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Dans le cadre de la compétition internationale pour la modernisation de la composante frégates de la marine hellénique, la France a présenté fin mai son offre finale à la Grèce. Elle porte sur la construction de quatre unités du type FDI, la modernisation des quatre frégates grecques du type Meko 200 HN mises en service entre 1992 et 1998, ainsi que le transfert, dès début 2022, de deux frégates de la Marine nationale : le Jean Bart, datant de 1991 et conçu pour la lutte antiaérienne, et le Latouche-Tréville (1990) spécialisé dans la lutte anti-sous-marine. Il s’agit du « gap-filler » souhaité par la marine grecque, une solution temporaire visant à renforcer immédiatement ses capacités en attendant l’arrivée des nouvelles frégates et la rénovation des Meko (qui sera menée sur place).

 

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Frégate grecque du type Meko 200 NH (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

 

Une FDI construite en France livrée début 2025 et les trois autres en Grèce entre 2027 et 2029

Naval Group, allié à Thales (très présent en Grèce via sa filiale Hellas) mais aussi MBDA, propose de livrer la première « FDI HN » dès le début de 2025. Cela, en puisant sur la chaine de production des frégates de défense et d’intervention commandées pour la marine française et dont la première unité a été mise en chantier à Lorient fin 2019. Cette tête de série sera livrée à la Marine nationale début 2024 puis, suite à la récente accélération du programme, les deux FDI suivantes seront livrées dès 2025. La seconde dans l’ordre de construction serait donc appelée à rejoindre la Grèce, où les industriels français proposent de réaliser les trois frégates suivantes dans le cadre d’un transfert de technologie permettant de développer la filière navale dans le pays. Naval Group s’engage à ce que ces bâtiments construits localement soient achevés en 2027, 2028 et 2029.

Les caractéristiques des FDI HN

Longues de 121.6 mètres pour une largeur de 17.7 mètres et un déplacement de plus de 4400 tonnes en charge, les FDI HN sont quasiment identiques à la version française, sauf une adaptation des systèmes de communication et quelques équipements différents. Comme leurs homologues françaises, elles comptent un radar multifonctions Sea Fire, un sonar de coque Kingklip Mk2 et un sonar remorqué Captas 4. Pouvant accueillir jusqu’à 150 marins et capables d’atteindre 27 nœuds, avec quatre moteurs diesels MTU de 8000 kW chacun, leur autonomie est de 5000 nautiques à 15 nœuds pour 45 jours d’opération sans ravitaillement.

Côté armement, le bâtiment proposé à la Grèce est équipé de 8 missiles antinavire Exocet MM40 (dont le dernier standard, le Block3c entrera en service en 2022) et un système surface-air doté d’au moins 32 missiles. Sont proposés l’Aster 30 pour traiter des cibles lointaines (jusqu’à 120 km) et, pour l’autodéfense rapprochée, soit des missiles Aster 15, soit les nouveaux VL Mica NG qui constituent une alternative intéressante aux Aster 15. Moins coûteux, ils présentent l’avantage d’offrir un mode avec autodirecteur infrarouge très utile contre des cibles lentes ou des missiles supersoniques à fort dégagement de chaleur. Toutes les configurations sont basées sur des lanceurs verticaux situés sur la plage avant, l’intégration de VL Mica dans les superstructures (comme cela avait été imaginé pour les FREMM proposées à la Grèce par la France dans les années 2000) ayant été écartée car techniquement plus complexe, et donc coûteuse. Concernant l’embarquement de missiles de croisière navals (MdCN), capables de traiter des cibles terrestres à un millier de kilomètres, cette option, avancée un temps, n’est plus à l’ordre du jour. Mais cela reste une possibilité que les Grecs pourront adopter ultérieurement.

L’autodéfense antiaérienne de la FDI HN est complétée avec un système américain RAM, lanceur mobile placé sur le toit du hangar et comprenant 21 missiles antiaériens à courte portée. L’artillerie est constituée d’une tourelle de 76mm et deux canons télé-opérés de 20mm Narwhal, la frégate disposant en outre de quatre tubes pour torpilles légères MU90 et une soute permettant de stocker des torpilles et missiles aéroportés pour l’hélicoptère embarqué. Le hangar pourra accueillir un hélicoptère de type MH-60R, dont la Grèce a récemment passé commande aux Etats-Unis et qui mettront notamment en œuvre un sonar trempé ALFS de la famille Flash de Thales. En plus de l’hélicoptère, le hangar pourra abriter un drone aérien.

Pour les opérations spéciales, les deux niches latérales de la frégate sont dimensionnées pour accueillir chacune un RHIB de 9.5 mètres. 

Des capacités de premier plan dans tous les domaines de lutte

La plateforme proposée par la France dispose donc de capacités de premier plan dans tous les domaines de lutte, en particulier la défense aérienne et la chasse aux sous-marins. Des points cruciaux pour permettre à la Grèce de disposer de plateformes aptes à dissuader la puissante aviation de sa rivale turque, et contrer efficacement les sous-marins de nouvelle génération du type allemand 214 qu’elle est en train de construire. Toujours dans la perspective de cette rivalité régionale, il est aussi intéressant de noter que le fait de disposer de missiles français serait un véritable atout pour les Grecs par rapport à des missiles américains comme le SM-2 et l’ESSM, qui sont aussi employés par les Turcs. Or, comme le savent les militaires, il est toujours beaucoup plus facile de contrer des armes que l’on connait bien.

 

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© MBDA

Une FDA tirant un missile Aster (© : MBDA)

 

L’Aster au top niveau mondial

De plus, pour la défense aérienne, les performances de l’Aster, au top niveau mondial, ne sont plus à démontrer, la frégate française Forbin ayant une nouvelle fois, le mois dernier, détruit une cible supersonique avec un seul Aster 30 lors de l’exercice Formidable Shield au large de l’Ecosse. Là où ses homologues équipés d’armements américains ont besoin pour le même résultat de consommer plusieurs SM-2 et ESSM… Des capacités liées à l’excellence du missile, mais aussi aux performances du système de combat intégré SETIS de Naval Group, et bien sûr celles du radar. A ce titre, les FDI iront d’ailleurs encore plus loin que les FREMM avec le Sea Fire de Thales, radar entièrement numérique de nouvelle génération à antenne active et panneaux fixes. Offrant une couverture permanente à 360 degrés et une élévation à 90°, il a été spécialement conçu pour contrer les menaces actuelles et futures, comme les armes hyper-véloces, les attaques asymétriques et les assauts saturants, le tout dans des environnements très chargés et denses sur le plan électromagnétique, notamment en zones littorales et comme c’est le cas en Grèce une région comptant de très nombreuses îles. Ce radar est aussi suffisamment puissant pour être employé dans la défense antimissile balistique, des études étant déjà en cours en France pour permettre aux FDI d’intégrer à l’avenir l’Aster Block1 NT, capable de traiter des armes balistiques d’une portée allant jusqu’à 1500 km.

 

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© MER ET MARINE- VINCENT GROIZELEAU

Captas-4 (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Lutte ASM : le savoir-faire français reconnu jusqu’aux Américains

Quant à la lutte anti-sous-marine, les FDI héritent des avancées spectaculaires apportées par les FREMM, considérées aujourd’hui comme les plus redoutables chasseuses de sous-marins en service, y compris par l’US Navy. La sixième flotte américaine leur a ainsi décerné en 2020 le « Hook’em », prix remis aux unités les plus performantes en matière de lutte anti-sous-marine. La confiance est telle dans leurs capacités qu’à plusieurs reprises les Américains ont demandé expressément à la France de mettre à disposition une FREMM afin d’assurer la protection ASM de leurs porte-avions dans certaines zones. Et il en va de même pour la défense aérienne, où des FREMM françaises ont déjà assuré le rôle de commandement aérien de zone au sein d’un groupe aéronaval US. Comme les FREMM, les FDI mettront en œuvre le redoutable Captas-4, sonar actif à très basse fréquence et immersion variable. Mais elles bénéficieront en plus des avancées du système BlueScan de Thales qui, grâce à la numérisation des systèmes, fusionnera toutes les données sonar recueillies. Cela permettra d’améliorer encore le traitement des données et les capacités de détection d’un sous-marin adverse, tout en autorisant des opérations multistatiques en temps réel en combinant les moyens de différentes plateformes (sonar trempé d’un hélicoptère, bouées acoustiques d’un avion de patrouille maritime, autres frégates…)

Face à une technologie qui fait des progrès de plus en plus rapides, les nouvelles frégates françaises auront aussi la capacité d’évoluer facilement, grâce à leur architecture entièrement numérique : système de combat, système radar, IFF (le nouveau TSA 6000 de Thales), guerre électronique, nouvelles installations de tir pour les missiles, systèmes de management de plateforme et de cyber-sécurité…

Les offres concurrentes

La France n’est pas le seul pays en lice pour décrocher ce programme de modernisation de la flotte de surface grecque. De nombreux autres pays se sont positionnés, ce qui rend la compétition très rude, mais un examen rapide des offres concurrentes montre que la solution française est objectivement très bien placée. De ce que l’on en sait à ce jour, voici l’état des lieux des solutions proposées par les autres pays :  

Les Britanniques ont axé leur offre sur le nouveau modèle T31, bâtiment de 138.7 mètres et plus de 6000 tonnes à pleine charge commandé à cinq exemplaires par la Royal Navy. Ces frégates vont être réalisées par le chantier écossais Babcock, la tête de série devant voir sa construction débuter cette année pour une mise en service espérée en 2027. Développées sur la base des frégates danoises du type Iver Huitfeldt, opérationnelles depuis bientôt 10 ans, les T31 sont des plateformes assez imposantes, mais qui en réalité s’apparentent plus à de très gros OPV qu’à des bâtiments de combat de premier rang, avec dans la version destinée à la Royal Navy des capacités très limitées en capteurs et armement. Les Britanniques présentent eux-mêmes les T31 comme des bâtiments « low cost », ces frégates ayant même fait au Royaume-Uni l’objet d’un sobriquet peu flatteur faisant référence à une marque de supermarché à bas prix. Une version musclée des T31 est probablement proposée à la Grèce, mais une telle évolution impliquerait des coûts de développement supplémentaires et les risques induits. Concernant le gap-filler, la Royal Navy serait prête à se séparer de deux de ses treize frégates du type 23, mises en service entre 1991 et 2002. Des unités qui font probablement partie des plus anciennes, parmi les cinq qui n’ont pas eu la chance d’être rénovées avec un sonar remorqué Captas-4 et un système surface-air Sea Ceptor.

 

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© ROYAL NAVY

T31 britannique (© : BABCOCK)

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© FABIEN MONTREUIL

T23 britannique (© : FABIEN MONTREUIL)

Les Allemands sont quant à eux en course avec une version agrandie des frégates du type Meko A200 (121 mètres, 3400 tonnes en charge), un modèle que TKMS déjà vendu à l’Afrique du sud (quatre unités livrées en 2006 et 2007), à l’Algérie (deux unités mises en service en 2016 et 2017) et dernièrement à l’Egypte, qui recevra au moins quatre bâtiments de ce type. Plus grande, la Meko A300 est pour le moment une « frégate de papier », qui n’existe qu’à l’état de design, mais les Allemands ont de l’expérience dans la modularité des plateformes. Ils ont également pour eux, dans cette compétition, d’être les concepteurs des quatre Meko 200 HN que la Grèce veut rénover (la première avait été construite en Allemagne et les trois autres en Grèce). A l’inverse, ils peuvent pâtir du fait que le dernier programme gréco-allemand dans le domaine naval, celui des sous-marins du type 214, s’est soldé par un long contentieux entre les deux pays. Autre point compliqué pour l’offre allemande, celui du gap-filler, puisque la Bundeswehr ne dispose plus que d’une seule frégate d’ancienne génération encore en service et pouvant être transférée, le Lübeck, datant de 1990 et ultime survivante des huit unités du type 122A (classe Bremen).

 

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© JEAN-CLAUDE BELLONNE

Frégate algérienne du type Meko A200 (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

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© MICHEL FLOCH

la frégate allemande Lübeck (© : MICHEL FLOCH)

 

Les Néerlandais sont, de leur côté, curieusement en lice avec un tout nouveau modèle, la frégate du type SIGMA 11515 (115 mètres, 4400 tpc), qui n’a jusqu’à présent été vendue à personne. Il ne s’agit pas d’une simple version agrandie des corvettes du type SIGMA 10514 construites pour l’Indonésie et le Mexique puisque la largeur est plus importante, ce qui nécessite comme le savent les architectes de revoir toute la conception du bateau. Ce choix est d’autant plus étonnant qu’on aurait pu s’attendre à ce que Damen s’engage dans la compétition grecque avec une offre basée sur les nouvelles frégates de 133 mètres et 5700 tpc qui lui ont été commandées par les Pays-Bas et la Belgique (pour des livraisons entre 2027 et 2029) dans le cadre d’un programme conjoint portant sur le renouvellement des unités de la classe M en service dans les deux pays. Avec justement un autre problème, encore une fois sur le gap-filler, puisque la marine néerlandaise n’aligne plus que de six frégates (quatre LCF et deux M). Si elle doit céder ses deux dernières M à la Grèce, elle perdrait l’année prochaine et pour cinq ans au moins un tiers de sa flotte, ce qui lui poserait d’énormes problèmes pour remplir son contrat opérationnel national et en même temps ses engagements auprès de l’OTAN (notamment la présence d’une frégate néerlandaise dans les Standing Nato Maritime Groups). A moins que les Pays-Bas souhaitent mettre à contribution les Belges, en prélevant au moins une des deux unités du type M de leurs voisins, avec lesquels ils coopèrent très étroitement et en bonne intelligence, pourvu que les relations demeurent équilibrées. Or, dans ce scenario, les forces de haute mer belges, déjà réduites à leur strict minimum, deviendraient anémiques. Un scénario très compliqué sur le plan opérationnel, mais aussi politique, puisque cela pourrait faire croire que les forces navales belges sont devenues un simple supplétif de la marine néerlandaise.

 

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Modèle SIGMA 11515 (© : DAMEN)

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© MICHEL FLOCH

La frégate belge Leopold I, du type M (© : MICHEL FLOCH)

 

Les Italiens également sont en lice en Grèce, malgré la coopération avec Naval Group au travers de Naviris, société commune créée par l’industriel français et Fincantieri en 2020. L’offre de Fincantieri est apparemment basée sur des FREMM italiennes (144 mètres, 6900 tpc), très différentes de leurs cousines françaises, avec la possibilité de pouvoir éventuellement livrer des bâtiments neufs dès 2024/25. C’est en effet à cette date que Fincantieri doit achever les deux unités commandées pour remplacer les ex- Spartaco Schergat et ex-Emilio Bianchi, 9ème et 10ème unité de la série qui devaient rejoindre la marine italienne mais ont été vendues à l’Egypte, où elles ont été livrées en décembre 2020 et avril 2021. Si les nouvelles unités doivent finalement être vendues à la Grèce, il faudra cependant les modifier pour les doter de capacités anti-sous-marines renforcées. Concernant le gap-filler, l’Italie a la possibilité de pouvoir céder deux des quatre dernières Maestrale, mises en service entre 1981 et 1984. Mais probablement pas des FREMM, dont elle ne compte que quatre exemplaires gréés pour la lutte ASM (avec sonar Captas-4).

 

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© GIORGIO ARRA

FREMM italienne (© : GIORGIO ARRA)

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© OTAN

Frégate italienne du type Maestrale (© : OTAN)

 

Les Américains sont aussi en lice, eux qui ont été absents pendant longtemps des compétitions internationales pour des bâtiments de combat significatifs, faute de compétitivité par rapport aux constructeurs européens. La vente à l’Arabie Saoudite de quatre MMSC (118 mètres, 3600 tpc), frégates dérivées des LCS du type Freedom de l’US Navy, a néanmoins relancé leurs ambitions sur le marché export. L’affaire est portée industriellement par le géant américain Lockheed-martin, allié au constructeur FMG (filiale US de Fincantieri) dont le chantier Marinette Marine réalise les LCS et vient de lancer la construction du premier MMSC saoudien. Concernant la solution transitoire, les Etats-Unis proposent de transférer leurs deux premiers LCS, les USS Freedom et USS Fort Worth, mis en service en 2008 et 2012. Une solution alléchante sur le papier car ces bateaux sont récents, mais en réalité un cadeau empoisonné puisqu’il s’agit des deux prototypes de la classe, des bateaux ayant rencontré d’importantes difficultés techniques et dont la mise à niveau aux standards plus récents a été jugée trop onéreuse par l’US Navy. Au point que celle-ci a décidé de les désarmer dès cette année. Au lieu de partir comme prévu à la casse, les deux LCS sont donc proposés à la Grèce, ce qui est somme toute assez peu flatteur pour Athènes.  

 

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L'USS Freedom (© : US NAVY)

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Modèle MMSC (© : LOCKHEED-MARTIN)

 

Enfin, il y a la solution espagnole, qui est sans doute sur le plan technique et opérationnel la plus menaçante pour les Français. Car Navantia propose à la Grèce sa nouvelle frégate du type F110, dont les cinq premiers exemplaires ont été commandés en 2019 pour l’Armada, avec des livraisons alors programmées entre 2025 et 2030 (calendrier qui va probablement glisser, la construction de la tête de série n’ayant pas encore commencé). Evolution des cinq F100 livrées entre 2002 et 2012 à la flotte espagnole, ces bâtiments de 145 mètres et 6000 tpc seront notamment équipés du système de défense aérienne américain Aegis avec radar plaques dérivé du SPY-7, de lanceurs Mk41 pour SM-2 et ESSM, ainsi que d’un sonar remorqué Captas-4. Concernant le gap-filler, l’Espagne peut proposer à la Grèce deux de ses six frégates de la classe Santa Maria (type américain FFG 7) qui ont été mises en service entre 1986 et 1994 et qui seront remplacées par les F110.

 

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© NAVANTIA

Modèle F110 (© : NAVANTIA)

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© MICHEL FLOCH

Frégate espagnole du type Santa Maria (© : MICHEL FLOCH)

 

Jean Bart et Latouche-Tréville, deux frégates qui tiennent encore la route

Sur la question des frégates de seconde main devant assurer l’intérim au sein de la marine hellénique, on voit donc clairement, à la lumière de cet état des lieux, que la proposition française de céder à la Grèce le Jean Bart et le Latouche-Tréville n’est absolument pas ridicule. Certains ont pu déplorer que la Marine nationale n’accepte pas de céder deux des cinq unités du type La Fayette, un peu plus récentes puisqu’elles ont été mises en service entre 1996 et 2001, et certes plus furtives, c’est leur marque de fabrique. Mais au-delà de l’image, la réalité est que les FLF ne sont pas des bâtiments de combat de premier rang et, même modernisées, elles offrent des capacités inférieures aux Jean Bart et Latouche-Tréville.

 

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© JEAN-CLAUDE BELLONNE

Le Jean Bart (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

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© MICHEL FLOCH

Le Latouche-Tréville (© : MICHEL FLOCH)

 

Respectivement mises en service en 1991 et 1990, celles-ci sont certes anciennes mais ont pendant des années assuré la protection du porte-avions Charles de Gaulle, et pour la seconde la sûreté des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) basés à Brest, où elle participe toujours à cette mission requérant des capacités ASM de très haut niveau aux côtés des nouvelles FREMM. Ces rôles confiés aux Jean Bart et Latouche-Tréville ont imposé des mises à niveau régulières durant leur carrière et un solide entretien. Il y a quelques mois, quand le Jean Bart à fait escale à Athènes, les marins grecs invités à le visiter se sont d’ailleurs étonnés de son excellent état et du fait que son retrait du service était prévu dès cette année, nous a confié un officier français. Le Jean Bart a par exemple vu ses moyens de surveillance modernisés il y a moins de 10 ans et demeure une excellente plateforme de veille et de contrôle de l’espace aérien avec ses multiples capteurs dont les radars SMART-S (installé en 2012) et DRBV-26C. Son système d’armes principal dans ce domaine, une rampe simple Mk13 avec missiles SM-1 MR, est à l’évidence en fin de vie, mais il demeure encore utile et, il faut le rappeler, ce système est encore en service dans un certain nombre de marines, dont l’Armada espagnole sur les Santa Maria et, surtout, à bord des huit Gabya turques (des FFG 7 également) qui constituent toujours la moitié des frégates dont dispose Ankara (l’autre moitié étant des Meko 200). Au-delà du SM-1 (40 missiles en soute), le Jean Bart reste un bâtiment extrêmement protégé, avec ses deux lanceurs sextuples Sadral (avec un stock de 39 missiles surface-air à courte portée Mistral), ses puissants moyens de guerre électronique, dont deux brouilleurs, ainsi que deux lance-leurres Sagaie et deux lance-leurres Dagaie permettant de déployer des roquettes et mortiers Lacroix contre tout type de missile assaillant. A cela s’ajoutent 8 missiles Exocet MM40, une tourelle de 100 mm, de l’artillerie légère, deux tubes lance-torpilles (avec une dotation de dix L5) et la possibilité d’embarquer un hélicoptère. Le Jean Bart est de plus équipé d’un sonar de coque DUBV-24C.

Quant au Latouche-Tréville, qui était prévu pour rester en service jusqu’en 2022 dans la marine française et bénéficie actuellement d’un arrêt technique pour regagner du potentiel, il a lui aussi été modernisé régulièrement, notamment ses moyens de lutte anti-sous-marine. Ce fut par exemple le cas en 2015 avec un nouveau système de traitement du signal destiné à accroître ses capacités de détection, dont les données sont fournies par un sonar de coque DUBV-24C et un sonar remorqué à immersion variable DUBV-43. Pour son autodéfense, cette frégate anti-sous-marine dispose d’un système surface-air Crotale (qui achève sa carrière comme le SM-1 MR), deux systèmes Simbad (deux missiles Mistral chacun mis en œuvre par un servant), le reste de l’armement comprenant 8 Exocet MM40, une tourelle de 100 mm, de l’artillerie légère et deux tubes lance-torpilles mettant en œuvre les redoutables MU90. Le bâtiment, qui peut embarquer un à deux hélicoptères, dispose d’un radar DRBV-15 et de solides moyens de guerre électronique dont deux brouilleurs, deux lance-leurres Dagaie et quatre lance-leurres Replica.

Les Jean Bart et Latouche-Tréville surclassent en fait, chacun dans leur domaine de spécialité, tous les bâtiments de seconde main proposés à la Grèce, le premier étant le seul réellement conçu pour la défense aérienne et le second offrant des atouts supérieurs aux autres en matière de lutte ASM, seules les T23 britanniques disposant sans doute des capacité approchantes. Les deux bâtiments français sont donc encore capables de rendre de fiers services pendant plusieurs années, d’autant qu’en cas de cession, ils bénéficieront d’une importante opération de maintenance afin de regagner un maximum de potentiel sur le plan technique.

FDI : peut-être pas les moins chères, mais les plus performantes

Quant à la partie neuve du programme, les FDI ne sont peut-être pas les frégates les moins chères proposées à la Grèce, mais il faut comparer ce qui est comparable. Là encore, elles apparaissent en tous cas comme la solution la plus performante et a priori la plus fiable, puisqu’il s’agit d’un modèle développé et donc dérisqué dans toutes ses composantes. Les Grecs n’auront pas à essuyer les plâtres d’un nouveau design ou du développement de capacités complexes non prévues sur la frégate d’origine. La FDI, dont les systèmes critiques (CMS et senseurs) sont validés en amont sur des plateformes d’intégration terrestres, sera en effet éprouvée à la mer dès 2024 par la marine française, avec une mise au point rapide devant conduire à une admission au service actif dès 2025.

Plus modernes que leurs concurrentes, en particulier dans la digitalisation des systèmes, mais aussi conçues pour être très économiques en termes de coûts d’exploitation, les FDI offriront globalement des capacités supérieures. Dans le domaine de l’armement par exemple, seule l’Italie est en mesure de proposer l’Aster, mais les senseurs plus performants de la FDI accroîtront l’efficacité des missiles. La plupart des autres modèles proposés seront équipés de lanceurs américains Mk41, qui sur le papier peuvent permettre la mise en œuvre de missiles SM-2 et ESSM. Or, en réalité, la plupart des bâtiments ne disposent pas des senseurs et du système de combat adaptés au SM-2 (à commencer par les MMSC américains). Seule la F110 espagnole parait à ce stade taillée pour être, comme la FDI, un vrai bâtiment de défense aérienne et une solide plateforme de lutte anti-sous-marine. Toutefois, les Espagnols ne mettent pas encore en œuvre le Captas-4, le sonar français ne donnant sa pleine mesure qu’avec les outils associés développés par Naval Group et Thales, en coopération avec la Marine nationale, au terme de longues années d’expérience.

Usage souverain des systèmes d’armes

Quant au système d’armes américain des F110, comme d’autres bâtiments proposés à la Grèce, il y a toujours le problème des limitations imposées par les Etats-Unis dans l’emploi des matériels qu’ils vendent à l’export. Ce qui n’est pas le cas de la France. Or, pour un client comme la Grèce, qui doit faire face aux appétits grandissants de la Turquie, également membre de l’OTAN, il serait prudent de disposer d’une pleine souveraineté sur l’emploi d’équipements militaires qui constitueront l’épine dorsale de sa flotte pour les quarante prochaines années. Car nul ne connait l’évolution des alliances et il ne faudrait pas, un jour, subir des arbitrages défavorables de la part de Washington. Et ce n’est pas l’achat de quelques bateaux qui peut garantir la bienveillance durable des Etats-Unis. C’est sans doute d’ailleurs l’une des raisons qui ont déjà poussé Athènes à choisir l’an dernier le Rafale pour la modernisation de ses forces aériennes.

Ce genre de programme majeur ne repose évidemment pas que sur les volets techniques, opérationnels et financiers. Il y a aussi un importante dimension politique et, en la matière, la France a largement démontré ces deux dernières années son soutien à la Grèce face aux tensions grandissantes en Méditerranée orientale. 

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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