Aller au contenu principal

Les résultats des premiers tests effectués sur des marins malades du porte-avions Charles de Gaulle sont attendus aujourd’hui. Mais personne ne se fait guère d’illusion. Le bâtiment, à bord duquel le « feu » couvait depuis plusieurs semaines, est manifestement victime d’une épidémie de Covid-19. Sur décision de la ministre des Armées, Florence Parly, son déploiement, qui devait s’achever le 23 avril, est écourté. Repassé en Atlantique le 5 mars après avoir évolué en Europe du nord, le Charles de Gaulle fait maintenant route directe vers Toulon. Il devrait franchir Gibraltar avant samedi et rallier sa base varoise d’ici le début de semaine prochaine.

Une vaste zone de confinement aménagée pour recevoir jusqu’à 127 lits

A bord, il y a 1760 marins, équipage et personnels du groupe aérien embarqué, constitué d’une vingtaine d’avions et d’hélicoptères, qui n’ont pas quitté le bord. Plusieurs dizaines de marins souffrent de symptômes pouvant être attribués au coronavirus (le ministère en annonçait hier matin une quarantaine). Ils ont été placés dans une zone de confinement isolée à bord du porte-avions (probablement d’un une partie du double-hangar) qui a été aménagée pour pouvoir accueillir jusqu’à 127 lits. Les malades sont suivis par l’équipe médicale du bord, soit 23 personnels, dont quatre médecins et deux chirurgiens du service de santé des armées (SSA). Hier soir, aucun cas grave n’était signalé mais, en cas de besoin, les installations médicales du Charles de Gaulle pourront être employées. Elles comprennent notamment 13 lits médicalisés et 4 lits de soins intensifs. Et il y a à bord un scanner et 10 respirateurs. En cas d’aggravation de l’état de santé des malades avant l’arrivée à Toulon, ils pourront donc être pris en charge à bord et, éventuellement, être si besoin évacués par hélicoptère. Hier, une équipe de dépistage avec des moyens de test (il n’y en avait pas jusque-là à bord) est arrivée sur le bâtiment afin de tester les malades et contribuer à entraver la propagation du virus. Alors que les gestes barrières et la distanciation sociale (dans la mesure de ce que permet un porte-avions) sont en vigueur depuis des semaines, les procédures de protection ont été renforcées et des masques distribués à l’équipage.

Un déroutement sur Brest jugé trop compliqué

Bien que Brest soit plus proche, et fasse partie d’une zone où les hôpitaux sont les moins en tension, la situation n’a semble-t-il pas été jugée suffisamment urgente pour dérouter le porte-avions vers la cité du Ponant. Le problème de la prise en charge de l’équipage, sa mise quarantaine partielle ou totale, et son rapatriement vers la région toulonnaise où habitent la plupart, ainsi bien sûr que des aspects techniques liés à la maintenance du bâtiment, gérée à Toulon, ont sans doute pesé lourd dans la balance.

Par chance, le bâtiment n’est pas loin des côtes françaises

Par chance, le Charles de Gaulle a cette année évolué en Europe et non, comme il le fait habituellement, vers l’océan Indien, bien loin de l’Hexagone. Les côtes françaises sont donc à proximité et c’est tant mieux vu les difficultés que rencontrent depuis des semaines de nombreux navires pour accoster dans un port étranger. C’est le cas en particulier de dizaines de paquebots, qui même lorsqu’il n’y a pas l’ombre d’une suspicion de coronavirus à bord, se font refouler de partout quand bien même ces navires ne demandent que 24 ou 48 heures d’escale pour pouvoir rapatrier le gros de leurs équipages via des vols affrétés par les compagnies. En la matière, la France n’est d’ailleurs pas en reste puisque si elle a accepté d’accueillir quelques bateaux de croisière (dont certains avaient des cas de Covid-19), un nombre bien plus conséquent est rejeté par les autorités, préfectures maritimes en tête nous assurent des sources portuaires. Il est à espérer que la mésaventure du Charles de Gaulle pousse à un peu plus de discernement et, comme on aime à dire dans les discours quand tout va bien, à faire montre de cette fameuse « solidarité maritime ».  

Le Covid-19 s’est-il invité à bord pendant l’escale brestoise ?

Parti le 21 janvier de Toulon dans le cadre de la mission Foch, le groupe aéronaval (GAN) français a d’abord rejoint la Méditerranée orientale, où il est une nouvelle fois intervenu dans le cadre de l’opération Chammal de lutte contre le groupe terroriste Daech. Puis, après une escale à Chypre du 21 au 26 février, le Charles de Gaulle et son escorte ont retraversé la Méditerranée pour s’engager dans l’Atlantique, une première depuis 2010 pour le porte-avions français. Avant de partir pour la mer du Nord, il a réalisé une nouvelle escale à Brest, du 13 au 16 mars. Un week-end de relâche important pour l’équipage puisque les familles ont été conviées de longue date à rejoindre les marins à la pointe Bretagne. Mais à l’époque le coronavirus progresse déjà dans l’Hexagone, sans doute bien plus rapidement et largement qu’on ne l’imagine alors. Le stade épidémique n’est pas encore atteint sur le territoire. Cependant, les foyers dans l’Oise et l’Alsace se développent. On parle aussi, début mars, d’un cluster en Bretagne, du côté d’Auray, non loin de Lorient, dont l’aéroport de Lann-Bihoué est aussi une base de l’aéronautique navale, qui accueille notamment la flottille 4F et ses avions de guet aérien Hawkeye embarqués sur le Charles de Gaulle. Le 11 mars, le nombre de cas en France bondit de 500 en 24h, portant le nombre de personnes officiellement atteintes à près de 2300, dont déjà 48 décès. Le lendemain,  jeudi 12 mars, la fermeture des établissements scolaires est annoncée pour le lundi 16 et le 13 mars, tous les rassemblements de plus de 100 personnes sont interdits. Plusieurs pays européens ont déjà décidé de fermer leurs frontières. Au même moment, en Alsace, le nombre de patients augmente de manière exponentielle et le département du Haut-Rhin, le plus touché, passe en stade 2 renforcé le 13 mars.

C’est dans ce contexte que le Charles de Gaulle et son escorte font leur entrée dans le goulet Brest le vendredi 13 mars. Dans les jours qui ont précédé, la question des évènements prévus, notamment avec les familles, s’est évidemment posée. Pour éviter une contamination du bâtiment, il est décidé, dans la droite ligne du précepte de l’Armée consistant à se protéger face à une menace venant de l’extérieur, d’annuler toutes les visites à bord, une réunion des chefs d’état-major des marines dont les bâtiments étaient intégrés au GAN, ainsi que la sortie en mer que le porte-avions devait faire avec les familles des marins. En revanche, ceux-ci sont autorisés à voir leurs proches à terre durant le week-end. Alors que les gestes barrières ont été mis en place sur le porte-avions, on leur demande cependant de faire attention aux contacts pendant l’escale. La concession sur le maintien des retrouvailles en familles surprend un certain nombre d’observateurs avant même que le bateau s’amarre à Brest. C’est un « risque assumé » répondent alors les autorités, qui ne veulent sans doute pas faire face à la grogne des familles. Car certaines viennent de loin, de toute la France en fait (y compris d’Alsace et du Morbihan tout proche) pour partager un week-end après déjà près de deux mois de séparation. Difficile donc de leur refuser ce « plaisir » au dernier moment. Il faut rappeler aussi qu’à cette période encore, si le Covid-19 inquiète de plus en plus, c’est encore surtout l’affaire de l’Est, dont les cris s’alarme ont du mal à trouver écho dans le reste du pays. De Paris à la pointe Bretagne, on a encore pas bien compris la menace et on est à mille lieues d’imaginer les mesures de confinement qui seront décidées quelques jours plus tard, dans la soirée du 16 mars. Le gouvernement se veut d’ailleurs rassurant et malgré les critiques, maintient le premier tour des élections municipales, qui se déroulent le 15 mars. Tout ira ensuite très vite, la posture changeant radicalement du jour au lendemain, quelques heures après le départ de Brest du GAN.

La contamination du Charles de Gaulle s’est-elle faite lors de cette fameuse escale à Brest ? Aucune confirmation à ce stade mais bien sûr de forts soupçons, en particulier par le possible truchement de premiers cas asymptomatiques dans une population globalement jeune et en bonne santé, donc moins sensible aux formes graves du virus, ce qui expliquerait une explosion à retardement. Toujours est-il qu’assez rapidement après ce passage en Bretagne, on commence à tousser et à avoir de la fièvre à bord. Quelques cas tout d’abord, rien de plus, des symptômes que les médecins du porte-avions attribuent plutôt à des états grippaux classiques pour la saison et l’environnement. Car le bâtiment évolue en mer du Nord, propice donc aux coups de froid, en particulier pour les personnels travaillant sur le pont d’envol.

Malgré l’aggravation de l’épidémie en Europe et l’annulation des principaux exercices programmés pendant cette phase « nordique » de la mission Foch, d’abord Frisian Flag organisé par l’OTAN puis l’entrainement britannique Joint Warrior, le GAN poursuit sa mission en mer du Nord, qui vise à affirmer la présence navale française et européenne dans la zone, tout en contribuant à la sécurité des approches maritimes de l’UE. L’escorte du Charles de Gaulle se compose d’ailleurs d’un nombre exceptionnellement élevé de bâtiments d’autres marines européennes. Parmi eux, la frégate belge Leopold I, qui quitte prématurément le groupe aéronaval pour rallier au plus vite sa base de Zeebrugge, où elle arrive le 27 mars. La vielle, le ministère belge de la Défense avait annoncé qu’un marin du Leopold I était atteint du Covid-19. Et le Charles de Gaulle ? Toujours rien à signaler selon les autorités françaises, de nouveau interrogées à cette période. Ce qui n’empêche pas l’inquiétude de monter à bord. Il y a encore des malades, mais une contamination au Covid-19 est toujours écartée. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement puisqu’il n’y a pas de cas grave nécessitant une évacuation et, surtout, qu’il n’y a toujours aucun moyen d’effectuer des tests à bord pour en avoir le cœur net.

Le GAN, après avoir mené du 23  au 27 mars un exercice avec les forces aériennes néerlandaises (Frisian Resilience), organisé suite à l’annulation des manœuvres de l’OTAN, s’apprête à réaliser sa troisième escale du déploiement, cette fois au Danemark. Cependant, compte tenue de la situation sanitaire générale et du fait que le pays a fermé ses frontières depuis le 13 mars, les bâtiments n’accostent pas comme prévu dans les ports d’Aarhus et Copenhague. Ils se mettent au mouillage devant le port danois de Frederikshavn les 29 et 30 mars. Pendant ces deux jours, des masques et du gel hydro-alcoolique sont embarqués. Mais toujours pas de tests. Quant aux marins, ils ne descendent pas à terre. Seuls quelques mouvements de personnel interviennent, pour des raisons administratives et personnelles. Onze marins descendent ainsi au Danemark, dont un officier-marinier de la flottille 4F. Le militaire souffre de symptômes suspects. Il est testé à deux reprises et s’avère négatif au Covid-19. Cela semble rassurer le commandement. Sauf qu’un officier, lui aussi descendu au Danemark, développe le coronavirus six jours après son débarquement.  

Dès lors, le doute n’est plus vraiment permis. Surtout que le nombre de malades à bord du Charles de Gaulle augmente de manière anormale (une vingtaine de marins étaient en quarantaine lundi, pour des symptômes grippaux ou en « sas » après un embarquement récent). Après avoir constaté une hausse sensible sur 48 heures, le commandant du porte-avions rend compte mardi à sa hiérarchie de cette situation et demande la posture à adopter. Alertée, la ministre des Armées décide alors d’ordonner le retour du bâtiment à Toulon.

Le casse-tête du débarquement

Il reste maintenant à savoir combien de marins vont au final être infectés par le Covid-19 et comment leur débarquement et leur prise en charge vont s’organiser. Un vrai casse-tête en perspective pour les autorités. Car il n’est évidemment pas question de faire de ce cluster flottant une source de contamination majeure via le retour chez eux de plus de 1700 marins. On le sait depuis longtemps, les virus ont tendance à se répandre comme une trainée de poudre à bord des bateaux, des lieux confinés par excellente. Il est donc à craindre que la promiscuité à bord d’un bâtiment tel le Charles de Gaulle a pu faciliter la transmission du Covid-19, surtout s’il circule à bord depuis plusieurs semaines.

A Saint-Nazaire, 15% de l’équipage du paquebot Celebrity Apex atteint

Plus que le porte-avions américain USS Theodore Roosevelt, dont on ne connait pas le nombre final de marins ayant contracté le Covid-19, on peut se référer aux exemples de certains paquebots victimes d’une épidémie. En particulier celui du Celebrity Apex, avec son équipage au complet mais encore vide de passagers car pas encore entré en exploitation commerciale. Touché par le virus fin mars au moment de sa livraison par les Chantiers de l’Atlantique, il n’a toujours pas bougé de son quai à Saint-Nazaire. Sur ce navire de 306 mètres, 130.800 GT de jauge et 1467 cabines pour les passagers, les 7 premiers cas de Covid-19 ont été confirmés le 25 mars, quatre jours après une très controversée crew party organisée à bord. Immédiatement, d’importantes mesures d’isolement ont été prises, avec quatre niveaux de confinement et des zones séparées associées : les malades, les cas contacts initiaux (78 personnes, ceux qui ont côtoyé les cas contacts et les autres. Tout le monde a été logé dans des cabines séparées, en utilisant celles des passagers. Mais il était déjà trop tard, comme l’ont démontré les tests réalisés sur l’ensemble des occupants du paquebot, une opération coordonnée par l’armateur, l’Agence régionale de santé et la préfecture des Pays de la Loire. Au final, 217 des 1460 personnes présentes à bord du Celebrity Apex ont contracté le Covid-19, soit 15% de l’équipage. En date du 7 avril, quatre d’entre elles étaient hospitalisées.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

Aller plus loin

Rubriques
Défense
Dossiers
Marine nationale