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Xavier de la Gorce : « La SNSM ne peut plus être dans l’incertitude et la précarité »

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Marine Marchande

Gel de commandes et de travaux de modernisation, mise en sommeil potentielle de certaines stations…  Sans une réévaluation rapide des subventions publiques pour 2017, la Société Nationale de Sauvetage en Mer devra faire de douloureux sacrifices. L’association, qui compte 7000 bénévoles (dont 4400 sauveteurs embarqués), réalise 5000 interventions par an, permettant de secourir plus de 7000 personnes. C’est un maillon essentiel du dispositif de secours en mer, la SNSM réalisant la moitié des sauvetages au large des côtes françaises. Et cela pour un coût dérisoire puisque cette mission cruciale est remplie pour moins de 30 millions d’euros par an, financés à 75% par des donateurs. Malgré cela, la vénérable institution, qui a besoin de renouveler ses moyens vieillissants, est aujourd’hui en difficulté. Il ne lui manque pas des milliards, seulement quelques millions d’euros et, surtout, la mise en place d’un système de financement pérenne.

 

Vedette de la SNSM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

En ce début d’été, alors que les Français et touristes étrangers vont prendre d’assaut les plages, que les plaisanciers sortiront en masse et que les sauveteurs en mer vont encore une fois enchainer les sorties pour sauver des vies, Xavier de la Gorce, président de la SNSM, en appelle à l’Etat pour régler les problèmes financiers de l’association.

 

MER ET MARINE : La SNSM n’est à l’heure actuelle pas en mesure de boucler son budget pour 2017. On a même entendu parler d’un risque de cessation de paiement. Qu’en est-il exactement ?

XAVIER DE LA GORCE : Cessation de paiement est un mot fort mais la situation est grave. La réalité, c’est que nous venons de préparer notre budget 2017 et il s’avère que nous ne sommes pas en mesure de financer nos investissements. Il nous manque 3 millions d’euros : 2 pour les constructions neuves et modernisations, plus 1 million pour la formation des sauveteurs et le fonctionnement des sites. Nous en sommes au point de rupture de manière permanente et la situation va s’aggraver car nous anticipons un manque de 5 millions d’euros par an à partir de 2018.

Les problèmes de financement sont une question récurrente pour la SNSM…

En effet, ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Cela fait deux ans que nous tirons la sonnette d’alarme. Pour faire face à cette situation, nous avons été contraints cette année de réduire nos investissements, qui devaient être de 6 millions d’euros et ont été ramenés à 4.5 millions. Nous avons surtout honoré les livraisons de semi-rigides aux stations. Mais cette mesure n’est qu’un report et nous sommes confrontés à la vague de renouvellement de nos anciens canot tous temps, dont 23 sont à remplacer dans les 10 prochaines années.

Une génération en fin de vie qu'il faut remplacer sur une période relativement courte, cela provoque donc un pic de dépenses…

Oui, rien que pour le remplacement des canots tous temps, nous devrons mobiliser en moyenne 6 millions d’euros par an sur une décennie, soit le montant normal pour l’ensemble de nos investissements. C’est pourquoi nous devons monter à 8 millions d’euros d’investissements en 2017 et 9 millions pour les années qui suivent.

Où en est le projet de flotte de sauvetage du futur ?

Nous avons mené une étude ces derniers mois pour esquisser ce que serait la future flotte de la SNSM, avec trois grands types de bateaux : des unités hauturières, des vedettes côtières et des moyens conçus pour intervenir très près des côtes. Nous nous tournons maintenant vers les cabinets d’architectes pour approfondir ce projet, avec dans l’idée de solliciter les constructeurs en 2017.

Ces nouveaux bateaux doivent être plus économiques…

L’objectif est de disposer à l’avenir d’une flotte de référence standardisée, avec des séries plus homogènes et longues afin de réduire les coûts de développement, de construction et de maintenance. Il faut plus de cohérence dans notre outil, qui est aujourd’hui disparate. Nous parviendrons donc à générer des gains sur les coûts mais avant cela il faut bien financer les investissements nécessaires.

Chantal Guittet, députée du Finistère, a été chargée de travailler sur l’avenir de la SNSM et son financement. Qu’en pensez-vous ?

Le gouvernement est sensibilisé à nos problèmes et madame Guittet a été chargée en janvier, par le premier ministre, d’une mission sur la pérennité du modèle économique de SNSM. Il s’agit notamment de réfléchir à un système de financement consolidé et durable. Elle a fait un travail formidable, s’y est attelée avec beaucoup d’énergie et a rencontré de très nombreux acteurs. Nous attendons beaucoup des propositions qu’elle va faire et que nous devrions connaître début juillet. Nous espérons vraiment que nous pourrons bénéficier d’un système sécurisé et simple car la SNSM ne peut plus être, année après année, dans l’incertitude et la précarité.

C’est à l’Etat d’apporter le budget manquant ?

Je ne demande pas que l’effort soit uniquement supporté par l’Etat mais sa participation doit revenir à un niveau convenable. Depuis 1974, elle a en effet baissé de 75% et ne représente plus aujourd’hui que 10% de notre budget, et ce ne serait même que 8% sans l’effort consenti l’an dernier par Manuel Valls. Cet effort de 1.5 million d’euros monte la participation de l’Etat à 3.5 millions. Il faudrait qu’elle atteigne 7 à 8 millions, soit 25% de notre budget.

Le coup de pouce peut-il venir des collectivités territoriales ?

Les collectivités nous aident et les départements ont pu continuer à le faire malgré la suppression de la compétence générale grâce à un amendement à la loi sur la réforme territoriale. Mais on constate que les moyens des Départements, confrontés à une hausse des dépenses sociales, sont très limités.

Qu’en est-il des donateurs ?

Ils sont essentiels pour la SNSM et représentent l’essentiel de ses financements. Nous continuons de travailler pour développer les donations et le mécénat et nous avons des résultats satisfaisants, puisque nous enregistrons 17% de donateurs privés de plus par rapport à l’année dernière. Les choses sont donc en train de bouger mais les processus sont longs et c’est encore loin d’être suffisant.

Certains suggèrent d'instaurer des taxes, par exemple sur les plaisanciers ?

Il est difficile d’imposer des dépenses et ce n’est pas du ressort de la SNSM de prélever des taxes. Nous devons donc continuer nos efforts de sensibilisation et convaincre les usagers de la mer qu’il faut aider l’association pour leur propre sécurité.  Je rappelle que nous avons 70 à 75.000 donateurs alors que des millions de personnes fréquentent les plages et la mer. 

En matière de taxes, vous allez quand même en toucher une sur l’éolien en mer…

Oui, cette mesure a été décidée par le gouvernement mais nous ne pourrons pas compter sur cette taxe de 5% avant 2022.

Si vous n’obtenez pas une rallonge de 3 millions d’euros pour le budget 2017, que va-t-il se passer ?

Nous serons contraints de geler des commandes de nouveaux bateaux, ainsi que des carénages. Et nous serons aussi, peut-être, amenés à mettre des stations en veille, ce qui serait grave pour le moral des sauveteurs.

Le remplacement de certains bateaux est-il menacé ?

Dans le budget 2017, il nous manque par exemple 350.000 euros pour financer la construction du nouveau canot tous temps de Sète et 150.000 euros pour la vedette de seconde classe de Saint-Cyprien.

La SNSM compte 219 stations réparties le long du littoral français. Peut-on en supprimer ?

En 2015, Alain Vidalies avait commandé un rapport qui a conforté le maillage des stations. Il est vrai que dans certaines zones, on trouve des stations géographiquement très proches et l’on peut légitimement se demander si cela est nécessaire. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on voit que cette répartition offre non seulement une redondance, très importante en matière de sauvetage, mais garantit aussi la parfaite connaissance des différents secteurs par les sauveteurs. Il faut en effet bien comprendre que, le long du littoral, nous avons une mosaïque de mers qui ont chacune leurs spécificités selon les zones. Or, les équipes connaissent par cœur cet environnement et c’est fondamental pour l’efficacité des secours.

Concernant les moyens les plus lourds, à commencer par canots tous temps, bateaux les plus chers, certaines stations pourraient peut-être fonctionner aussi bien avec des unités plus légères et donc moins onéreuses…

Nous avons étudié de près cette question et il faut prendre des décisions au cas par cas, en fonction de l’activité et des types d’opérations réalisées par chaque station, mais aussi en profitant des évolutions techniques, qui rendent aujourd’hui des vedettes aussi performantes que les anciens canots. Nous choisissons donc d’adapter les moyens nautiques au juste besoin au fil des renouvellements.

La SNSM est aussi très présente Outre-mer, où il y a également des problèmes de financement. La situation est en particulier très dégradée en Martinique.  Qu’en est-il ?

J’y étais la semaine dernière et, sur cinq stations martiniquaises, une seule était opérationnelle, tout cela à cause en effet de problèmes de financement. Aujourd’hui, une seconde vedette a été réparée et nous avons donc une deuxième station opérationnelle, alors qu’il y en aura une troisième à l’automne. Nous avons aussi pris la décision de réparer la vedette de Fort-de-France. En attendant, la SNSM n’assurait plus en Martinique que 15% des opérations de sauvetage, alors que la moyenne nationale est de 50%.

Ce cas particulier peut-il se développer ?

Cette situation, qui pèse aussi sur les services de l’Etat puisqu’ils doivent compenser notre absence involontaire, est parfaitement anormale et ne doit surtout pas se développer, ce serait impensable et très grave pour la sécurité en mer. La SNSM fait d’importants efforts, serre au maximum ses budgets mais, à un moment, on arrive au bout de ce qui est possible. C’est pourquoi il faut arrêter le bricolage et sécuriser nos financements afin que les sauveteurs puissent remplir leur mission de manière sereine. Autrement, il y aura un véritable risque de démotivation et d’évaporation des bénévoles.

La question de la formation est également cruciale. C'est un besoin croissant et donc une charge financière de plus en plus importante...

Tout à fait, il ne suffit pas de donner son cœur et ses bras, il faut des compétences. Or, nos bénévoles sont de moins en moins des marins d’origine. Nous devons donc former des sauveteurs en mer et, de manière générale, il est nécessaire de développer et maintenir des compétences spécifiques. Il faut donc que la SNSM développe ses équipes de formation et cela a aussi un coût.

Nous sommes fin juin et le budget 2017 de la SNSM ne peut être bouclé à l’heure actuelle, sauf à devoir sacrifier des capacités voire des stations, avec toutes les conséquences que cela aurait sur les bénévoles et l’efficacité du dispositif de sauvetage dans certaines zones. En clair, l’association est au pied du mur et seul l’Etat semble pouvoir vous sortir de la nasse...

Notre besoin est très urgent et il faut que le gouvernement règle ce problème à l’occasion de l’examen cet été du projet de loi de finances pour 2017. Ce que je voudrais rappeler, c’est que nous avons en France un superbe modèle de sauvetage qui s’appuie sur l’engagement de milliers de bénévoles et vit sur des racines très profondes nourries par 150 ans d'histoire. Nos sauveteurs ont besoin du soutien et de la reconnaissance de l’Etat. Ils ne comprendraient pas de ne plus l’avoir, ce serait ravageur. 

 

Interview réalisée par Vincent Groizeleau © Mer et Marine,  juin 2016

 

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