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Mer et Marine rediffuse les Propos maritimes écrits par l’ancien officier de marine Pierre Deloye et publiés de 1973 à 2008 dans les colonnes du quotidien breton Le Télégramme. Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans l'actualité et les préoccupations maritimes de l’année 1984.

Le monde évolue toujours en pleine Guerre Froide. Iouri Andropov, qui avait succédé fin 1982 à Leonid Brejnev à la tête de l’URSS, décède en février 1984, Konstantin Tchernenko prenant sa place dans une Union soviétique qui continue de produire beaucoup d’armes, dont les nouveaux sous-marins du type Sierra. Mais qui commence aussi à montrer des signes de faiblesse et dont le fonctionnement bureaucratique comme la propagande sont toujours une source d’inspiration inépuisable pour l’auteur. Tout comme certains us et coutumes du monde militaire en général et de la marine en particulier. Les jeux Olympiques d’été, qui se déroulent à Los Angeles, inspirent également Pierre Deloye, de même que l’affaire des avions renifleurs révélée fin décembre 1983 par le Canard Enchaîné.

Un certain nombre d’évènement émaillent 1984, comme l’incident entre l’aviso Lieutenant de Vaisseau Lavallée et des percheurs espagnols dans le golfe de Gascogne, ou encore l’inauguration du canal Danube-mer Noire par le président roumain Ceausescu. Le Brésil annonce pour la première fois qu’il va lancer la construction de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire, ce qui pourrait être finalement le cas en 2024, quarante ans après… La marine française, elle, travaille aux études de son premier porte-avions à propulsion nucléaire, décide de baptiser son troisième SNA Casabianca et retire du service ses derniers avions Dakota. On commémore aussi en 1984 les 30 ans de la chute de Dien Bien Phu, les 40 ans du débarquement de Normandie et les 75 ans de la première traversée de la Manche en avion par Blériot, alors qu’Henri Fabre, considéré en France comme le père de l'hydravion, s’éteint à l’âge de 101 ans.

Pierre Deloye fut en tous cas très prolifique cette année-là puisque Le Télégramme a publié pas moins de 99 de ses billets, de janvier à décembre 1984. Avec toujours à côté des sujets liés à l’actualité de nombreuses anecdotes historiques et culturelles, mais aussi sur l’évolution de la société, et souvent avec humour.

 

Grosse mer

Article paru dans Le Télégramme du 03/01/1984

 

Notre futur porte-avions n'aura plus d'ascenseur axial comme le Foch et le Clemenceau mais deux ascenseurs latéraux, à tribord et en arrière de l'îlot. L'ascenseur latéral (deck-edge) est une idée essentiellement américaine. Déjà sur le Yorktown, en 1937 on observe un déport de l'ascenseur axial avant vers tribord. En 1940, sur le Wasp on le déplace jusqu'au bord du pont d'envol. Cette formule ne cessera de gagner du terrain; en 1955, avec le Forrestal, la dernière étape est franchie, l'ascenseur axial disparaît complètement, tous les ascenseurs sont en abord; ils le resteront sur tous les porte-avions ultérieurs.

C'est que l'ascenseur latéral a bien des avantages : il est moins sensible aux explosions dans le hangar, il engage moins le pont d'envol, et il entame moins la résistance de la poutre-bateau. C'est un point d'autant plus important que les catapultes à vapeur sont déjà un point faible, et qu'il ne faut pas les accumuler.

Mais il y a un inconvénient par gros temps : l'ascenseur latéral est plus fragile. C'est très sensible sur les grands porte-avions américains : alors que les appontages et les catapultages sont encore possibles, les ascenseurs ne peuvent plus fonctionner.

Sur un petit porte-avions comme le nôtre, cette situation ne sera pas à craindre. Les mouvements de plate-forme seront toujours bien plus gênants que les ascenseurs.

 

Janus

Article paru dans Le Télégramme du 07/01/1984

 

Janus était un des plus vieux dieux de Rome et il a su pourtant arriver jusqu'à nous. Nous l'honorons encore, malgré vingt siècles de christianisme à travers le mois de janvier qui porte son nom. Janus, c'est le dieu de tous les commencements ; c'est pourquoi il préside au premier mois de l'année. C'est lui le dieu des portes ; il a deux faces, pour surveiller à la fois ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il surveille spécialement les ports qui sont les portes de la terre vers la mer. Nos gendarmes maritimes sont donc doublement ses disciples.

La double face de Janus rappelle à l'officier de quart qu'il doit veiller aussi bien sur l'arrière que sur l'avant ; dans les manœuvres de port, c'est lui, qui nous aide à conjuguer harmonieusement les efforts de la plage avant et de la plage arrière. Il est à sa place au Centre Opérations : il y veille à ce que l'adage "tout y entre, rien n'en sort" ne soit pas toujours vrai.

Le vieux Janus nous montre également le passé et l'avenir. Son attribut, c'est la clé, que lui a volé Saint Pierre. Il nous montre par-là que le passé est la clé de l'avenir. Il porte aussi la verge, le châtiment de ceux qui s'engagent dans l'avenir en ignorant le passé. Oui, l'avenir est facile à discerner, n'importe quel astrologue vous le dira; mais le passé, qui peut se vanter de le connaître ?

 

Le tour de main

Article paru dans Le Télégramme du 10/01/1984

 

Les Polynésiens sont des gens simples. Ils n'ont jamais inventé l'arc ni la flèche, et encore moins la poudre. Et pourtant c'étaient des guerriers, ils aimaient se battre mais leur arme traditionnelle était le casse-tête.

Encore en 1947, les habitants d'un certain village de Futuna, qui étaient mécontents de leurs Chinois, les invitèrent à un festin. On avait alterné Futuniens et Chinois, et on mangeait le cochon rôti de grand appétit, avec force libations. Au signal du chef cependant, chaque Futunien casse proprement la tête de son voisin. Vite fait, bien fait. Les Polynésiens ont l'air indolent, comme ça, mais il ne faut pas trop s'y fier.

Les Maoris de la Nouvelle Zélande sont un peu plus inventifs et ils ont une arme qui n'appartient qu'à eux. C'est le "mere" une espèce de spatule en obsidienne, qui pèse deux ou trois kilos selon les modèles. Le tranchant est arrondi. Il y a deux manières de se servir du mere. La plus simple consiste à porter un vigoureux coup d'estoc à l'adversaire et à lui crever le cœur ; ou alors on le frappe à la tempe, et d'un coup sec on lui fait sauter la calotte crânienne. Mais c'est une méthode plus délicate ; tout est dans l'agilité et la force du poignet, et il y a un véritable tour de main à acquérir.

 

Le scandale

Article paru dans Le Télégramme du 14/01/1984

 

Les avions renifleurs ne sont pas qu'une farce. Il y en a de très sérieux dans toutes les grandes marines. On les reconnaît facilement à la perche qui prolonge le fuselage à l'arrière. C'est là que se trouve l'élément sensible du MAD, le "Magnetic Anomaly detector". Les Américains ont commencé à installer cet appareil sur leurs avions dès 1941. A l'origine c'était un simple magnétomètre du commerce, avec lequel on espérait bien détecter les sous-marins en plongée. Malheureusement les premiers MAD détectaient surtout des épaves et c'est pour pouvoir classer les contacts qu'on a créé ensuite les bouées sonores.

Mais les choses ont évolué d'une façon inattendue. Les bouées avaient une portée beaucoup plus grande que le MAD, et elles ont pris le premier rôle. Le MAD est réduit depuis longtemps à un rôle subalterne, il aide simplement à la classification.

Les gogos qui se sont laissés berner dans l'affaire des avions renifleurs auraient été bien inspirés de demander conseil aux gens compétents ; il n'en manque pas dans notre Aéronavale.

Mais il n'est pas mauvais non plus qu'éclatent de petits scandales de temps à autre : c'est un signe de santé. Les pays où il n'y a pas de scandales ne sont pas plus vertueux, ils sont simplement plus hypocrites. Heureux ceux par qui le scandale arrive !

 

Un pacifiste

Article paru dans Le Télégramme du 17/01/1984

 

Alfred Kastler est mort le 7 janvier à Bandol, à l'âge de 82 ans. Il avait reçu le prix Nobel de physique en 1966, un des rares Français qui aient reçu cette récompense. La Fondation Nobel couronnait ainsi ses travaux sur le pompage optique, lequel a trouvé une application si importante dans le laser.

Kastler était un pacifiste, et par une ironie assez cruelle son œuvre, ou plutôt le laser qui en est directement issu, a de nombreuses applications militaires. Ne parlons même pas du rayon de la mort, qui détruirait les missiles en plein vol. Ce n'est peut-être qu'une chimère, mais les chars de combat ont tous aujourd'hui des télémètres laser bien réels; il y a même des fusils laser qui vous brûlent très bien les yeux. C'est une version moderne des vieilles flèches à chaux vive du Moyen Age.

Kastler était bien entendu très opposé à l'armement nucléaire. Mais là encore ses travaux ont des applications extraordinairement prometteuses, en particulier dans la séparation isotopique de l'uranium. On entrevoit que grâce au laser on pourra obtenir d'un seul coup de l'uranium 235 presque pur, de la qualité qu'il faut pour les armes. Ce sera un progrès immense sur les procédés actuels de la diffusion gazeuse, ou même de la centrifugation. Oui, toutes ces merveilles étaient en germes dans les travaux désintéressés du plus pacifiste des hommes.

 

Increvables

Article paru dans Le Télégramme du 21/01/1984

 

Ceux qui lisent les Isvestya avec attention - et ils y ont du mérite, Dieu que c'est ennuyeux - ont pu découvrir le mois dernier qu'on avait arrêté le meurtrier du vice-amiral Kholostyakov. On a appris comme ça, par hasard, qu'il avait été tué. Quand il est mort, il y a six mois, sa nécrologie n'en disait pas un mot et comme il avait 81 ans, sa mort paraissait toute naturelle.

D'après les rumeurs, on l'aurait tué pour lui voler ses médailles, qui se vendent très bien là-bas au marché noir. Les Russes sont très friands de décorations. Ils en ont pour toutes les circonstances de la vie. On se promène bardé de médailles pour faire son marché. Les militaires en reçoivent à vingt ans de service, à trente ans, à quarante. Il y en a pour les mères, O combien héroïques, qui ont eu dix enfants.

Chez nous on n'entend plus parler de trafic de décorations. Mais nous avons connu ça. Il y a un siècle, le général Caffarel, sous-chef d'Etat-major général, vendait les légions d'honneur au mètre. Il avait pour complice un député, gendre du Président, ce qui avait fait un beau scandale. Le Président avait dû se démettre. Mais le gendre, un certain Wilson, n'avait nullement perdu la confiance de ses électeurs, et ils l'ont très bien réélu. Comme on le voit ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes politiques sont increvables.

 

Eternels seconds

Article paru dans Le Télégramme du 28/01/1984

 

Maurice Bellonte est mort le 14 janvier à l'âge de 87 ans. Il avait connu son heure de gloire, en 1930, quand il avait réussi la première traversée de l'Atlantique en avion. Bien entendu ce n'était pas tout à fait la première, elle remontait à 1919 ; ni même la première d'Est en Ouest, elle avait été faite deux ans avant par un Allemand et un Irlandais ; ni même encore la première par des Français, elle avait été faite l'année d'avant. Non, c'était la première traversée de Paris à New-York mais l'opinion était friande de ces records toujours nouveaux, et l'exploit de Bellonte avait soulevé un enthousiasme prodigieux.

En réalité il n'était pas seul, il n'était que l'équipier, le navigateur de Dieudonné Costes. On disait, on a toujours dit Costes et Bellonte. Bellonte seul est presque un inconnu ; il fait partie de cette famille d'hommes qu'on ne cite jamais qu'après un autre, les éternels seconds.

Dans l'aéronautique, ils sont nombreux : c'est le sort de Coli, qui a eu moins de chance, puisqu'il est mort avec Nungesser alors que Bellonte aura survécu onze ans à Costes ; c'est le lot de Whitney, indissociable de Pratt, de Royce, inconnu sans Rolls. Il y en a qui se sont rétrécis à une simple lettre, comme Gourevitch Vous le reconnaissez dans le G des MiG, toujours derrière Mikoyan qui a droit, lui, à deux lettres.

Il y en a qui ont encore moins de chance, comme le marquis d'Arlandes, qui fit la première ascension en ballon avec Pilâtre de Rozier, et qu'on ne cite jamais.

 

Armstrong et Lévy

Article paru dans Le Télégramme du 31/01/1984

 

Edwin H. Armstrong est mort à New York il y a tout juste trente ans à l'âge de 64 ans. Armstrong est l'inventeur de la modulation de fréquence, dont il prit le brevet en 1933. Il y a aujourd'hui des milliers d'émetteurs, des millions de récepteurs construits sur ce procédé. En fait, toute la radiophonie en VHF et en UHF est en modulation de fréquence ; avec deux exceptions majeures toutefois : l'aéronautique et les militaires. Cependant les marins militaires sont équipés comme leurs camarades civils de matériels VHF/FM qui sont devenus d'un usage international sur la mer.

Armstrong avait pris bien d'autres brevets dans sa vie et notamment, en 1918, celui du montage superhétérodyne. C'est un montage qui a des applications immenses, et qu'on trouve aujourd'hui dans toutes les radios, tous les radars, toutes les télévisions. Il travaillait à l'époque au Laboratoire du Centre radiotélégraphique militaire, à Paris. Ce brevet fit sa fortune aux Etats Unis.

En réalité le véritable inventeur de ce montage, c'était le Français Louis Lévy. Il travaillait au même laboratoire et ses brevets sont bien antérieurs. Mais Lévy répugnait à faire des procès. Il est mort en 1965, inconnu dans son propre pays. Armstrong, lui, au contraire, a passé sa vie dans les procès. Déprimé, à moitié ruiné, il a fini par se suicider, le 31 janvier 1954.

 

Comme des mouches

Article paru dans Le Télégramme du 04/02/1984

 

Fritz Haber est mort le 29 janvier 1934 à Bâle, il y avait tout juste 50 ans dimanche dernier ; il avait 66 ans. Haber était un grand chimiste et un grand patriote. Dès l'automne de 1914 il se met au travail, au Kaiser Wilhelm Institut dont il était le directeur. Le 22 avril 1915 il dirige personnellement la première attaque au gaz de chlore à Ypres. Ce jour-là, grâce à Haber, une nouvelle forme de guerre était née, et peut-être une des plus horribles.

Les Allemands se sont toujours défendus d'avoir violé la Convention de La Haye. La convention, disent-ils interdisait l'emploi de projectiles asphyxiants ; mais à Ypres il n'y avait pas de projectiles, le gaz était simplement contenu dans des réservoirs sous pression.

Malgré ces subtilités, Haber craignait d'être poursuivi comme criminel de guerre et dès 1918 il s'était réfugié en Suisse. Ses craintes étaient bien inutiles. En fait de poursuites, il a reçu le prix Nobel en 1919, pour avoir réussi la synthèse de l'ammoniaque. Ce sont les Nazis qui l'ont chassé d'Allemagne, en 1933, parce qu'il était

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