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Le vice-amiral d'escadre Olivier Lebas est préfet maritime de l'Atlantique et commandant de la zone maritime Atlantique. Il fait le point avec Mer et Marine sur les enjeux de l'Atlantique nord et de la région arctique, théâtre de nombreux défis, qu'ils soient économiques, environnementaux ou géostratégiques.

 

MER ET MARINE : Comment qualifierez-vous la zone Atlantique nord, qui se trouve actuellement sous votre commandement militaire ?

AMIRAL OLIVIER LEBAS :C’est un espace complexe qui se compose de deux grandes zones, l’Atlantique nord et la région subarctique. On y trouve actuellement de nombreux enjeux parmi lesquels se trouve au premier rang la liberté de navigation, à laquelle la France et ses alliés européens et de l’OTAN sont strictement attachés. Il y a aussi des enjeux d’utilité économique, comme par exemple les câbles sous-marins qui voient passer 99% du flux internet national.

C’est aussi un espace de contestation, de compétition. On y voit nettement le retour des jeux de puissance, des pays compétiteurs qui remettent en cause le droit international, qui privilégient les rapports de force au multilatéralisme. On assiste dans cette zone, avec notamment la Russie, au même scénario qu’en Méditerranée orientale avec la Turquie ou dans une zone océan Indien avec la Chine ou l’Iran. Cette tendance est un facteur de risque et d’instabilité dans un monde plus dangereux où l’on assiste à un important réarmement. La mer est un espace commun et on y voit d’autant mieux l’exercice de ces rapports de force qui restent néanmoins sous le seuil d’un déclenchement de conflit.

Et pour spécifiquement la zone Atlantique nord, le compétiteur principal est la Russie ?

C’est effectivement très marqué. La Russie y envoie régulièrement des messages stratégiques vis-à-vis du monde occidental, qui visent notamment à diviser les Européens. Mais, de notre côté, nous avons un dispositif déployé pour appuyer le discours politique, qu’il soit national, à travers nos unités de combat, ou européen, au travers de nos coopérations avec les pays de la région. Nous testons régulièrement ce dispositif et il fonctionne bien. Il le faut, parce qu’en face, côté russe, nous assistons à un important réarmement et un déploiement de moyens. Que ce soit du côté des sous-marins, des missiles balistiques avec des capacités hyper-véloces…. On assiste à des démonstrations de tous ces moyens dans une proportion qui peut parfois rappeler la guerre froide. De notre côté, il s’agit de montrer que nous sommes bien là, en face. Nous le faisons parfois en tant que Marine nationale, le plus souvent dans un cadre international, celui de l’OTAN principalement qui offre une interopérabilité efficace et éprouvée.

Comment considérez-vous spécifiquement la zone de l'Arctique ?

Là aussi on y trouve de nombreux enjeux. Evidemment, ceux liés au changement climatique et au réchauffement, pour lesquels l’Arctique est un témoin et une victime. Economique, avec la question des ressources qu’on y découvre, comme par exemple le gaz de Yamal. Et encore une fois, des enjeux sécuritaires.

La question des nouvelles routes commerciales du Nord est évidemment cruciale. Le passage du Nord-est est encore loin de devenir une route navigable très fréquentée mais elle pourrait devenir à moyen terme une voie commerciale importante. La Russie veut protéger ses ressources et cette voie le long de ses côtes. Cela devient un enjeu de compétition supplémentaire. Surtout quand celui-ci s’accompagne de prétentions de souveraineté contestables, au point de vue du droit international, de sa part. En témoignent ainsi ses velléités sur une appropriation de l’espace maritime jusqu’au  pôle Nord.

On sent bien que la question arctique provoque des crispations et un regain d’intérêt de plus en plus marqués. Non seulement des pays riverains, mais aussi de nations beaucoup plus lointaines. On voit ainsi un retour en force des Etats-Unis sur la question. De la Chine également, de plus en plus active dans la région, avec la route de la soie du Nord, les investissements à Yamal ou au Groenland ou encore la récente construction de brise-glaces.

Comment, alors, se positionne la France et ses alliés sur la stratégie en Arctique ?

Par de la cohésion et de la coopération absolument nécessaires. Nous avons tous besoin de savoir ce qu’il se passe en Arctique pour protéger nos approches mais aussi pour anticiper des montées en tension, préserver notre profondeur stratégique. Dans ce cadre, la coopération européenne et avec l’OTAN est indispensable pour montrer que nous avons un front uni, cohérent, puissant en mesure de contrer toute agression. Il nous appartient de montrer une position ferme et si nécessaire de décourager toute tentative d’intimidation. C’est pour cela que régulièrement, à travers de nos déploiements, nous envoyons des messages stratégiques.

Il est également important que nous ayons une bonne connaissance technique et nautique de l’Arctique qui est une mer très difficile, marquée par les dangers de la glace, une météo capricieuse, l’absence de couverture GPS et de radio. C’est pour cela que nous envoyons régulièrement des bâtiments français sur zone, pour entretenir ce savoir-faire.

Nous déployons aussi des frégates anti sous-marines, des chasseurs de mines, des patrouilleurs, le groupe aéronaval ou encore des sous-marins nucléaires d’attaque dans les régions subarctiques. Tous vont régulièrement se reconnecter avec nos partenaires européens pour garder cette interopérabilité et cette efficacité dans la connaissance du terrain. Pour être crédible, il faut être fort et nous nous y employons, avec nos alliés, sur tous les fronts, que ce soit sur ou sous l’eau, dans la surveillance aérienne ou encore cyber, qui est également un enjeu dans cette zone.

Nous avons des liens très forts avec les pays riverains, comme la Norvège ou le Danemark, qui nous offrent une précieuse connaissance de terrain. Et avec qui nous travaillons constamment à cette interopérabilité et cette coordination qui nous permet d’être à la hauteur de la compétition.

On assiste également à une augmentation du tourisme dans les régions polaires. Avec notamment des navires de croisière français qui s’aventurent très loin dans les glaces du pôle. Nous avons pris la mesure de ce phénomène et nous nous préparons à une éventuelle opération de sauvetage dans ces zones, en soutien des autorités locales, si besoin. Des officiers de la Marine nationale ont d’ailleurs embarqué à titre d’observateurs sur le Commandant Charcot de la compagnie Ponant lors de sa première traversée vers le pôle Nord. Nous sommes en relation avec les autorités danoises et norvégiennes qui sont responsables du sauvetage dans la zone. Le patrouilleur Fulmar, basé à Saint-Pierre-et-Miquelon, s’entraîne régulièrement avec les sauveteurs danois sur la zone Groenland. Nous pouvons également, si besoin était, mettre à disposition nos moyens comme par exemple nos avions Falcon 50 de surveillance maritime. C’est un mouvement que nous surveillons de près.

Pensez-vous que la Marine nationale ait besoin d’un moyen brise-glace ?

Je ne le pense pas. Nous avons, en revanche, besoin de bateaux adaptés et capables de résister aux conditions polaires. C’est, comme je le disais, la raison pour laquelle nous envoyons régulièrement des moyens à fins d’entraînement et d’appréhension des exigences imposées par ces latitudes. Il est important que cette dimension polaire soit prise en compte davantage à l’avenir, y compris dans des spécifications techniques de construction.

Il est crucial que nous gardions une capacité à déployer des moyens sans entrave dans cette zone. Que nous continuions à développer nos capacités de surveillance, complétées par les moyens satellites, d’analyse de big data ou de cyberdéfense. Nous sommes à la manœuvre dans tous ces domaines. Nous sommes aussi dans une zone de potentiels combats à haut spectre. Il ne faut pas baisser la garde. Il faut continuer à démontrer notre force pour décourager les initiatives déstabilisatrices à notre encontre.

Propos recueillis par Caroline Britz

 

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