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A l’approche de la date prévue pour la remise d’une feuille de route sur la coopération franco-italienne dans le naval militaire, tous les moyens semblent bons pour donner du corps au projet d’alliance entre Naval Group et Fincantieri.

On a ainsi appris que l’industriel français, entre autres idées, aurait proposé à l’Etat de confier aux Italiens la réalisation des quatre futurs bâtiments logistiques de la Marine nationale. Une aubaine pour Fincantieri, par ailleurs toujours en attente de la finalisation de la reprise de STX France, et un maigre sacrifice pour Naval Group, dont le rôle au sein du programme Flotte Logistique (FLOTLOG) est limité.

Pour mémoire, les quatre nouveaux bâtiments logistiques de la Marine nationale doivent être livrés à partir de 2023, la loi de programmation militaire prévoyant une mise en service des deux premières unités d’ici la fin 2025. Les deux autres devraient suivre sous deux ans.   

Ce projet doit certes faire l’objet d’une coopération binationale, la France ayant accepté d’abandonner son propre projet au profit de navires conçus à partir du design développé par Fincantieri pour le nouveau ravitailleur de la marine italienne, le Vulcano, livrable en 2019. Mais il n’était pas question de faire réaliser intégralement les bâtiments en Italie. Ce rôle est dévolu au chantier STX France de Saint-Nazaire, qui a depuis 2012 la responsabilité de construire en partenariat avec Naval Group toutes les plateformes militaires françaises de plus de 8000 tonnes. Tout au plus, un partage industriel a été imaginé avec Fincantieri, du fait que le carnet de commandes nazairien est à un niveau très élevé, ce qui lui imposera éventuellement de sous-traiter une partie des coques de FLOTLOG. Dans ce cas, il est prévu, comme c’est le cas pour certains paquebots, que les sections soient remorquées à Saint-Nazaire, où l’assemblage et l’armement des navires sera mené à bien.

Le ministère français des Armées aurait à ce stade, selon nos sources, refusé l’idée de confier à Fincantieri l’intégralité de la construction des bâtiments. La pilule parait en effet trop difficile à faire passer, surtout sans réciprocité, puisque les chantiers français ne seraient pas amenés à construire de grands bâtiments pour la marine italienne. L’opération serait donc vue comme un pur cadeau aux Italiens, au détriment de l'activité nazairienne. Mais les acteurs concernés par le dossier se veulent tout de même prudents sur cette affaire extrêmement politique. Comme toujours, ce seront les décisions finales qui entérineront le montage industriel, en clair la notification de FLOTLOG, qui devrait intervenir au mieux en fin d’année.

Ce n’est en tous cas pas le seul programme à avoir fait l’objet de propositions d’évolutions afin de concrétiser la consolidation de la navale franco-italienne. La Tribune a, ainsi, récemment révélé que Naval Group et Fincantieri avait imaginé une interruption, après les toutes premières unités construites, des programmes FTI (5) et PPA (7), pourtant à peine lancés, afin de développer en commun une nouvelle frégate pour les marines des deux pays et le marché export. Une idée qui a provoqué une violente levée de bouclier de la part de la Marine nationale. Déjà contraints d’abandonner son projet d’homogénéisation de la flotte autour des FREMM pour permettre le développement des FTI, les marins français ne veulent en aucun cas se retrouver avec une composante de frégates de premier rang encore plus fragmentée. Ils ont apparemment été suivis par le ministère des Armées, qui aurait signifié une fin de non-recevoir à l’idée de Naval Group et Fincantieri.

Ceux-ci n’ont toutefois pas abandonné la perspective de développer ensemble une frégate. Ils se réorienteraent désormais vers une unité d’environ 3000 tonnes, l’ELF (pour European Light Frigate). Les industriels cherchent apparemment à placer ce projet au sein des programmes de renouvellement des patrouilleurs hauturiers français et italiens. L’idée, que Mer et Marine révélait le 15 mai, serait pour la partie française de scinder en deux le futur programme des 12 PHM, dont les deux premiers doivent être livrés en 2024/2025. Il s’agirait donc de réaliser seulement six PHM et de remplacer les autres par des ELF, avec la possibilité de prolonger le programme à partir de 2030 par le renouvellement des six frégates de surveillance du type Floréal. Une option qui pourrait sur le papier séduire la Marine nationale, car les ELF offriraient des capacités supérieures aux PHM. Mais chez les militaires on préfère généralement tenir que courir.  

En attendant, les discussions et réunions de travail s’enchainent entre les responsables de Naval Group et de Fincantieri, qui se rencontraient encore la semaine dernière à Paris pour peaufiner le projet Poséidon. Conformément à l’accord conclu le 27 septembre dernier entre le gouvernement français et son homologue italien de l’époque, les industriels doivent présenter une feuille de route dans le courant du mois de juin.

Les réflexions portent sur les synergies possibles entre les deux groupes publics (l'Etat français détient 65% de Naval Group et l'Etat italien 72% de Fincantieri), par exemple au niveau de la mutualisation des achats d’équipements, de la R&D, des partages industriels au travers de programmes communs ou encore d’une action commerciale concertée à l’export. Une ou plusieurs sociétés communes, en particulier dans le domaine des bâtiments de surface, pourrait voir le jour, de même que des participations croisées. Mais l’affaire n’est pas simple. Pour Naval Group par exemple, Thales, qui détient 35% de l’entreprise, voit ce rapprochement d'un mauvais oeil et semble refuser de céder ses parts à Fincantieri. Si ce n’est dit-on en contrepartie d’une reprise à son compte des activités systèmes de combat, sans lesquelles l’ex-DCNS perdrait une grosse partie de sa plus-value. Une offre évidemment inacceptable, qui traduit les craintes de Thales de voir une alliance entre Naval Group et Fincantieri se faire à terme au profit de son concurrent italien Leonardo. Quant au « partage du monde » sur le plan commercial, il y aurait pour le coup des désaccords assez importants sur la répartition des zones géographiques au sein desquelles Fincantieri ou Naval Group, selon les cas, doivent porter les offres communes.  

Mais la principale menace pour le projet Proséidon est sans doute aujourd’hui d’ordre politique. Car, depuis l’accord du 27 septembre 2017, l’Italie a connu des élections générales. Le gouvernement avec lequel le « deal » avait été conclu n’est plus, balayé par le scrutin du mois de mars ayant vu la victoire des partis populistes, la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 Etoiles (antisystème). Deux formations qui ont décidé de s’allier afin de gouverner le pays, avec comme mot d’ordre « l’Italie d’abord » et des positions quant aux traités européens qui ont déjà bien refroidi les relations entre Paris et Rome. Alors que l'Italie s'enfonce dans une crise politique majeure, les incertitudes sont fortes et la confiance parait s'étioler de jour en jour. Comment, dans ces conditions, décider de jouer l'avenir d'activités stratégiques ? C'est la question qu'on se pose à Paris, avec évidemment son prolongement nazairien. 

Au final, comme certains disent dans la capitale française, si l’an dernier les astres étaient devenus favorables à un rapprochement franco-italien dans le secteur naval, aujourd’hui, « les étoiles sont en train de se désaligner ». Reste à voir si les patrons de Naval Group et Fincantieri, qui font tout pour aboutir à une alliance, parviendront à les maintenir suffisamment dans l'axe. 

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