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Jean-Louis Etienne est un des plus grands connaisseurs des mondes polaires qu’il a longuement explorés, en mer et à terre. Il mène actuellement l’ambitieux projet de la station dérivante Polar Pod qui devrait rejoindre les mers australes en 2024. Pour Mer et Marine, et à l’occasion du One Ocean Summit, il revient sur les grands enjeux polaires.

MER ET MARINE : Vous êtes un grand connaisseur des pôles que vous avez longuement explorés. Quel est votre regard sur leur situation actuelle ?

JEAN-LOUIS ETIENNE : Ce qui me frappe d’entrée, c’est à quel point les pôles sont un témoin du réchauffement climatique. Notamment en ce qui concerne la glace, la régression de sa surface et l’épaisseur de la banquise. Quand j’ai traversé le pôle Nord en solitaire en 1986, cette dernière se situait entre 1.8 et 2 mètres d’épaisseur et aujourd’hui elle se situe entre 1 et 1.2 mètre. La glace pluriannuelle disparaît progressivement. La glace que l’on voit en hiver est celle de l’année qui fond en été.

L’Antarctique est également très éprouvé. On assiste à une érosion de la barrière de glace et un détachement de plus en plus important d’icebergs. Ce ne sont pas ces derniers qui vont augmenter le niveau de la mer. En revanche, c’est un frein en moins pour la descente des glaciers et celle-ci augmente énormément. Je ne pourrais plus faire la traversée de l’Antarctique que j’ai réalisée en 1989. Le Larsen Ice shelf a reculé sur 600 kilomètres.

La disparition de cette glace ancienne, au-delà des questions environnementales indéniables qu’elle soulève, pose aussi la question d’un nouvel accès aux ressources de ces zones polaires. En 2008, j’avais été consulté dans le cadre de la commission d’évaluation environnementale du projet Shtockman, une réserve de gaz dans l’Arctique russe. Le projet a échoué mais ce qui m’a semblé frappant est que, déjà à ce moment-là, il n’a pas échoué en raison de l’adversité des conditions climatiques et d’exploitation. C’est la rentabilité économique qui a provoqué cet abandon. Et je constate, à l’aune des exploitations actuelles de la zone arctique, que c’est finalement plus le prix du cours des hydrocarbures qui importe que les conditions de banquise.

Et il y aussi le transport maritime, qui pourrait emprunter davantage les routes arctiques ?

Le passage du Nord-Ouest me paraît très compliqué à envisager pour un trafic régulier en raison des verrous qu’il comporte notamment dans sa partie Ouest. Pour ce qui est de la route du Nord-Est, c’est évidemment plus accessible. Mais toujours compliqué quand même. Déjà parce qu’il faut se faire accompagner par des navires russes, et que cette raison est déjà suffisante pour que très peu d’armateurs se soumettent à ces conditions. Et évidemment, il y a aussi le renchérissement des navires lié à leur exploitation dans la glace.

De plus, je pense que l’on voit un déplacement du centre de gravité de la navigation commerciale vers le sud. Les unités manufacturières se déplacent vers le sud asiatique et l’Afrique. Ce qui rend évidemment la route arctique beaucoup moins pertinente. 

Qu’en est-il des autres usages économiques des zones polaires ?

La pêche est évidemment une question importante. Elle est actuellement interdite dans l’océan Arctique à fins de protection et sur décision du Conseil Arctique. En Antarctique, cette question se pose également, notamment autour du krill, qui est à la base de la chaîne alimentaire marine. Les quotas de pêche sont actuellement gérés par la CCAMLR, la commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l'Antarctique. Et on assiste à des mouvements encourageants d’armements qui s’engagent dans des démarches responsables. Les ressources sont fragiles mais on sent une volonté croissante de les protéger. L’idée d’une aire marine protégée en Antarctique Est est soutenue par les Etats-Unis, l’Europe et l’Australie. Elle rencontre une opposition de la part de la Russie et de la Chine. Ce qui montre bien à quel point cette zone est aussi cruciale en terme géostratégique.

Et le tourisme polaire ?

Cela dépend de quoi on parle. Des petits bateaux, avec maximum, une centaine de passagers à bord, peuvent être profitables pour les communautés locales, comme par exemple au Groenland. A condition qu’ils s’engagent dans une navigation la plus responsable possible évidemment. Mais les gros paquebots, de plusieurs milliers de personnes, sont évidemment à proscrire dans ces zones fragiles.

Vous venez de publier un livre, Explorateurs d’Oceans, dans lequel vous revenez sur toutes vos expériences d’exploration. Et dans lequel vous donnez un passionnant tour d’horizon des enjeux maritimes et polaires. Qu’est-ce qui vous a poussé à sa rédaction ?

La pédagogie appliquée, un de mes moteurs ! Vous savez, je suis un autodidacte, j’ai commencé par un CAP tourneur-fraiseur avant de revenir au lycée et puis à la faculté de médecine. Quand j’étais interne en chirurgie, c’est l’envie de découvrir des nouvelles choses qui m’a poussé à devenir médecin dans une expédition polaire. Titiller ce goût d’explorer et ma persévérance sont ce qui a fait ma vie : aller dans des lieux compliqués à atteindre, y inviter des scientifiques et faire de la communication pédagogique autour de ces expéditions.

Alors ce livre, c’est ce qui l’anime. Raconter cette rencontre avec la mer et en partager ce que j’y ai appris. Pour que le public puisse aussi s’approprier ces connaissances.

Propos recueillis par Caroline Britz © Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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