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Depuis plusieurs années, la mer Noire suscite une attention particulière de la part des armées françaises, et notamment de la Marine nationale. Il faut dire que le secteur est très sensible alors que les enjeux économiques et géopolitiques y sont importants, entre convoitises autour de l’exploitation de nouveaux gisements pétroliers et gaziers, sécurité des approvisionnements par voie maritime dans une zone fermée par les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles… Le tout sur fond de rivalités régionales, dans le prolongement des tensions en Méditerranée orientale. Le conflit en Ukraine, qui a vu l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, puis les récentes velléités expansionnistes d’Ankara ont marqué la région, où cohabitent et s’opposent parfois de grands pôles : Russie, Union Européenne, Turquie, OTAN…

Dans ce contexte, la France, en tant que nation européenne et membre de l’Alliance atlantique, patrouille régulièrement en mer Noire, sa flotte y assurant plusieurs semaines de présence chaque année. La dernière mission en date est celle effectuée du 6 au 28 mai par le patrouilleur de haute mer (PHM, ex-aviso) Commandant Birot, rentré à sa base de Toulon dans la soirée du 3 juin.  « La Marine nationale se déploie en mer Noire au moins une fois par an, avec trois objectifs principaux : marquer comme dans d’autres régions du monde l’attachement de la France à la liberté de naviguer dans les eaux internationales mais aussi les détroits qui sont ici régis par la convention de Montreux ; coopérer avec les marines riveraines ; et permettre à notre état-major de disposer d’une capacité autonome d’appréciation de la situation sur zone », explique à Mer et Marine le capitaine de corvette Florentin Dhellemmes, pacha du Commandant Birot.

 

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© MARINE NATIONALE - CDT BIROT

Le Commandant Birot franchissant le Bosphore (© : MARINE NATIONALE - CDT BIROT)

 

Sérieux entrainement à la lutte antiaérienne avant le départ

La mer Noire n’est pas une région de patrouille comme les autres, telles les missions Corymbe conduites depuis 1990 par la flotte française dans le golfe de Guinée. Le PHM y a d’ailleurs réalisé une rotation cet hiver, entre le début du mois de décembre et la mi-février. Avant de partir vers la Méditerranée orientale et les détroits turcs, le Commandant Birot est repassé par Toulon, pour y faire relâche, et s’entrainer dans la perspective de son déploiement suivant en mer Noire. « Nous avons bénéficié d’un entrainement dans le haut du spectre avec des exercices et scénarios plus complexes, orientés notamment sur la lutte antiaérienne avec le concours de moyens aériens ». Objectif : être en mesure de réagir rapidement en cas de menace venue des airs et bien positionner le bâtiment afin d’assurer sa protection et avertir des aéronefs en approche. Un entrainement spécifique qui n’a rien de surprenant en prévision d’une mission en mer Noire, où les Russes en particulier protègent jalousement ce qu’ils considèrent comme l’un de leurs pré-carrés.

Pas de rencontre agressive

Les bâtiments et l’aviation russes sont ainsi des habitués des démonstrations de force et des manœuvres « viriles » sur les navires occidentaux croisant dans ces eaux. Surtout quand le contexte diplomatique est tendu, ce qui n’était pas le cas cette fois. « Nous avons été survolés et marqués par des unités russes mais il n’y a rien eu d’exceptionnel, c’est la manière d’agir des Russes dans la zone, nous n’avons pas été confrontés à des choses agressives et chacun est resté dans une posture de respect et a réagi de manière professionnelle ». Rien de particulier non plus à signaler du côté des Turcs, malgré les fortes tensions survenues en 2020 entre Paris et Ankara. « Comme toutes les nations riveraines de la mer Noire ils surveillent ce qui s’y passe, il n’y a pas eu d’interactions particulières, ils nous ont juste interrogés poliment, comme cela se fait partout ».

Un moyen proportionné

Avec ses 80 mètres de long et un armement quasi-exclusivement basé sur de l’artillerie, à laquelle s’ajoute un système surface-air léger Simbad, le bâtiment français ne représentait, il est vrai, pas une menace majeure, même s’il dispose de moyens assez importants (radars et guerre électronique) pour surveiller et se renseigner. Un juste milieu entre un bateau trop peu équipé pour être vraiment utile et une frégate lourde capable d’épier toute la région mais trop « agressive » pour la susceptibilité de certains Etats riverains, à commencer par la Russie et la Turquie. C’est pourquoi ce sont généralement des patrouilleurs qui se collent à ces missions, la France ne passant au niveau supérieur que lorsque la situation géostratégique se dégrade, et encore de manière jusqu’ici très graduée, par exemple en 2017 avec l’envoi de la frégate La Fayette. La situation est aujourd’hui relativement calme et le programme du Commandant Birot ne comprenait pas d’étape susceptible de froisser diplomatiquement la Russie, comme une escale en Ukraine. Il n’y avait donc aucune raison que la mission se passe mal, ce qui n’empêche pas les marins d’être toujours très vigilants car la situation peut rapidement se tendre dans cet espace.

 

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© MARINE NATIONALE - CDT BIROT

Avec le chasseur de mines bulgare Tsybar (© : MARINE NATIONALE - CDT BIROT)

 

Coopération avec la Bulgarie et la Roumanie

Pendant cette mission, le PHM français a rencontré différents bâtiments de marines partenaires, dont le patrouilleur britannique HMS Trent. Mais il plus particulièrement travaillé la coopération avec deux pays riverains, la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’Union européenne et de l’OTAN qui apprécient grandement les missions régulières des forces navales alliées en mer Noire. Celles-ci constituent en effet pour ces deux nations, qui se sentent menacées par leurs grands voisins, un précieux appui et le rappel de l’importance que leur accordent l’UE et l’Alliance atlantique. Cette dernière envoie d’ailleurs régulièrement l’un de ses groupes de guerre des mines dans la zone, comme ce fut le cas l’an dernier avec le SNMCMG2 (Standing Nato Maritime Contermeasures Group 2) auquel était intégré le chasseur de mines français Orion. Déjà venu en mer Noire en 2019, le Commandant Birot, lui, a participé à des exercices avec les marines roumaine et bulgare, tout en réalisant des escales dans les deux pays, l’une à Constanza et l’autre à Varna, afin de renforcer la coopération et l’action diplomatique en mer et à terre avec ces partenaires.

 

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© MARINE NATIONALE - CDT BIROT

Escale à Varna (© : MARINE NATIONALE - CDT BIROT)

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Piquet d'honneur pour l'accueil de l'ambassadrice de France en Bulgarie (© : MARINE NATIONALE - CDT BIROT)

 

« Les marines bulgare et roumaine maîtrisent les procédures pour travailler au sein d’une force interalliés et nous avons un bon niveau d’interopérabilité », dit le commandant du PHM français, qui a notamment évolué avec le mouilleur de mines roumain Vice-amiral Constantin Balescu et le chasseur de mines bulgare Tsybar, qui n’est autre que l’ancien Myosotis belge (une unité du type CMT comme l’Orion) racheté en 2007. « Ces échanges sont importants car ils contribuent développer l’interopérabilité de nos marines et à enrichir notre connaissance du théâtre, ce qui nous permet d’avoir une meilleure appréciation de ce qui se passe dans cette zone complexe. La coopération avec la Roumanie et la Bulgarie, qui sont exposées à ce qu’elles considèrent comme un risque important, permet aussi à la France de manifester sa présence et son soutien à ces pays. Et pour nous marins, ce sont des missions très intéressantes car les enjeux sont importants, l’équipage est très impliqué dans la compréhension d’un tel déploiement, ce que nous cherchons à faire, quelle sont nos intentions… »

 

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© MARINE NATIONALE - CDT BIROT

Avec le chasseur de mines bulgare Tsybar (© : MARINE NATIONALE - CDT BIROT)

 

Dernières années de service pour l’ancien aviso

Mis en service en 1984, le Commandant Birot doit être désarmé en 2025. Il fait partie de la série des dix-sept avisos du type A69 construits à Lorient pour la Marine nationale, au sein de laquelle ils sont entrés en flotte entre 1976 et 1984. Suite des restrictions budgétaires, huit ont été prématurément retirés du service entre 1997 et 2002, six étant vendus à la Turquie et deux autres finalement déconstruits en 2025. Initialement conçus pour la lutte anti-sous-marine côtière, les A69 étaient des bâtiments très armés mais, après avoir été reclassés en patrouilleurs de haute mer en 2009, ils ont perdu l’essentiel la plupart de leurs moyens offensifs, en particulier les missiles antinavire et torpilles. Il leur reste cependant une solide artillerie, avec une tourelle de 100 mm, deux canons de 20 mm et quatre mitrailleuses de 12.7 mm, ainsi qu’un Simbad avec deux missiles Mistral à poste.

Longs de 80.5 mètres pour une largeur de 10.3 mètres et un déplacement d’environ 1300 tonnes en charge, les PHM, qui sont encore au nombre de six en service dans la Marine nationale, peuvent atteindre la vitesse de 23 nœuds et franchir 3000 nautiques à 18 nœuds, avec une autonomie de 15 jours. Armés par 85 membres d’équipage, ils peuvent accueillir 15 personnels supplémentaires, notamment des commandos et du matériel, de l’espace ayant été récupéré dans les années 2000 dans l’ancienne soute à roquettes et suite au débarquement des quatre tubes lance-torpilles.

Les moyens électroniques comprennent notamment un radar de surveillance DRBV-51A et un radar de navigation, ainsi qu’une conduite de tir DRBC-32E pour le canon de 100 mm.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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