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L'Hôtel de la Marine géré par le Louvre : c'est ce que recommande le rapport remis hier au président de la République par Valery Giscard d'Estaing, lors d'une rencontre à l'actuel l'État-major de la Marine, qui doit quitter les lieux pour rejoindre le complexe de Balard en 2014. A la tête d'une commission spécialement créée pour étudier l'avenir de l'édifice, l'ancien président se dit attaché à ce que l'Hôtel de la Marine ne quitte pas le giron de l'État, comme cela a pu être évoqué au début des réflexions sur son avenir. Des projets immobiliers et hôteliers de luxe avaient notamment été envisagés, provoquant alors de nombreuses polémiques. C'est à la suite de celles-ci que Nicolas Sarkozy avait décidé de créer la commission. Hier matin, son président a estimé que le bâtiment est « emblématique du patrimoine national et qu'il doit demeurer propriété de l'État et à travers lui du peuple français ». Une position confirmée par Nicolas Sarkozy : « on n'allait pas livrer l'Hôtel de la Marine à la spéculation financière ! On n'allait pas faire une Grèce bis ! », a lancé le président de la République, qui doit désormais formaliser sa décision. Une galerie du Trésor français et la Cour des Comptes Le rapport remis au président détaille les futures possibilités d'utilisation du bâtiment de la place de la Concorde, ancien garde-meuble de la Couronne de Louis XV et occupé par la Marine nationale depuis 1789. L'établissement public du Louvre pourrait créer, le long de la colonnade du côté de la place de la Concorde, une galerie du Trésor Français, et ainsi redonner au bâtiment une partie de son rôle de l'Ancien Régime. Cette galerie présenterait « les fleurons des collections illustrant la civilisation et le goût français », et rassemblerait des collections d'objets et d'oeuvres actuellement dispersées entre le Louvre, le Mobilier National, la Manufacture de Sèvres, l'Imprimerie Nationale, les Arts Décoratifs et la Bibliothèque Nationale de France. Le rez-de-chaussée et les cours principales abriteraient des espaces de vente et d'expositions dédiés à l' « art de vivre » français (artisanat et métiers d'art, gastronomie..). Si cette préconisation voit le jour, le public pourra donc relier la rue Royale à la rue Saint-Florentin en passant par les cours de l'Hôtel. Il pourra également accéder au balcon de la colonnade du premier étage, qui s'ouvre sur la place de la Concorde. Des expositions temporaires seraient organisées au deuxième étage. Un restaurant et une médiathèque sur l'histoire de l'alimentation figurent également dans les projets de la commission. Elle recommande également de permettre à la Cour des comptes de s'installer sur 2000 m2 de surfaces de bureaux donnant sur la rue Saint-Florentin. Les espaces restants pourraient être loués comme bureaux. Les travaux d'aménagement devraient coûter 70 à 80 millions d'euros, qui seraient compensés en partie par le produit de la vente des locaux actuels de la Cour des comptes. « L'objectif est que cela coûte zéro au contribuable », a précisé Valéry Giscard d'Estaing, qui a ajouté que les recettes de visite, la location des boutiques et des bureaux devraient équilibrer les dépenses de fonctionnement et d'entretien. La commission préconise de mettre en place « dès la fin de l'année » une structure de préfiguration animée par le Louvre. Un embryon de caractère maritime probablement conservé On le sait, marins et personnalités du monde maritime se sont mobilisés, comme beaucoup d'autres, pour que l'Etat conserve le joyau patrimonial que constitue l'actuelle amirauté. Les « maritimistes » ont d'ailleurs défendu auprès de la commission la nécessité de conserver au lieu un caractère maritime. Il fut, ainsi, proposé d'installer dans une partie des locaux l'Académie de Marine, le Secrétariat général de la Mer, l'Institut Français de la Mer ainsi que le Cluster Maritime Français. L'ensemble représenterait une occupation au sol de quelques centaines de mètres carrés. Ce voeu a été entendu puisque la commission recommande que le bâtiment continue de s'appeler Hôtel de la Marine et souhaiterait qu'une place soit faite afin de conserver une présence emblématique de l'ambition maritime française. Reste que, pour le moment, on n'évoque guère qu'une installation de l'Académie de Marine et la mise à disposition d'une « salle de tradition » pour la Marine nationale. « La vocation maritime du lieu » ne serait pas absente, remarque Francis Vallat, qui évoque néanmoins une certaine frustration : « La place du maritime pourrait être plus importante. L'Académie de Marine symbolise l'histoire mais l'ambition maritime de la France, c'est également le présent et l'avenir. C'est pourquoi nous recommandons toujours que le SG Mer, l'IFM et le CMF puissent s'y installer, d'autant que cela ne représente qu'une place minime par rapport aux espaces disponibles », explique le président du CMF. Ce dernier, qui rappelle également le souhait que la marine puisse régulièrement recevoir dans le prestigieux salon des amiraux. Malgré tout, au Cluster comme dans d'autres instances maritimes, on se félicite des orientations de la commission présidée par VGE. « Ces recommandations vont dans le sens de l'intérêt général et nous sommes heureux que certains projets hôteliers et culturels, qui étaient contraires à la vocation de ce lieu et n'étaient que paillettes et poudre aux yeux, n'aient pas été retenus ». Francis Vallat, comme d'autres, se veut néanmoins prudent. Si le CMF va continuer de faire valoir l'intérêt du monde maritime pour ce lieu, il se méfie aussi du puissant lobbying exercé par un fameux projet de complexe culturel et hôtelier, farouchement combattu ces derniers mois mais qui a, ces jours-ci, repris de la vigueur. « Tant que les décisions ne sont pas prises, il ne faut pas baisser la garde », prévient Francis Vallat. Le projet « la Royale » écarté malgré le soutien de nombreuses personnalités Cette reconversion si contestée de l'Hôtel de la Marine, c'est le projet « La Royale », porté par l'homme d'affaires Alexandre Allard et l'ancien ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres. Soutenue par de nombreuses personnalités du monde des arts et du spectacle, l'idée est de créer un centre artistique de prestige associant diverses disciplines et des suites de luxe pour mécènes et collectionneurs. Près de 180 personnalités, dont les comédiens Isabelle Adjani, Carole Bouquet, Gérard Depardieu, Sophie Marceau les chanteurs Johnny Halliday, Yannick Noah, Raphaël, Florent Pagny, Marc Lavoine, la styliste Agnès B., le chef cuisinier Pierre Gagnaire, l'homme d'affaires Pierre Bergé, le publicitaire Jacques Seguéla, l'avocat Frédéric Salat-Baroux ou le navigateur Olivier de Kersauson, l'architecte Rudy Ricciotti, le designer Philippe Starck, des artistes comme Daniel Buren ou le photographe Yann Arthus-Bertrand ont signé une lettre de soutien au projet. Celle-ci, adressée la semaine dernière au chef de l'État, tire à boulets rouges sur « les tenants de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, qui pensent que l'Hôtel de la Marine ne saurait devenir autre chose que le siège d'une administration prestigieuse ou la nouvelle dépendance d'un musée renommé ». Même si le projet La Royale, proposé par Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres, « peut soulever quelques questions », poursuit la lettre, « il a l'immense mérite, par le débat qu'il a suscité, de démasquer la suffisance de conservatismes acharnés et de montrer qu'il existe des voies audacieuses pour refaire de Paris la capitale mondiale de la création ». Réagissant hier aux conclusions de la commission, qui ne lui sont donc pas favorables, le groupe Allard a estimé que le rapport remis par VGE au président de la République est « dénué de toute ambition culturelle et patrimoniale, (et) risque de faire manquer à la France une opportunité de mettre un symbole du patrimoine national au service de la création ». Des meubles royaux à l'abolition de l'esclavage Les différents protagonistes continuent donc de porter le fer autour de la place de la Concorde, que domine depuis 237 ans l'Hôtel de la Marine, dont la construction a débuté en 1757. A l'époque, les plans sont réalisés par l'architecte Ange-Jacques Gabriel, chargé d'aménager la place Louis XV, future place de la Concorde. Le bâtiment, qui est achevé en 1774, sert d'abord de garde meuble royal. Y sont stockés, entretenus et restaurés le mobilier, les tapisseries, les luminaires et les objets de décoration les plus précieux des demeures royales. On peut également y admirer les joyaux de la couronne, qui y seront dérobés en 1792. L'Hôtel de la Marine et son jumeau, l'actuel Hôtel Crillon, connaissent leur premier grand évènement historique en 1778. C'est, en effet, dans leurs murs qu'est signé, le 6 février, le Traité d'Amitiés et d'Echanges entre le roi de France et les treize Etats Indépendants d'Amérique. Par ce traité, Louis XVI reconnaît l'indépendance des Etats-Unis. Le ministère de la Marine, créé par Colbert le 7 mars 1669, quitte Versailles pour une nouvelle demeure à l'occasion de la Révolution, en 1789. L'Etat major s'y installera 17 ans plus tard. En 1848, l'Hôtel de la Marine voit la signature de l'acte d'abolition de l'esclavage, projet porté par le sous-secrétaire d'Etat à la Marine de l'époque, Victor Schoelcher. Cet acte politique majeur mettra progressivement fin à la « traite des noirs », dont 14 millions d'hommes, femmes et enfants furent victimes. Ce n'est qu'en 1961 que le Secrétariat d'Etat à la marine cesse d'exister. A cette date, l'ensemble des composantes militaires est regroupé au sein du ministère des Armées, qui deviendra ministère de la Défense. L'Hôtel de la Marine continue d'abriter l'Etat-major de la Marine. D'une superficie totale de 5440 m², dont 4000 m² de surface bâtie, le bâtiment compte pas moins de 553 pièces dont le fameux salon des amiraux. L'Hôtel de la Marine a récemment bénéficié d'un programme de rénovation, notamment de sa façade et des ses plus beaux salons. D'un coût de 6.2 millions d'euros, ce chantier a été financé grâce au mécénat du groupe Bouygues.

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