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Seule une impulsion politique nouvelle entre Paris et Berlin semble désormais pouvoir éviter le crash du projet franco-allemand MAWS (Maritime Airborne Warfare System), initié en 2017 afin de remplacer à l’horizon 2035 les avions de patrouille maritime Atlantique 2 de la Marine nationale et les P-3C Orion de la Bundeswehr. Cela, par une nouvelle plateforme et différents systèmes déportés, dont des drones aériens.

Les deux pays s’étaient entendus pour développer en commun cette relève, aboutissant à la notification conjointe d’un premier contrat d’étude en 2020 sur l’architecture du futur système. Une seconde phase doit normalement débuter en octobre prochain pour aboutir au choix d’un avion et de son système, le lancement de phase de réalisation du programme commun étant prévu à partir de 2025. C’était le plan initial, avec en attendant la modernisation des avions allemands et français pour leur permettre de rester opérationnels jusqu’en 2035.

Mais les choses se sont compliquées l’hiver dernier lorsque Berlin a renoncé à la modernisation de ses P-3, présentée comme trop coûteuse et risquée. Ce qui se traduit par la nécessité de retirer du service ces avions (huit aujourd’hui en service) dès 2025, l’Allemagne annonçant alors chercher une solution intérimaire entre cette échéance et le MAWS. A cet effet, la France a notamment proposé de mettre à disposition de la marine allemande quatre Atlantique 2 rénovés au standard 6, en plus des 18 qu’elle modernise pour ses propres besoins. En mars, le gouvernement américain faisait savoir qu’il avait approuvé la vente potentielle d’avions de patrouille maritime P-8A Poseidon à l’Allemagne. Une annonce qui avait provoqué des remous à Paris, les Français se rassurant cependant en estimant qu’il était normal que Berlin évalue toutes les options et fasse coter les solutions disponibles.

Mais alors que les Allemands ne donnaient pas suite à la solution intérimaire basée sur les ATL2, ce que les Français redoutaient arriva lorsque le Bundestag, le 26 juin, donna son accord pour l’achat de cinq avions de patrouille maritime P-8A Poseidon à l’Américain Boeing, pour un montant d'environ 1.4 milliard d’euros. Même si cette solution est toujours présentée comme intérimaire de l’autre côté du Rhin, dans l’Hexagone on a du mal à croire que les Allemands vont acheter cinq Poseidon neufs pour ensuite acquérir des appareils complètement différents. Paris, qui a très mal pris cette décision, a demandé des explications à Berlin. « Il va falloir qu’on ait un échange très approfondi l’Allemagne pour s’assurer que les intentions allemandes ne compromettent pas ce projet auquel nous tenons énormément », a expliqué la ministre française des Armées, Florence Parly, lors d’une rencontre avec l’Association des Journalistes de Défense (AJD) le 2 juillet (propos cité dans Capital). 

Concrètement, le ministère des Armées a fait part de son mécontentement à son homologue allemand et, compte tenu de l’évolution de la situation, de son intention de reconsidérer la coopération. Pour l’heure, aucune décision n’a été prise quant à la poursuite ou l’arrêt du projet et les équipes franco-allemandes continuent de travailler sur le plateau commun MAWS installé à Vélizy, dans les locaux de Thales, qui pilote le consortium THED ayant décroché le premier contrat d’étude. En plus du groupe français, ce consortium associe pour mémoire trois industriels allemands : Hensoldt, ESG et Diehl. Ce contrat, qui s’achève en octobre, devrait aller à son terme, mais celui portant sur la seconde phase de l’étude est clairement sur la sellette. D’autant que du côté des avionneurs - Airbus et Dassault Aviation sont en lice - on n’avait pas vraiment compris ni digéré le choix de ne pas être directement intégré dans la première phase d’étude. Son octroi à Thales était d’ailleurs considéré par certains experts du secteur comme une sorte de compensation au fait que l’électronicien n’a pas obtenu de position majeure dans le programme franco-allemand SCAF (système de combat aérien futur). Toujours est-il que face à ce montage étonnant et à la menace de plus en plus précise de voir les Allemands acheter finalement américain, Dassault a pris ses distances avec le projet au printemps. Un retrait qui a fragilisé sa poursuite telle que prévue à l’origine, mais ce sont bien les Allemands qui ont donné le coup de grâce fin juin.  

Que faire maintenant ? D’abord, que les positions et objectifs soient clarifiés entre les gouvernements français et allemand. Pour poursuivre, Paris réclamera sans doute de solides garanties. Il faudra en tous cas trancher d’ici l’automne et la fin du contrat d’étude en cours. Sauf à être repêché in extremis politiquement, si MAWS tombe à l’eau, ce qui semble à ce stade l’option la plus probable, la France n’aura plus qu’à lancer un programme en national. La bonne nouvelle, c’est qu’elle a les moyens de le faire en toute autonomie, en capitalisant sur l’expertise de ses industriels nationaux dans le domaine très complexe de la patrouille maritime, qui combine la surveillance maritime, la lutte anti-sous-marine et antisurface de très haut niveau, le renseignement et les interventions au-dessus de la terre. La rénovation en cours des Atlantique 2, menée par Dassault, Thales et Naval Group, est en cela une très bonne base.

En matière de plateforme, l’avionneur français a déjà un modèle prêt pour le job : son tout nouvel avion d’affaire de grande taille, le Falcon 10X, qui peut être décliné en version PATMAR avec une capacité d’emport de missiles antinavire, de torpilles, de bombes et de bouées acoustiques. Mais il reste aussi Airbus, qui souhaite développer l’A320neo MPA (Maritime Patrol Aircraft), pour peu que cette solution soit pilotée depuis Toulouse par l’avionneur européen.

Quoiqu’il en soit, le renouvellement des ATL2 au cours de la prochaine décennie est une priorité pour la France. Car ces appareils sont indispensables non seulement pour la lutte ASM et la sûreté des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique, mais aussi le contrôle de l’espace maritime et la protection du groupe aéronaval, ainsi que les opérations terrestres de l’armée française pour lesquelles ils fournissent de précieux services en matière de reconnaissance, de renseignement et au besoin d’appui avec une capacité à bombarder des cibles d’opportunité.

A ce stade, le retrait du service des 18 avions modernisés est prévu entre 2031 et 2035.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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