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La cérémonie de découpe de la première tôle du futur USS Doris Miller (CVN 81) s’est déroulée hier au chantier Huntington Ingalls Industries de Newport News, en Virginie. Il s’agit du quatrième des porte-avions américains de nouvelle génération de la classe Ford (type CVN 21).

Et pour la première fois depuis longtemps, ce n’est pas le nom d’un ancien président des Etats-Unis qui a été retenu pour ce nouveau géant. Le quatrième Ford est en effet baptisé en l’honneur d’un matelot qui s’est distingué au combat : Doris Miller (1919-1943), premier afro-américain récipiendaire de la Navy Cross. Considéré aux Etats-Unis comme un héros de la seconde guerre mondiale et symbole de la communauté noire, il s’est illustré lors de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor.

 

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© US NAVY

Doris Miller (© US NAVY)

 

Cuisinier à bord du cuirassé USS West Virginia (BB 48), il s’occupe du linge au petit matin du 7 décembre 1941 lors que les appareils nippons surgissent au-dessus d’Hawaii. Après avoir mis en sécurité plusieurs marins dont le commandant du cuirassé, Mervyn Bennion, mortellement blessé, et alors que le bâtiment est durement touché par les Japonais et en proie aux incendies, Doris Miller prend ensuite place derrière une mitrailleuse et tire sur les assaillants jusqu’à épuisement des munitions. Cela, alors qu’il n’a aucune expérience de la machine. Il reste à bord jusqu’à l’ordre d’évacuation générale, alors que l’USS West Virginia, qui a encaissé 7 torpilles, est dévasté. Les dégâts sont considérables et, sur 1541 membres d’équipage, on dénombre 105 morts, dont le commandant, ainsi que de nombreux blessés. Un bilan qui aurait pu être beaucoup plus lourd si le bâtiment avait chaviré et explosé, comme l’USS Arizona. Mais alors qu’il avait pris une très forte gîte sur bâbord, là où les torpilles ont frappé, l’équipage parvient à remplir les ballasts sur le côté opposé et redresse le bâtiment, qui coule droit et se pose ainsi sur le fond. C’est ce qui permettra de le réparer et lui permettre de reprendre le combat en 1944.  

 

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© US NAVY

L'USS West Virginia et au second plan l'USS Tennessee juste après l'attaque japonaise de Pearl Harbor (© US NAVY)

 

En 1942, plusieurs sénateurs proposent de décerner à Doris Miller la Medal of Honor, la plus haute distinction militaire, mais le secrétaire à la Marine d’alors, Knox, s’y oppose, décision qui fut à l’époque vue par beaucoup comme un acte de discrimination. Face à la polémique, le président Roosevelt décide finalement d’attribuer à Doris Miller la Navy Cross, décoration la plus élevée après la Medal of Honor. Elle lui est remise par l’amiral Nimitz le 27 mai 1942 lors d’une cérémonie sur le pont du porte-avions USS Enterprise (CV 6). Doris Miller meurt l’année suivante. Affecté sur le porte-avions d’escorte USS Liscome Bay (CVE 56), il fait partie des 644 marins qui disparaissent lors du naufrage du bâtiment, torpillé par un sous-marin japonais le 23 novembre 1943 au large des îles Gilbert. En hommage à ce marin, un bâtiment a déjà porté son nom, en l’occurrence une frégate de la classe Knox, l’USS Miller (FF 1091) mis en service en 1973 et désarmé en 1991.

 

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© HII / ASHLEY COWAN

Cérémonie de découpe de la première tôle du CVN 81 à Newport News hier (© HII / ASHLEY COWAN)

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© HII / ASHLEY COWAN

Cérémonie de découpe de la première tôle du CVN 81 à Newport News hier (© HII / ASHLEY COWAN)

 

Le futur USS Doris Miller (CVN 81), dont la construction a officiellement débuté hier, sera donc le quatrième porte-avions à propulsion nucléaire de la classe Ford. Commandé début 2019, il doit être mis sur cale en 2026 et entrer en service en 2032. Tête de série de ce programme, l’USS Gerald R. Ford (CVN 78), qui avait été mis sur cale en novembre 2009 par HII et livré en mai 2017 à l’US Navy, a été officiellement mis en service en juillet de la même année. Mais le bâtiment est encore loin d’être opérationnel. Le CVN 78, qui a rencontré d’importants problèmes techniques, notamment avec ses monte-charges à munitions, l’intégration des F-35C ou encore ses nouvelles catapultes électromagnétiques que les Américains peinent toujours à fiabiliser, poursuit ses tests. En juin dernier, il a notamment affronté d’impressionnants essais de choc face à des explosions sous-marines. Pour l’heure, il n’est pas prévu qu’il réalise son premier déploiement opérationnel avant 2023 ou 2024, au lieu de 2018 comme initialement prévu lors de sa mise en chantier. Depuis, les retards et surcoûts se sont accumulés, le prix du bâtiment étant passé de 8 à plus de 17 milliards de dollars (dont 4.7 milliards de coûts de développement) entre 2008 et 2018.

 

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© US NAVY

L'USS Gerald R. Ford (© US NAVY)

 

Les prochains porte-avions devraient évidemment bénéficier du retour d’expérience de ce prototype, qui cumule les nouveautés, pour faciliter leur mise au point. Le second bâtiment de cette classe, l’USS John F. Kennedy (CNV 79), a été mis à l’eau en décembre 2019 à Newport News et doit être livré à partir de 2022. Suivra l’USS Enterprise (CVN 80), qui a vu sa construction débuter en août 2017 en vue d’une entrée en flotte en 2028. Et donc l’USS Doris Miller (CVN 81), prévu pour intégrer l'US Navy en 2032. Alors que le CVN 78 va succéder avec des années de retard à l’ancien USS Enterprise (CVN 65), premier porte-avions à propulsion nucléaire américain, mis en service en novembre 1961 et retiré en décembre 2012, les CVN 79, CVN 80 et CVN 81 remplaceront les USS Nimitz (CVN 68), USS Dwight D. Eisenhower (CVN 69), et USS Carl Vinson (CVN 70), opérationnels depuis 1975, 1977 et 1982. 

 

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© US NAVY

L'USS Gerald R. Ford et l'USS harry S. Truman (© US NAVY)

 

Longs de 333 mètres pour une largeur maximale de 78 mètres et un déplacement d’environ 100.000 tonnes en charge, les nouveaux porte-avions américains sont conçus pour atteindre la vitesse de 30 nœuds. Ils seront armés par 4660 marins, incluant les équipes du groupe aérien embarqué, constitué de 70 avions, hélicoptères et drones, dont le nouveau F-35C. Très automatisés, ces bâtiments sont notamment équipés de nouveaux réacteurs nucléaires, qui n’auront pas besoin d’être rechargés au cours de leur vie, ainsi que des premières catapultes (EMALS) et brins d’arrêt (AAG) électromagnétiques, qui vont succéder aux équipements traditionnels à vapeur et hydrauliques.

Alors que la flotte américaine aligne aujourd’hui 10 porte-avions opérationnels (11 avec le CVN 78), d’autres Ford doivent être commandés par la suite. Mais ils ne remplaceront probablement pas nombre pour nombre les unités actuellement en service. Des réflexions sont en effet en cours quant aux adaptations capacitaires et technologiques nécessaires pour faire face à la montée en puissance de forces navales rivales, en particulier la marine chinoise qui a dépassé l’an dernier la marine américaine en nombre de bâtiments de combat. Et si les Etats-Unis ne sont pas près d’abandonner les porte-avions lourds, malgré une volonté forte de développer les drones de tous types, les stratèges américains étudient la possibilité de construire à côté des porte-avions « légers » moins onéreux et qui pourraient être produits plus rapidement. Dans cette perspective, les Américains regarderait avec un certain intérêt le programme français PA-NG, qui porte sur une plateforme de 305 mètres et 75.000 tonnes de déplacement en charge dotée d’une propulsion nucléaire et des mêmes systèmes de lancement et de récupération (EMALS et AAG) que les Ford.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

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