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L’incident survenu le 10 juin entre la frégate française Courbet et trois de ses homologues turques, qui escortaient un cargo probablement chargé d’armes à destination de la Libye, a mis en lumière l’intense activité navale la marine turque en Méditerranée centrale. Elle y joue depuis le début de l’année un rôle crucial dans l’aide militaire que fournit par voie maritime Ankara au gouvernement d’union national (GNA) libyen.

Deux camps et leurs alliés étrangers s’affrontent

Né de la chute du régime du colonel Kadhafi en 2011, emporté par les révolutions du printemps arabe et surtout une intervention occidentale initiée par Paris, Rome, Londres et Washington qui a eu pour effet de plonger le pays dans le chaos, le GNA a été formé en 2016 sous l’égide des Nations Unies. Dirigé par Fayez el-Sarraj, il avait pour objectif de mettre un terme à la guerre civile débutée après le renversement de Kadhafi. Celui-ci a fait voler en éclat l’union d’un pays reposant sur un système clanique et vu le développement et l’opposition de nombreuses milices tribales ou religieuses. Reconnu par la communauté internationale, mais dont le soutien occidental s’est effiloché ces dernières années, le GNA est en conflit ouvert avec le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est-libyen, dont le fief est en Cyrénaïque. Son armée nationale libyenne (ANL) est soutenue par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte, l’Arabie saoudite mais aussi la Russie dont l’implication de plus en plus nette en Libye inquiète les Occidentaux. Haftar bénéficie aussi dit-on, non-officiellement et surtout politiquement, d’un certain appui de pays comme la France et les USA. Ces derniers, qui appellent avant tout à un accord entre belligérants pour mettre fin au conflit, seraient sensibles comme Moscou au discours anti-djihadiste d’Haftar. Paris et Washington veulent quoi qu'il en soit à tout prix éviter que la Libye se transforme en nouvelle Syrie et que le bourbier libyen ne rende plus difficile encore la lutte contre le terrorisme au sud, dans la zone sahélo-saharienne.

Le GNA, qui a de son côté l’appui du Qatar, a surtout conclu fin 2019 un accord stratégique avec la Turquie, qui l’aide massivement sur le plan militaire en déployant des armes, des troupes et des mercenaires, notamment par voie maritime, alors que les alliés d’Haftar peuvent agir de manière moins visible via la frontière entre l’Egypte et la Libye. Le tout, bien sûr, en violation complète de l’embargo sur les armes à destination de la Libye décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2016.

L’intervention turque rebat les cartes

L’intervention turque a en tous cas permis de rebattre rapidement et spectaculairement les cartes militaires sur le terrain. Ainsi, les troupes du GNA ont pu reconquérir les territoires perdus depuis 2019, dont la Tripolitaine dernièrement. Les forces d’Haftar et leurs supplétifs étrangers, notamment russes, ont a contrario subi ces derniers mois de cuisants revers, poussant notamment Moscou à déployer de nouveaux moyens en Libye, dont des avions de chasse en mai pour tenter de rétablir la situation.

Une nouvelle Syrie aux portes de l’Europe ?

Ainsi, comme d’autres pays à l’image de la Syrie ou du Yémen, la Libye devient le centre d’une dangereuse lutte d’influence entre puissances étrangères. Une guerre par procuration qui, au-delà de prolonger un conflit local meurtrier avec des conséquences humanitaires dramatiques, pour la population comme pour les migrants qui arrivent ou sont bloqués en territoire libyen, menace la stabilité de la région et complexifie les relations internationales sur d’autres théâtres. Avec la crainte que cette poudrière finisse par exploser en provoquant des conséquences catastrophiques dans le nord et jusqu’à l’ouest de l’Afrique, impactant également directement la sécurité de l’Europe, dont les frontières sud (îles italiennes et Malte) ne sont qu’à quelques centaines de kilomètres des côtes libyennes.

La volonté turque d’émancipation et d’indépendance

L’engagement en Libye de la Turquie tient en plusieurs raisons d’ordre géostratégiques et économiques. Recep Tayyip Erdogan, élu président depuis août 2014 et de nouveau vainqueur aux élections de 2018, a considérablement renforcé son pouvoir depuis la tentative avortée de coup d’Etat en 2016 et l’importante purge qui a suivi. L’homme fort de la Turquie, qu'il dirige désormais d’une main de fer, cherche à accroître son influence dans le monde musulman, se posant en recours face à l’Arabie saoudite. Dans le même temps, il souhaite rendre la Turquie plus souveraine et moins dépendante de ses alliés occidentaux traditionnels, à commencer par les Etats-Unis. Quitte à jouer un jeu trouble avec l’OTAN (dont la Turquie est membre depuis 1952) et y poser graves de problèmes quand ses intérêts ne vont pas dans le même sens que ceux de ses partenaires, comme c’est le cas actuellement en Libye. Cette volonté d’émancipation et d’indépendance s’est précédemment vue en 2019 dans l’intervention militaire turque contre les Kurdes, au nord de la Syrie, afin de créer une zone tampon entre les deux pays. Mais aussi dans l’achat par Ankara de redoutables systèmes surface-air russes S-400 (premières livraisons en 2019), provoquant la colère de Washington et la décision de Donald Trump de ne pas livrer de F-35 à la Turquie comme d’imposer au pays des sanctions. Difficile pour autant de rompre les ponts avec l’allié turc, à l’influence croissante et dont le rôle historique au sein de l’OTAN était de permettre en cas de crise avec l’URSS de contrôler les détroits indispensables à la flotte de la mer Noire pour sortir en Méditerranée. La Turquie, pont naturel entre l’Europe, l’Asie centrale et le Proche et Moyen-Orient, constituait de plus un atout majeur de l’Alliance à l'est sur le flanc sud de la Russie, les Américains stockant par exemple de longue date un arsenal de bombes nucléaires sur la base aérienne turque d’Incirlik.

Ankara, qui dépend encore grandement des Américains pour équiper son armée, ne peut pas non plus pousser trop loin les provocations, au risque de graves répercussions économiques en cas de sanctions commerciales occidentales. Pour avancer ses pions, la Turquie sait néanmoins profiter de sa position géographique stratégique, de son appartenance à l’OTAN comme de ses nouvelles alliances, mais aussi des tergiversations diplomatiques de l’administration Trump et des faiblesses de l’Union Européenne, sur laquelle elle brandit régulièrement la menace d’ouvrir ses frontières aux millions de migrants qui se trouvent sur son sol. Dans le même temps, même si la Russie sait utiliser l’évolution de la politique turque pour semer la discorde au sein de l’Alliance atlantique, les relations entre Moscou et Ankara demeurent compliquées et souvent houleuses, d’autant que les deux pays s’affrontent indirectement en territoires étrangers. D’où aussi la volonté de la Turquie, coincée entre l’ex-bloc soviétique, la poudrière du Moyen-Orient et l’Europe, de desserrer cet inconfortable étau géographique en prenant le large.

Le pétrole libyen et le gaz méditerranéen

Les visées sont stratégiques et commerciales, avec là encore la volonté d’accroître son influence internationale et son indépendance économique, notamment sur le plan énergétique pour lequel les approvisionnements turcs dépendent en grande partie de la Russie. C’est l’un des grands objectifs de l’alliance avec le GNA libyen. La Libye est, en effet, historiquement l’un des premiers producteurs de pétrole du continent africain, et présente la particularité de disposer d’hydrocarbures d’excellente qualité, qui nécessitent peu de raffinage. Un trésor également convoité par la Russie. Mais Ankara vise aussi le gaz libyen et méditerranéen. L’accord de

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