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Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de 1983.

Le monde évolue toujours en pleine Guerre Froide. On tire encore les leçons du conflit des Malouines, la guerre Iran-Irak se poursuit et le Liban s’enfonce dans la guerre civile, le mois d’octobre étant marqué par l’attentat du Drakkar. La flotte soviétique continue de se moderniser et les Occidentaux découvrent pour la première fois, en Méditerranée, le prototype d’une nouvelle série de grands croiseurs. Il s’agit du Slava (devenu Moskva en 1995, une photo de ce bâtiment illustrant cet article), coulé en ce mois d’avril 2022 lors la guerre en Ukraine, où il avait vu le jour. Pendant ce temps, les Suédois traquent le long de leur littoral de mini-sous-marins, que l’on soupçonne d’être équipés de chenilles. En France, l’année 1983 voit la Marine nationale mettre en service un quatrième bâtiment de transport léger (Batral) destiné aux territoires ultramarins, le Jacques Cartier, alors que le sous-marin Doris est victime d’un grave accident. Les vieux avions de patrouille maritime Neptune tirent leur révérence en métropole et la Jeanne d’Arc ramène du Vietnam les cendres de Francis Garnier et Doudart de Lagrée. Côté américain, un programme de nouveaux destroyers, dont la tête de série prendra le nom d’Arleigh Burke, est dévoilé. On commémore aussi les 20 ans de la perte du sous-marin nucléaire d’attaque USS Thresher et les 30 ans de la mise en service de l’USS Albacore, dont la forme de coque en goutte d’eau a révolutionné l’hydrodynamisme des bateaux noirs.

C’est aussi en 1983 que se déroule l’histoire du cargo Niagara, qui s’échoue sur les côtes corses malgré un raid de Super Etendard destiné à le couler, et que la Coupe de l’America échappe pour la première fois de son histoire au yacht club de New York. Dans ses chroniques, Pierre Deloye évoque aussi de nombreux sujets culturels et historiques, commente les traditions et narre de nombreuses anecdotes.

 

Conjugaisons

Article paru dans Le Télégramme du 04/01/83

Le 1er janvier 1933, il y avait tout juste cinquante ans samedi, la Royal Navy, les Royal Fleet Auxiliaries et la Marine marchande britannique changeaient leurs ordres à la barre. Dorénavant pour aller à droite on ferait mettre la barre à droite et pour aller à gauche on ferait mettre la barre à gauche. Une idée aussi simple était une véritable révolution ; les journaux d'outre-Manche en parlèrent comme d'un événement prodigieux.

Jusque-là les Anglais étaient restés fidèles en esprit à la barre franche, en dépit de tous les progrès, en dépit des circuits hydrauliques et des servo-moteurs. Pour aller à droite on feignait toujours de croire que le barreur avait entre les mains une barre franche et on lui ordonnait de la pousser vers la gauche. Moyennant quoi il obéissait scrupuleusement en tournant sa roue vers la droite.

Ce système admirablement britannique durerait encore si les étrangers avaient eu le bon esprit de s'y conformer. Mais leur obstination à faire le contraire était la cause de tant d'accidents en pilotage de port que les Anglais ont fini par céder et par faire comme tout le monde.

Même avec le système le plus simple, nul n'est à l'abri cependant de confondre sa droite avec sa gauche. Un jour, sur un dragueur océanique qui chenalait dans le canal de Bizerte, le barreur se trompe de la sorte. Après la confusion et le tumulte, le commandant tout ému s'écrie : « Ouf, j'ai eu chaud ! »

Cinq minutes après, l'émotion étant un peu retombée, il se tourne vers l'officier de quart, et lui dit d'un ton paternel : « Nous avons eu chaud ! » Une heure plus tard, le calme tout à fait revenu, il lui dit enfin d'un ton sévère : « Vous avez eu chaud ! »

 

L'inflation

Article paru dans Le Télégramme du 11/01/83

Le cuirassé New Jersey vient d'être admis au service actif pour la quatrième fois. On lui a ajouté huit rampes de missiles Tomahawk, des Harpoon, des Phalanx, on a modernisé son électronique et on a converti ses chaufferies au fuel léger.

Malgré toutes ces nouveautés, ce sont ses canons qui restent le plus remarquables. Leur calibre de seize pouces (406 mm) est typiquement américain. Quatorze cuirassés portant en tout 122 tubes de ce calibre ont été mis en service là-bas depuis 1920. Il n'y a que les Japonais et les Anglais qui aient pratiqué des canons aussi gros, et même au-delà, puisqu'ils ont été jusqu'à dix-huit pouces, mais le nombre d'unités n'est pas comparable.

L'intérêt de ces canons n'est plus de percer des blindages, il n'y en a plus, mais de soutenir un débarquement de vive force. Avec ses neuf tubes et cent coups par tube, le New Jersey est capable d'envoyer à terre 770 tonnes d'explosifs, ce qui représente la cargaison de 24 bombardiers B-52.

Cependant les B-52 larguent leurs bombes d'un seul coup, en tapis. Les canons, eux, tirent à la demande, avec précision, sans interruption. A raison de trois coups par minute, le New Jersey peut tenir cinq heures.

La refonte de ce cuirassé a coûté 300 millions de dollars ; c'est là-bas une fois et demi le prix d'une frégate de 3000 tonnes ; en dollars courants c'est trois fois le prix de construction du bâtiment, il y a quarante ans. Heureux Américains ! Ils ne savent pas ce que c'est que l'inflation. J'ai regardé ce que nous pourrions acheter, nous, aujourd'hui, avec le triple du prix de construction du Richelieu, en francs courants: ça ne fait jamais qu'un EDIC de 250 tonnes!

Note de la rédaction : EDIC = engin de débarquement d’infanterie et de chars, gros chaland d’une soixantaine de mètres qui pouvaient embarquer dans les radiers des transports de chalands de débarquement (TCD) ou être employés indépendamment.   

 

Ingéniosité

Article paru dans Le Télégramme du 18/01/83

Comme les Anglais s'en sont aperçus aux Falkland, c'est très difficile de casser une piste en béton. De simples bombes ne suffisent pas à la tâche, elles ne font que des trous médiocres.

L'idéal, c'est de pouvoir perforer la dalle et pénétrer assez profond pour que l'explosion soulève tout le revêtement. L'intelligence des constructeurs s'est attelée à ce problème difficile. En France, Thomson-Brandt fabrique une bombe antipiste et Matra une arme qu'il a baptisée spirituellement Durandal (dure en dalle, admirez le calembour). Il paraît que l'armée de l'air américaine se propose d'en acheter 16.160, vu l'urgence (pourquoi 16.160?).

Les Anglais, eux, se lancent dans leur casse-piste bien à eux; c'est la firme Hunting engineering qui a reçu le contrat, un contrat de 500 millions de livres, ce n'est pas rien ! Il est vrai que son projet est séduisant : l'arme se décomposerait en une centaine de bombettes marchant par paires, la première perforant un trou et la deuxième se glissant dans le trou pour exploser. En plus, un certain nombre de ces bombettes exploserait avec un retard de quelques jours, histoire d'occuper un peu les réparateurs de piste.

L'idée des bombes à retard n'est pas nouvelle, on s'en est beaucoup servi pendant la dernière grande guerre. J'en ai même vu employer sur l'« Arromanches », il y a trente ans, pour tenir les Viets en haleine. Mais c'était une arme à manipuler avec précautions.

Les jours de bombes à retard, le maître armurier venait officier en personne sur le pont. Il procédait seul au vissage des fusées à long retard sur les bombes; le bruit courait qu'un simple retour en arrière d'un quart de tour suffisait à tout faire péter. En tous cas, ces fusées n'avaient pas le corps cylindrique, comme les autres, mais à pans. Sans doute pour inciter les petits curieux qui les trouveraient dans la boue à les démonter à la clé à molette. Ingénieux, n'est-ce pas?

 

La Corse

Article paru dans Le Télégramme du 25/01/83

C'est vrai que les Corses n'avaient pas plus envie de devenir Français que de rester Génois et qu'ils ne le sont devenus que par la force des armes. Mais les Corses ne sont pas les seuls. Combien de nos provinces ont été pillées, ravagées, avant d'être annexées contre la volonté de leurs populations. A Dole, capitale de la Franche-Comté espagnole, les notables se sont fait enterrer la face contre terre pendant plus d'un siècle, en protestation silencieuse contre les Français.

La Corse une fois annexée, quel débouché pour un génie comme Napoléon? Qu'aurait-il fait dans une Corse génoise ? Au mieux un Paoli, au pire un brigand.

Pour les Français, c'est une autre histoire. C'est Napoléon qui a pillé toute l'Europe et fait haïr la France jusqu'à Madrid, jusqu'à Moscou. « Les Français ont bien de la chance, disait-on à l'étranger, c'est le seul pays d'Europe qui n'ait jamais été occupé par des troupes françaises ! » Ce sont des choses que nous avons oubliées.

Mais il y a plus grave. Nos rois n'étaient certes pas des aigles, aucun n'avait de génie, mais ils avaient compris une chose : c'est que les princes d'Allemagne seraient dangereux si jamais ils venaient à s'unir; aussi travaillaient-ils à les tenir divisés. Napoléon a fait tout le contraire. Son esprit lumineux s'exaspérait au spectacle absurde des principautés allemandes. Il en a supprimé la moitié d'un trait de plume, il a regroupé les autres dans une confédération, et il a uni tous les Allemands dans la haine de la France.

C'est lui qui a préparé les voies de Bismarck, de Guillaume II, de Hitler. L'Allemagne unie était si dangereuse qu'il a fallu la guerre de 1914 à 1945 (avec un armistice de vingt ans) pour en venir à bout, et pour la désunir, mais à quel prix !

Oui, si Napoléon avait pu faire profiter de son beau génie la Corse et la Corse seule, quelle paix pour l'humanité!

 

Les idées

Article paru dans Le Télégramme du 01/02/83

J'ai bien aimé l'émission de mercredi dernier sur la première chaîne de télévision. Je l'ai trouvée beaucoup moins ennuyeuse que les émissions habituelles.

Le lendemain, j'en ai parlé autour de moi, pendant la pause-café. Un

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