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La mort d'au moins 27 personnes dans le détroit du Pas-de-Calais, le 24 novembre, a subitement braqué l’attention sur les périlleuses traversées de la Manche tentées par de nombreux migrants à bord d'embarcations gonflables baptisées « small boats » outre-Manche. Un phénomène en très nette augmentation depuis le début de l’année. Selon le Home Office britannique, plus de 25.000 migrants ont tenté la traversée. La préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord a pour, sa part, avancé le chiffre de 1281 tentatives de traversées impliquant 33.083 personnes, dont 8200 ont été ramenées en France. C’est trois fois plus que l’année précédente.

Comment expliquer cette recrudescence ? De nombreux observateurs pointent la sécurisation du nouveau port de Calais et d’Eurotunnel. Des clôtures de grillages et barbelés de plusieurs mètres de haut avec chemin de ronde ont rendu presque impossible l’approche par les migrants. Sans compter l'installation de caméras thermiques, détecteurs de CO2 et même de drones. Alors qu’ils tentaient auparavant de se glisser dans des camions, remorques ou ferries, ils ont dû se résigner à essayer de franchir les 33 kilomètres (au plus proche) du détroit par leurs propres moyens, en partant des plages lorsque la météo semble clémente. Si le phénomène se concentre sur Calais et Grande-Synthe, il s'agit désormais de sécuriser une bande littorale de 130 km, du Dunkerquois à la Baie de Somme, de jour comme de nuit. Le 22 novembre, le ministère de l'Intérieur a annoncé qu'il avait investi 11 millions d'euros dans des équipements (vision nocturne, caméras thermiques, lampes, projecteurs d'éclairage tactique, moyens d'interception et de communication...) et plus de 100 véhicules (quads, 4x4, semi-rigides, véhicules dotés de moyens de surveillance et de détection) dans le cadre d'un accord de coopération avec le Royaume-Uni.

Des embarcations peu communes

De leur côté, pour traverser la Manche, passeurs ou migrants doivent trouver des embarcations et un moyen de propulsion. Plusieurs moyens peuvent être mis en oeuvre. Ainsi, le 24 novembre, les migrants avaient pris place à bord d’un canot de fabrication artisanale, indiquent certaines sources à Mer et Marine. Impossible de savoir d’où venait le moteur : il a disparu pendant le naufrage.

 

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© MARINE NATIONALE

(© MARINE NATIONALE)

 

Mais depuis quelques temps, alors que les tentatives de traversée sont en constante augmentation, des sauveteurs contactés par Mer et Marine, remarquent l'utilisation de plus en plus fréquente d'assez grands canots pneumatiques de piètre qualité, peu communs sur nos côtes. Les migrants s’y entassent, le boudin frisant la surface de l’eau, à la merci des vagues et du trafic maritime intense. Des photos largement relayées par la presse, montrent ces longs canots de 8 à 10 mètres, manifestement neufs, conservés par la Border Force à Douvres. Certains peuvent accueillir jusqu’à 50 personnes payant, chacune, entre 2000 et 6000 euros.

Il y a quelques années, les vols de bateaux ou de matériels étaient fréquents dans les ports, se souvient Alain Ledaguenel, président de la station SNSM de Dunkerque : « Il y avait des embarcations, des semi-rigides piqués dans les ports de plaisance à droite à gauche. Des moteurs aussi. A la limite, ça passait plutôt pas trop mal. C’était des bateaux d’origine européenne plutôt bien faits. Sauf qu’ils ne savaient pas s’en servir. Enfin ça, ça n’a pas changé ».

Filières

Ce qui a changé, c’est que « le crime organisé achète par conteneurs entiers des pneumatiques improbables de 8 à 10 mètres, comme on en trouve en Méditerranée. Ils achètent ça par conteneurs, qui viennent de Chine. C’est débarqué où ? En Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne… Là où il y a un énorme trafic de porte-conteneurs et ensuite c’est ventilé sur les côtes du Pas-de-Calais par des petites camionnettes jusque dans les dunes, un peu partout. Le moment venu, ils les portent sur la plage et ils essaient de partir », reprend Alain Ledaguenel. Ces embarcations n'ont même pas d’anneau, de filière ou de bout pour permettre un remorquage ou amarrage, ce qui oblige la SNSM à prendre les rescapés à bord, même si la vedette est petite. Des situations qui se produisent alors que les secours sont souvent débordés, car les passeurs tentent de profiter d’un effet de masse en lançant de nombreuses embarcations au même moment pour mieux échapper à la police.

 

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© DR

(© DR)

 

Effectivement, ces dinghies ressemblent beaucoup à ceux que l’on voit en Méditerranée, pour lesquels la provenance de Chine avait été établie. Ils étaient alors achetés tout à fait légalement et arrivaient par conteneurs jusqu'à des ports de commerce régionaux, avant d'être livrés aux commanditaires. 

Quant aux moteurs, des photos que s'est procuré Mer et Marine, montrent des machines portant un nom chinois. Ces copies de marques bien connues, comme Yamaha ou Mercury, sont en vente libre sur des sites Internet pour trois fois moins chers que les originaux, a-t-on constaté.

 

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© DR

(© DR)

 

Le récent démantèlement d’une filière de passeurs dans le nord de la France qui aurait fait passer 250 migrants par mois a permis d’apprendre que les canots venaient de Chine, en passant par la Turquie et l’Allemagne. Une provenance qui fait écho aux déclarations du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, le jour du drame, qui a affirmé que les canots étaient « achetés et payés en liquide en Allemagne ». Il avait alors appelé Berlin à entraver ces ventes. Lors d’une réunion dimanche à Calais, avec des délégations de Belgique, d’Allemagne, des Pays-Bas, d’Europol et de Frontex, il a d’ailleurs été décidé de mener des actions concrètes pour viser l’acheminement des bateaux et moteurs en coopération avec la Turquie et la Chine d'où viendrait ce matériel.

Kayaks et achats d'occasion

Cela n'empêche pas les migrants d'utiliser d'autres méthodes. Dans un rapport rédigé à partir de sources ouvertes, le travailleur humanitaire Loan Torondel relèvait également plusieurs cas où des canots pneumatiques ont été tout simplement achetés d’occasion via des sites de ventes d'occasion entre particuliers à travers la France ou dans un magasin de sports nautiques aux Pays-Bas.

 

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© PREFECTURE MARITIME MANCHE MER DU NORD

Trois migrants à bord d'un kayak. (© PREFECTURE MARITIME MANCHE-MER DU NORD)

 

Récemment, Decathlon a dû cesser la commercialisation de kayaks dans ses magasins de Calais et Grande-Synthe, près de Dunkerque. L’enseigne s’inquiétait qu’ils soient « détournés de leur usage sportif » et puissent « servir d’embarcations pour traverser la Manche ». Quelques cas ont en effet été rapportés. Et puis il y a les fabrications artisanales, comme cela était le cas pour le drame du 24 novembre. Avec des bateaux fabriqués à partir d'une simple toile plus ou moins hermétique, de colle lambda et pour le tableau arrière supportant le moteur une vulgaire plaque de contreplaqué. Des embarcations à usage unique ultra-dangereuses qui peuvent être montées n'importe où, à l'abri des regards, ce qui rend cette source d'approvisionnement extrêmement compliquée à contrôler pour les autorités. 

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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