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En 1930, sur un îlot désertique perdu en plein océan Indien, sept gardiens, dont six Bretons, tous salariés d’une société de pêche du Havre, ont tenté de survivre pendant neuf longs mois, après avoir été « oubliés » par leur employeur.

Un eldorado pour les pêcheurs de langoustes, sur une île du bout du monde… C’est ainsi que René Bossière, patron de la société La Langouste française présente Saint-Paul, une petite île volcanique de 8 km² située au sud de l’océan Indien. C’est sur ce territoire des terres australes françaises que l’industriel rêve de construire une usine de fabrication de conserves de langoustes. Après des années de réflexion, il fait recruter, en 1928, une trentaine de Bretons - ouvriers, pêcheurs, paysans ou encore valets de chambre - originaires de Pont-Aven et de Concarneau, leur laissant miroiter un salaire confortable pour cette entreprise. L’expédition débarque après deux mois de voyage ponctué de tensions entre Alfred Caillé, représentant de la Compagnie de la Langouste française, et ses nouveaux employés.

Cette première campagne, qui se déroule durant l’été austral - entre octobre et mars - est pourtant un succès. L’usine, le poste de radio-télégraphie (TSF) ainsi que le petit village fait de bungalows sont construits en un temps record, la pêche à la langouste se révèle fructueuse (20 000 crustacés pêchés en moyenne par jour) et les boîtes de conserves produites sont d’excellente qualité. Néanmoins, à son retour, le contingent réclame son dû et ne veut plus entendre parler de cette île maudite, battue par les vents.

Sept volontaires pour garder l’île désertique

Aucun souci pour la Compagnie, qui engage une nouvelle équipe d’une trentaine de Finistériens, mais constituée cette fois de couples. Pour augmenter le rendement, une centaine de travailleurs malgaches, une main-d’œuvre encore moins chère, sont également embauchés. Après cette seconde campagne, là aussi abondante, Henri Fargon, le directeur adjoint de la société, demande à un groupe de volontaires de rester sur place afin de préserver l’outil de production pendant l’hiver austral. Sept d’entre eux acceptent : Julien Le Huludut, Victor et Louise Le Brunou, enceinte, Pierre Quillivic, Louis Herlédan, Manuel Puloc’h, ainsi qu’un jeune Malgache, François Ramamongi. Avec le stock de nourriture, composé essentiellement de boîtes de conserves, ils ont théoriquement de quoi tenir jusqu’au retour des équipes, sept mois plus tard. De toute façon, Fargon promet de leur envoyer, sous trois mois, un navire avec du ravitaillement et du courrier.

Une succession d’événements tragiques

Les semaines passent, les gardiens - âgés de 18 à 31 ans - tuent le temps comme ils peuvent, en se baladant sur l’île, en entretenant le matériel et en écoutant de la musique, avec l’espoir de voir arriver bientôt un navire. Car une partie du stock de conserves laissé sur place s’avère être avariée, endommagée par un incendie qui a ravagé la réserve au cours de l’été. Cela fait cinq mois que leurs compagnons sont partis, toujours pas de bateau à l’horizon, pas de médecin, pas de communication vers l’extérieur - les naufragés volontaires ne savent pas se servir du poste de TSF.

Le 26 mars 1930, Louise Le Brunou accouche d’une petite Paule. Le bébé égaie un peu le quotidien, mais décède à seulement huit semaines. Deux mois plus tard, toujours sans contact avec le monde extérieur, Manuel Puloc’h est la première victime du scorbut. En cause, l’excès de conserves et le manque de nourriture fraîche, qui provoque une carence en vitamine C. Ses compagnons d’infortune comprennent qu’ils sont tous condamnés si jamais personne ne vient les secourir ! François Ramamongi et Victor Le Brunou connaissent le même sort tragique, tandis que Pierre Quillivic, sorti pêcher en mer, meurt noyé.

Le 6 décembre 1930, enfin, après neuf long mois, le bateau de la Compagnie, avec à son bord la nouvelle équipe pour la saison de pêche, pointe à l’horizon. À leur arrivée, c’est la stupeur, ils découvrent le drame qui s’est joué ici pendant l’hiver austral. Cependant, la troisième campagne de pêche débute comme si de rien n’était, mais, le 10 février 1931, un message de SOS est envoyé depuis l’île. Une trentaine de Malgaches succombent, victimes d’un mal étrange. Le médecin du navire de la Compagnie de la Langouste française ordonne le rapatriement de la colonie de Saint-Paul, qui sera finalement abandonnée.

Pour en savoir plus

« Les oubliés de Saint-Paul » de Daniel Floch, éditions Ouest-France,1982.

Le site de l’association « Faire vivre le souvenir des oubliés de l’île Saint-Paul » : oubliesdesaintpaul.e-monsite.com

En complément

Faire perdurer leur souvenir.

La nouvelle de ces oubliés de Saint-Paul fait rapidement la Une des journaux. S’en suit un procès, intenté par les victimes et leurs familles. Ce dernier va durer près de six ans, entre le dépôt de plainte et le jugement en appel. La direction de La Langouste française accuse ses gardiens d’avoir eux-mêmes provoqué leur sort et tente de se dédouaner. Malgré cette défense agressive, la Justice reconnaît la culpabilité de la société havraise et la condamne à verser des indemnités de dédommagement aux trois survivants, ainsi qu’à la veuve d’Emmanuel Puloc’h. Rien n’est prévu en revanche pour la famille de Quillivic et de Ramamongi. Pire, l’argent ne sera jamais versé, car l’entreprise a fait faillite entre-temps.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de ces naufragés du bout du monde sombre à nouveau dans l’oubli. Ils n’étaient que quelques Bretons de milieu modeste… Mais c’était sans compter la mobilisation de Maryvonne Tatéossian et Dominique Virlouvet, respectivement fille et petite-nièce de Julien Le Huludut, l’un des trois rescapés de Saint-Paul. Les deux femmes ont créé, en 2013, une association pour entretenir le souvenir des oubliés de Saint-Paul. Grâce à cette dernière, un timbre commémoratif a été édité en 2015, par le programme philatélique des Terres antarctiques et australes françaises. Suite à la mobilisation de ses membres, la Ville de Concarneau a baptisé un square en leur mémoire, et une plaque commémorative a été posée sur cette terre australe où ceux qui n’ont pas survécu sont enterrés.

Un article de la rédaction du Télégramme

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