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Cours de bourse en forte baisse, multiplication des annulations, chute des réservations… l’industrie de la croisière est dans le gros temps, touchée de plein fouet par les conséquences de l’épidémie de coronavirus qui se développe à travers le monde. Au point qu’elle pourrait connaitre sa pire crise depuis celle qui avait suivi les attentats du 11 septembre 2001. Richard Fain, le patron du groupe américain RCCL, a lui-même fait référence à ce souvenir dans un message vidéo posté cette semaine. « Nous sommes au milieu d’une tempête », a-t-il reconnu, mais si « le virus est quelque chose à prendre au sérieux, ce n’est pas une raison pour paniquer », martèle le patron du numéro 2 mondial de la croisière. Il n’empêche, que Richard Fain fasse un tel message en dit long sur la fébrilité des compagnies face à cette situation, qui touche durement l’ensemble du secteur du tourisme.

Ce n’est pas la dangerosité du covid-19 qui pose problème, le nouveau coronavirus venu de Chine étant bien moins meurtrier que les grippes saisonnières. Ce qui met en difficulté l’économie, et en particulier l’industrie des vacances, ce sont les mesures prises pour endiguer l’épidémie qui dissuadent de nombreux vacanciers, tout comme une certaine hystérie qui entoure la maladie, à l’image des magasins dévalisés par des citoyens agissant comme si l’on était en temps de guerre. 

 

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© FABIEN MONTREUIL

Le MSC Meraviglia a été rejeté de plusieurs ports caribéens la semaine dernière, des heurts éclatant à bord entre passagers furieux et service de sécurité (© : FABIEN MONTREUIL)

 

Craintes des clients et problèmes pour de nombreux navires

Comment, dans ce contexte, prendre le risque de partir sur un paquebot, avec la possibilité de se faire refouler à l’embarquement ou en cours de croisière à cause d'une température un peu trop élevée, de voir une partie du voyage annulée si le navire se fait refouler par des ports d’escale à la moindre alerte, ou pire encore de se retrouver coincé en quarantaine à bord ? Stress, craintes et contraintes ne font généralement pas bon ménage avec l’idée même des vacances.  De ce point de vue, l’expérience dramatique des passagers et membres d’équipage du Diamond Princess, au Japon, a fait beaucoup de mal (plus de 600 personnes ont été contaminées et une demi-douzaine sont mortes). S’y sont ajoutés d’autres cas, le Westerdam qui a erré pendant 10 jours en mer avant qu’un pays accepte de l’accueillir, les paquebots refoulés en Nouvelle-Calédonie ou aux Caraïbes, ceux accueillis par l’hostilité de manifestants refusant la descente de passagers par crainte de contagion, à l’image de ce qui s’est passé à La Réunion et aux Antilles. La récente expérience du MSC Meraviglia, refoulé de différents ports caribéens à cause d’un membre d’équipage souffrant d’une simple grippe, et qui a connu des incidents inédits à bord entre passagers furieux et service de sécurité du navire, n’a pas arrangé les choses. A chaque jour ou presque désormais un nouveau problème ou une suspicion surviennent.

Une centaine de tests à réaliser sur le Grand Princess, bloqué au large de San Francisco

Dernier évènement en date : le paquebot Grand Princess, bloqué au large de San Franciso avec 2500 passagers et 1150 membres d'équipage à bord. Les autorités californiennes ont annoncé hier que des tests allaient être réalisés sur une centaine de passagers et membres d'équipage présentant des symptômes grippaux et problèmes respiratoires. Une décision qui fait suite à l'annonce du décès d'un homme âgé atteint du Covid-19 et ayant participé à la précédente croisière du navire, qui revient d'Hawaii. Des kits médicaux pour réaliser les tests doivent être acheminés à bord par hélicoptère, qui repartiront une fois réalisés par voie aérienne pour être analysés dans un laboratoire de Richmond. En attendant les résultats, le Grand Princess restera en baie de San Franciso, la compagnie Princess Cruises ayant d'ores et déjà annoncé l'annulation de la prochaine croisière du navire, qui devait débuter le 7 mars. 

 

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© MICHEL FLOCH

Image d'archives du Grand Princess (© : MICHEL FLOCH)

 

« Entre une baisse significative et un effondrement des réservations »

Si les habitués de la croisière semblent pour beaucoup résister à la peur et maintiennent leurs voyages, une grosse partie de la clientèle annule et/ou reporte ses vacances. « Nous sommes entre une baisse significative et un effondrement des réservations », confie-t-on chez un opérateur majeur du secteur. Aucun chiffre officiel n'est donné mais on évoque dans les coursives des baisses qui seraient de l'ordre de 20 à 50%. Et il n’y a pas que les armateurs de grands paquebots qui souffrent. Sur les petites unités aussi, l'effet coronavirus se fait sentir. « Nous avons très peu de réservations, nous sommes en plein attentisme, les clients attendent de voir comment la situation va évoluer », explique-t-on dans une compagnie exploitant de petites unités.

 

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© JEAN-CLAUDE BELLONNE

Après l'arrêt des croisières en Chine, le Spectrum of the Seas de RCCL a été rappatrié en Australie mi-février. Il est en attente à Sydney (photo prise hier), vide de passagers. Livré en avril 2019, ce navire de 347 mètres et 169.300 GT compte 2137 cabines (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

 

Des mesures pour se prémunir et relancer les ventes 

Alors qu’une dizaine de paquebots sont toujours à l’arrêt entre l'Asie et l'Australie, et que de nombreux changements d’itinéraires sont intervenus ces dernières semaines pour éviter les zones à risques, les compagnies ont pris toutes les mesures possibles pour éviter que le coronavirus arrive sur les navires. Avec en particulier des contrôles de température à l’embarquement et parfois à chaque escale, ainsi que l’interdiction de monter à bord pour toute personne venant ou étant passée dans les 14 à 30 derniers jours dans les zones touchées par le coronavirus, ainsi que celles souffrant des symptômes comme la fièvre ou une forte toux. Afin de soutenir les ventes directes et celles du réseau d’agents de voyages, différentes décisions ont été prises cette semaine, notamment des facilités pour les annulations et remboursements. Les promotions se multiplient également alors que les prix sont évidemment orientés à la baisse, des croisières au départ de Marseille étant actuellement proposées à moins de 200 euros par personne. Certains en profitent pour réserver, séduits par des prix attractifs et rassurés par les nouvelles politiques d’annulation. Mais toutes ces mesures n’ont pas encore permis de redresser la barre, les professionnels d’attendant à devoir faire le dos rond pendant des semaines encore, si ce n’est plusieurs mois, avant la fin de cette mauvaise passe et le rebond tant attendu ensuite. 

Chute des actions des trois leaders de l'industrie 

En attendant, les bourses sont malmenées et les titres des compagnies cotées n’échappent pas aux remous chahutant les places financières. Leader du secteur, le groupe Carnival Corporation voyait hier au moment de la clôture du NYSE son action tomber à seulement 27.87 dollars, soit une chute de 14.1% en une journée et une belle dégringolade depuis le début de la crise du coronavirus (le titre était à près de 52 dollars le 17 janvier), l’action atteignant son plus bas niveau depuis 2009. RCCL a quant à lui vu son titre passer de 135 dollars le 17 janvier à moins de 66 dollars hier, accusant sur la seule journée une chute de plus de 16%. Le groupe, dont le titre a donc perdu la moitié de sa valeur en un mois et demi, n’a pas connu un niveau aussi bas depuis 2017. Quant à NCLH, le numéro 3 du secteur, son titre est passé de 59.65 à 28.59 dollars entre le 17 janvier et le 5 mars, avec un recul de plus de 13% hier. Un étiage que Norwegian n’a pas connu depuis son entrée en bourse début 2013.

Le fait que les trois majors de la croisière voient le cours de leur action dévisser est évidemment une très mauvaise nouvelle pour ces armateurs, qui ont surfé ces dernières années sur une croissance soutenue et constante, leur permettant de lancer des investissements colossaux pour développer leur flotte, quitte à atteindre des niveaux d’endettement très élevés en profitant de ce que certains experts estiment être une bulle spéculative. Or, si la confiance des investisseurs ne revient pas rapidement, la situation pourrait présenter des risques, notamment quant aux capacités des compagnies à conduire comme prévu les plans de développement mis en place. Le report de certaines commandes de navires est sans doute à prévoir. Quant aux armateurs qui ne sont pas présents en bourse, à l’image du groupe familial MSC, ils sont évidemment moins soumis à ces turbulences, mais ils dépendent tout autant de la confiance des milieux financiers.

Remboursement des croisières annulées, manque à gagner des navires immobilisés, modifications d'itinéraires, gestes commerciaux, baisse des prix, chute des ventes... La crise actuelle va en tous cas avoir pour les compagnies un coût très élevé, qui pourrait au-delà d'une pause dans les investissements, se traduire aussi, redoutent certains, par des plans sociaux. 

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