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Le groupe asiatique Genting Hong Kong, propriétaire des compagnies de croisière Star Cruises, Dream Cruises et Crystal Cruises, a annoncé mercredi 19 janvier avoir déposé une demande de liquidation auprès de la cour suprême des Bermudes. Une décision qui intervient, a-t-il expliqué, après l’échec de tous les efforts menés pour trouver une solution avec ses créanciers. Cette annonce est survenue 10 jours après le dépôt de bilan des chantiers navals que le groupe possédait en Allemagne, soit les trois sites de MV Werften (Wismar, Warnemünde et Stralsund), ainsi que Lloyd Werft à Bremerhaven. Et elle suit un jugement défavorable de la justice allemande, le 17 janvier, sur le paiement réclamé par Genting HK d'une aide de 78 millions d'euros gelée par le gouvernement régional du land du Mecklenburg-Vorpommern. 

La crise sanitaire et des investissements risqués

Le naufrage de Genting HK a été précipité par la crise sanitaire, qui a étrillé ses actifs dans la croisière, en particulier en Asie, son marché principal, où les paquebots n’ont jamais pu reprendre une activité significative depuis mars 2020. Dans le même temps, alors que ses revenus se sont effondrés, le groupe a payé cash son endettement et les énormes investissements consentis au profit de MV Werften. Des chantiers rachetés en 2016 pour produire les bateaux de ses compagnies de croisière. Genting HK a sans nul doute eu des ambitions déraisonnables en confiant comme premiers projets à ses chantiers allemands, qui n’avaient pas travaillé dans la croisière depuis plus de 15 ans, des navires de luxe et, surtout, des paquebots géants pour lesquels le constructeur n’était pas encore prêt. Ce qui s’est soldé par un désastre financier et l’effondrement de MV Werften, achevant par ricochet sa maison-mère.

Peu de perspectives pour Star Cruises

Il reste maintenant à voir quel avenir auront les compagnies de croisière du groupe. La plus ancienne, Star Cruises, délaissée ces dernières années, va probablement disparaitre. Elle n’aligne plus que quatre navires : le SuperStar Gemini (50.700 GT, 765 cabines), le SuperStar Aquarius (51.300 GT, 756 cabines), le Star Pisces (40.000 GT, 590 cabines) et le petit The Taipan (3400 GT, 32 cabines), entrés en service entre 1988 et 1992. Une flotte vieillissante qui a de bonnes chances, dans le contexte actuel, de terminer à la casse.

Dream Cruises a plus de valeur

La plus récente, Dream Cruises, créée en 2015, a plus de valeur. Elle compte en effet deux grands paquebots modernes, les Genting Dream et World Dream, unités de 151.300 GT et 1686 cabines livrées en 2016 et 2017 par les chantiers Meyer Werft, auxquels s’ajoute l’Explorer Dream (75.300 GT, 935 cabines), ex-SuperStar Virgo de Star Cruises datant de 1998 et transféré en 2019 à Dream Cruises. Mais Genting HK a déjà cédé 33% de cette filiale au fonds d’investissement Darting Investment Holdings en 2020 afin de récupérer 459 millions de dollars. Il reste à voir si la compagnie peut trouver un repreneur où si elle sera liquidée et ses navires vendus. Le groupe américain NCL, que Star Cruises avait racheté en 2000 avant de se retirer progressivement à partir de 2007, pourrait être intéressé puisque les Genting Dream et World Dream ont été construits sur la base de ses paquebots de la classe Norwegian Breakaway. Quant l’Explorer Dream, c’est le sistership du Norwegian Spirit.

Crystal Cruises en mauvaise posture

Reste la compagnie de luxe américaine Crystal Cruises, acquise par Genting HK en 2015. Elle compte deux paquebots, le Crystal Symphony (51.044 GT, 460 cabines, 1995) et le Crystal Serenity (68.870 GT, 530 cabines, 2003) ainsi que le nouveau navire d'expédition Crystal Endeavor (20.200 GT, 100 cabines), livré en juillet dernier par le chantier de Stralsund avec plusieurs années de retard. Il s’agit du seul navire achevé à ce jour par MV Werften. S’y ajoutent cinq bateaux fluviaux récents d’une cinquantaine de cabines, livrés par Lloyd Werft entre 2016 et 2018. Là aussi, l’avenir de cette entité parait incertain compte tenu de la forte concurrence sur le marché des croisières haut de gamme et des investissements nécessaires pour mettre la flotte de Crystal Cruises à niveau. Ce que Genting HK comptait faire avec une série de navires d’expédition débutant par l’Endeavor et une nouvelle classe de paquebots de luxe pour succéder aux Symphony et Serenity. Des projets tombés à l’eau. Compte tenu de la situation de sa maison-mère, la compagnie a annoncé en fin de semaine qu’elle allait cesser ses opérations jusqu’au mois de mai. Mais pourra-t-elle vraiment les reprendre ? Crystal Cruises, dont le siège est aux Etats-Unis, se retrouve en effet sous la menace de procédures initiées par des créanciers. C’est le cas pour le Crystal Symphony, qui a fait l’objet d’une demande de saisie pour des impayés de carburant devant une juridiction de Miami, en Floride, où le navire devait achever sa dernière croisière ce week-end. Face à cette menace, il s’est finalement arrêté sur l’île de Bimini, aux Bahamas, hors juridiction américaine. Ses passagers y ont été débarqués. Le Crystal Serenity a quant à lui rejoint Limon, au Costa Rica, alors que le Crystal Endeavor se trouve actuellement en Antarctique.

Un horizon encore plus sombre pour les chantiers allemands

Quant à MV Werften et Lloyd Werft, les discussions se poursuivent en Allemagne pour éviter le naufrage des quatre chantiers et le désastre industriel et social qu’il provoquerait dans les lands de Brême (Bremerhaven) et du Mecklenburg-Vorpommern (Wismar, Warnemünde et Stralsund). Si pour Lloyd Werft, plutôt spécialisé dans la réparation et le refit de navires, des pistes sérieuses sont envisageables, le ciel s’est encore assombri pour MV Werften. Car le constructeur a sur les bras un paquebot géant, le Global Dream (208.000 GT, 2500 cabines), qui en est entre 60 et 70% d’achèvement et ne peut être terminé sans de lourds investissements. Un navire spécialement conçu pour une clientèle asiatique et la vision d’un armateur, Genting HK, qui a donc fait faillite. Or, compte tenu de ses spécificités, mais aussi de l’inévitable perte de confiance envers les chantiers, il parait plus qu’improbable qu’un grand armateur occidental reprenne ce navire. Sauf à démanteler le Global Dream, cela ne laisserait que la possibilité d’un rachat par les Chinois, qui pourraient achever la coque chez eux et en profiter pour renforcer leurs connaissances dans la construction de paquebots.

Pionnier des croisières en Asie

C’est en 1993 que le groupe Genting, dont le siège est à Kuala Lumpur et qui est détenu par le milliardaire malaisien Lim Kok Thay, s’était lancé dans l’industrie de la croisière en créant Star Cruises. La compagnie, enregistrée dès l’origine aux Bermudes avec un siège installé à Hong Kong pour lui permettre de travailler en Chine, fut la première compagnie présente sur le marché asiatique. Après avoir racheté NCL en 2000, aventure qui lui fit perdre beaucoup d’argent, elle commença à se désengager du groupe américain en 2007 pour totalement en sortir en 2013.

Reconstruire l’activité après les années NCL

Lim Kok Thay ne lâcha cependant pas la croisière, qui connaissait alors une très forte croissance, en particulier en Asie. Il décida de reconstruire l’activité de son groupe dans ce domaine en développant ses marques et en procédant à d’importantes acquisitions, y compris dans un outil industriel qui lui permettrait de ne pas dépendre des chantiers navals traditionnels. Star Cruises, devenue Genting Hong Kong (la marque étant conservée), devait bénéficier d’un vaste plan de modernisation et de développement quand, suite au rachat des chantiers allemands, le groupe annonça la commande des paquebots géants du projet Global. A l’époque, il était question d’en réaliser jusqu’à dix mais seul le premier fut assemblé, et reste donc inachevé.

Création de Dream Cruises, rachat de Crystal et fin programmée de Star Cruises

Avant cela, ce mastodonte avait été réattribué à Dream Cruises, la nouvelle marque lancée par Genting HK en 2015 et qui débuta ses activités avec le Genting Dream l’année suivante. Dès lors, de nombreux observateurs estimaient que la fin de Star Cruises en tant que marque n’était qu’une question de temps, une hypothèse que le transfert en 2019 chez Dream Cruises du plus récent de ses paquebots, le SuperStar Virgo, ne fit que renforcer.

Et puis il y a eu le rachat en 2015 de Crystal Cruises, qui appartenait à l’armateur japonais NYK. Une acquisition qui devait permettre à Genting HK de se développer sur le segment des croisières de luxe et le marché américain. Mais pour cela, il fallait comme évoqué plus haut lourdement investir afin de renouveler la flotte vieillissante de Crystal. Ce qui n’a été que très partiellement mené à bien puisqu’en dehors des cinq unités fluviales, un seul navire d’expédition a vu le jour (sur au moins deux prévus) et aucun des trois paquebots neufs programmés.

Plombé par MV Werften et achevé par le Covid

Plombé par des investissements considérables et des surcoûts très importants liés aux retards cumulés par MV Werften (plusieurs années sur tous les projets maritimes), Genting HK a subi le coup de grâce avec la pandémie. Les autres entités du conglomérat malaisien travaillant notamment dans les secteurs de l’hôtellerie, des casinos et du divertissement, n’ont pu sortir d’affaire l'activité croisière, étant eux-mêmes touchés par la crise sanitaire. On notera que ces autres groupes sont capitalistiquement séparés de Genting HK, le lien étant fait par le biais de Lim Kok Thay qui en était l’actionnaire majoritaire.

Il s’agit en tous cas du plus important crash de l’industrie de la croisière depuis le début de la crise sanitaire. La fin de Genting HK s’ajoute à celles d’autres compagnies de croisière qui n’ont pas résisté à la pandémie de Covid-19, comme la britannique Cruise & Maritime Voyages, l’espagnole Pullmantur et l’indienne Jalesh.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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