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Quelques 300 millions d’euros. C’est le montant des pertes auxquelles s’attend DCNS. Une première depuis la transformation de l’ancienne administration en société de droit privé en 2003. Alors que la clôture des comptes du groupe naval français n’est prévue que fin février, la confirmation du déficit est venue de Thales, qui détient 35% de DCNS et a souhaité rassurer ses actionnaires suite à une indiscrétion dans le quotidien économique Les Echos le 21 janvier.

Malgré une bonne activité et de nouvelles prises de commandes en 2014 (six corvettes pour la Malaisie quatre autres pour l’Egypte), DCNS, qui souligne que ces résultats ne remettent aucunement en cause sa maîtrise technologique, voit donc ses comptes plonger dans le rouge. Hervé Guillou, qui a pris la barre de l’entreprise l’été dernier, n’avait pas fait mystère que la situation financière était mauvaise. Mais on ne s’attendait pas forcément à ce que le déficit atteigne ce niveau.

SNA et nucléaire civil : Deux responsables désignés

Selon DCNS et Thales, deux causes principales expliquent cette situation difficile. Il y a notamment les activités de diversification dans le nucléaire civil et, plus particulièrement, le contrat portant sur le réacteur de recherche Jules Horowitz pour le Commissariat à l'Energie Atomique (CEA). Cet outil, installé à Cadarache, servira notamment aux recherches liées aux performances des combustibles des EPR. Il s’agissait d’un beau contrat pour DCNS, qui cherchait à développer son activité sur des secteurs proches de ses savoir-faire et voyait au passage l’occasion de maintenir par le biais du nucléaire civil ses compétences entre deux programmes de sous-marins. Seulement voilà, l’aventure a tourné au chemin de croix sur certains contrats, notamment ce fameux réacteur. Depuis 2013, DCNS a rencontré de grosses difficultés sur les équipements commandés par le CEA, aboutissant à des retards et des hausses de coûts considérables.

Le contrat Barracuda signé dans de mauvaises conditions

L’autre point noir, pour l’industriel, est le programme des six sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda, dont la tête de série, le Suffren, doit être mis à l’eau à Cherbourg l’année prochaine. C’est en décembre 2006 que ce contrat, dont le coût était alors annoncé à près de 8 milliards d’euros, a été signé. Les trois premières tranches (notifiées entre 2006 et 2008), d’un montant total de 3 milliards d’euros, visaient à couvrir les coûts de développement et de construction du premier SNA. Un milliard d’euros était ensuite prévu pour chaque bâtiment, sachant que trois unités ont été confirmées depuis le Suffren (Duguay-Trouin en 2009, Tourville en 2011 et De Grasse en 2014). Ce programme très complexe, qui a logiquement donné du fil à retordre aux ingénieurs, sera sans nul doute une réussite technologique pour DCNS. Mais le groupe reconnait aujourd’hui que les conditions selon lesquelles il a été signé étaient mauvaises. Incluant les études, la construction et même le maintien en condition opérationnelle des sous-marins, ce contrat a été pris à des conditions bien trop ambitieuses et sur une durée de 25 ans, ce qu’aucun autre industriel n’aurait probablement accepté. Sauf qu’à l’époque, le programme Barracuda, indispensable pour assurer la charge de DCNS et répondre aux besoins opérationnels de la marine, avait fini contre vents et marées par émerger à l’issue d’âpres batailles budgétaires.  Dès lors, il n’était pas question pour DCNS et la marine, après avoir arraché un feu vert de l’Etat, de prendre le risque d’une volte face en tentant de prolonger les négociations. Le projet d’ouverture du capital à Thales, intervenu en 2007 avec une première participation de 25%, a peut-être aussi pesé sur la conclusion de ce contrat.

Toujours est-il que, huit ans plus tard, les marges escomptées ne sont pas au rendez-vous et, pour des raisons comptables, le programme plombe les comptes de DCNS.

Pour redresser la barre, le groupe a commencé par débarquer le directeur du programme et a nommé à sa place, fin 2014, l’ancien patron du site de Lorient, qui a pour mission de mettre de l’ordre et de réussir le challenge de l’industrialisation, c'est-à-dire de la production en série et à un coût maîtrisé des SNA qui vont suivre le prototype.

Un comité exécutif largement renouvelé

De manière générale, car d’autres facteurs contribuent aux mauvaises performances économiques , DCNS s’est lancé dans une importante réorganisation, qui a aussi pour but de répondre à la nouvelle stratégie impulsée par Hervé Guillou. Des têtes ont volé, et pas seulement celle de l’ancien directeur du programme Barracuda. Ainsi, le Comité exécutif de DCNS a été largement renouvelé et rajeuni, ne comptant que quelques rares « survivants » de l’ancienne équipe. La réorganisation, qui a non seulement pour vocation d’améliorer les performances économiques mais aussi d’assurer le développement du groupe à long terme, compte quatre axes stratégiques : l’international, la maîtrise industrielle, la diversification dans le domaine des énergies ainsi que le développement de culture économique et financière dans l’entreprise.

Les nouvelles directions issues de la réorganisation

Deux nouveaux directeurs généraux ont été nommés : Marie-Pierre de Bailliencourt  pour le développement international et Frank Le Rebeller pour les affaires financières et juridiques. Dans le même temps, les anciennes divisions Sous-marins et Systèmes navals de surface ont disparu, DCNS adoptant un schéma industriel plus traditionnel. En lieu et place, une direction industrielle et une direction des programmes ont été créées. La première a été confiée à Olivier de la Bourdonnaye, qui quitte l’univers spatial chez Airbus (il était directeur du développement d'Ariane 5 et Ariane 6 depuis 2011) pour prendre ses fonctions en mars. Il est chargé d’assurer la cohérence et l’efficacité des bureaux d’études, des équipes de production et de la supply chain, la meilleure gestion des approvisionnements étant par exemple considérée comme un point crucial. La direction des programmes est, pour sa part, conduite par Pierre Legros, l’un des quelques « historiques » de la période pré-Guillou. Il a pour mission de veiller à ce que les programmes respectent les calendriers, les budgets et les caractéristiques techniques impartis.

100 millions d’euros à économiser en 2015

Au-delà de ces changements, des mesures à court terme ont été prises pour réduire au plus vite le gouffre financier. Avec un plan d’économie de 100 millions d’euros à réaliser dans l’année. Pour y parvenir, la direction taille dans le « train de vie » de ses collaborateurs, par exemple sur les frais de déplacement. Mais, surtout, elle a décidé de geler les salaires dans le groupe, qui emploie plus de 13.000 personnes. Des réunions ont également débuté le mois dernier avec les fournisseurs pour déployer une politique d’achat moins coûteuse. Les objectifs sont ambitieux puisque les gains attendus sont de l’ordre de 25%. Cela, en recourant par exemple plus largement aux matériels disponibles sur étagère et ne nécessitant pas de développement spécifique ou de customisation trop poussée.

En parallèle, DCNS redouble d’efforts sur le plan commercial pour engranger en 2015 de nouvelles commandes. A ce titre, le groupe est bien décidé à tirer tous azimuts à l’export. Et il aura pour cela le plein soutien de l’Etat, qui n’a pas les moyens sur le marché domestique d’en faire plus que de tenter de maintenir les objectifs de la loi de programmation militaire. 

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