Sandvik. La propulsion électrique, largement favorisée par le gouvernement norvégien, devient de plus en plus répandue sur les côtes norvégiennes, où des objectifs drastiques de baisse des émissions ont été fixés. Une navigation en mode électrique n’émet, en effet, aucune émission et offre un silence propice à la découverte de la nature.

« Nous avons confié à ABB le soin de définir la solution idéale pour que le bateau puisse naviguer à la fois en mode diesel, à 22 nœuds en transit puis à 8-10 nœuds dans le Nærøyfjord. » ABB, qui a déjà développé des systèmes hybrides pour des unités offshore, s’est associé avec le fabricant de batteries ZEM pour équiper le nouveau ferry. « Dans le cas de ce navire, il fallait pouvoir disposer d’une propulsion à la fois compacte et légère », explique Jorulf Nergård, vice-président d’ABB Marine&Ports. « Nous avons donc opté pour notre système Onboard DC Grid qui comprend à la fois la gestion de la production d’énergie, sa distribution et son stockage et qui a l’avantage de tenir dans une armoire regroupant l’ensemble des systèmes. » Deux moteurs diesel MAN de 749kW alimentent deux moteurs électriques de 150kW. Le parc de batteries de 600kWh peut être rechargé en 15 minutes.

 

Un des moteurs de propulsion (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Un des racks à batteries (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Les inquiétudes liées au tourisme de masse dans les fjords

« Nous avons choisi de baptiser ce nouveau bateau Vision of the Fjords, parce que c’est exactement ce qu’il incarne, une nouvelle vision de ce que doit être le tourisme nature en Norvège », dit, avec fierté, Rolf Sandvik. Le nouveau navire devrait commencer ses rotations dans les jours à venir

Ce choix précurseur s’inscrit dans la droite ligne des préoccupations, de plus en plus régulièrement évoquées en Norvège, liées à l’augmentation du trafic, principalement de paquebots, dans les fjords. En 2015, 1.8 millions de passagers ont effectué des escales sur la côte ouest norvégienne, dont 500.000 dans les fjords classés au patrimoine mondial de l’Unesco. « Ce chiffre pourrait augmenter de 100% d’ici 2041 », souligne Jan Kjetil Paulsen, de la fondation norvégienne Bellona, « et ce alors, que seules 19% des retombées économiques profitent à l’économie locale. »

 

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Les observateurs environnementaux et élus locaux sont donc de plus en plus nombreux à s’interroger sur la présence de paquebots de plus en plus gros dans l’environnement fragile des fjords. « Le tourisme est à la fois un ami et une menace pour nous ici », souligne Hans Erik Ringkjøb, maire de Voss et président du conseil des fjords norvégiens du patrimoine mondial de l’Unesco. « Nous devons pouvoir continuer à recevoir nos visiteurs tout en préservant notre patrimoine et les habitants de nos fjords. » Au rang des dangers d’une surexploitation touristique du fjord se trouve notamment la qualité de l’air qui risque d’en pâtir, en raison des émissions des bateaux, de la pollution sonore liée aux bruits des moteurs et des diffusions, des vagues qui provoquent l’érosion des côtes… « Nous devons être vigilant et miser sur un tourisme durable et la capacité de l’industrie à s’adapter à ces nécessités ».

« Faut-il privilégier la qualité à la quantité ? », se demande enfin Jan Kjetil Paulsen qui suggère une solution médiane : « laisser les gros navires à l’extérieur des fjords, dans un port où ils devront se connecter sur du courant quai et transférer les passagers vers des ferries à zéro émission et des bus électriques pour visiter les endroits les plus sensibles. « Dans ce sens, le Vision of the Fjords est réellement le bateau de l’avenir de nos fjords. »