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Par Olivier Chaline, professeur des universités, fédération de recherche d'histoire et d'archéologie maritimes, Faculté des Lettres de Sorbonne Université, directeur adjoint de l’Institut de l’Océan.

Comme le savent tous les amateurs des Contes de Perrault, le petit Poucet sème des petits cailloux blancs pour permettre à ses frères et à lui-même de ressortir de la forêt. S’il devenait marin, que ferait-il ? La réponse nous est apportée par les navigateurs qui eurent à doubler les pointes de Bretagne au XVIe siècle. Ils ont ramassé des petits cailloux au fond de la mer pour mieux trouver leur chemin, en utilisant leur sonde.

La route est au fond de l’eau

Déjà à cette époque, la navigation est intense mais la visibilité fait défaut 200 jours par an et la zone entre le Four et l’île de Sein est particulièrement dangereuse. Il est donc vital de pouvoir mesurer la profondeur, car c’est elle qui permet de savoir si l’on ne risque pas de heurter un obstacle. Mais la sonde offre encore d’autres informations. Grâce à une ligne et un plomb avec une cavité garnie de suif, il est possible de connaître la nature du fond. Le mot même de sonde désigne à la fois l’instrument (très tôt mis au point), la mesure qui est faite et la terre que l’on remonte. Dès lors, en ayant une idée un tant soit peu précise de la profondeur et de la composition du fond, on peut espérer disposer d’éléments de repérage fiables en un temps où il ne faut pas compter sur les cartes.

À la fin du Moyen Âge, des ouvrages manuscrits puis imprimés, les « routiers » décrivent pourtant les routes maritimes à suivre et énumèrent amers et dangers. Ils donnent aux navigateurs une information déjà significative en matière de sondes devant les pointes de Bretagne, pour les profondeurs plus que pour la nature des fonds. « En la mer, sache que si vays a 40 brasses, que tu ne crains rien Bretaigne », lit-on dans le Grant routtier et pillotage de la mer, de Pierre Garcie dit Ferrande (1441- vers 1502), un marin de Saint-Gilles (Croix-de-Vie).

Une première route passe à peu de distance des caps, du raz de Sein au Four, tandis que l’autre contourne la zone périlleuse en passant plus ou moins au large de la Chaussée de Sein (Fontenau dans les anciens textes) et d’Ouessant. Dans le premier cas, les sondes confirment que l’on peut passer – il y a assez de profondeur – et que l’on est bien là où on voulait passer – puisqu’on retrouve la bonne profondeur. Parfois la nature de fond est signalée. « Au Ras de Sain, y a douze brasses ; et auprés de la vase de Sain, y a quarante cinq brasses et sablon tout noir », indique Antoine de Conflans au marin venant de La Rochelle. Dans le second cas, pour entrer dans la Manche, il faut « quérir Oissant » sans amer ou presque. Pour le petit Poucet devenu navigateur le plus sûr est de donc de guetter ce qu’il y a au fond de l’eau : les coquilles Saint-Jacques à 80 brasses annoncent Sein puis le menu sable mêlé de vermeil à 60 brasses et plus la proximité d’Ouessant.

La nature du fond fait savoir où l’on est

Ce savoir est systématisé quelques décennies plus tard par ceux qui se substituent aux Bretons comme « rouliers des mers » et grands usagers des routes maritimes doublant les pointes, les Hollandais. Leurs navigateurs et cartographes, ceux d’Enkhuizen en particulier, font paraître vers la fin du XVIe siècle des ouvrages qui, rapidement traduits en français, deviennent durablement des références. Lucas Janszoon Waghenaer publie en 1584 son Spieghel der Zeevaert (Miroir de la navigation) puis en 1596 son Thresoor der zeevaert. C’est surtout le cartographe Guillaume Janszoon Blaeu, éditeur en 1608 de Het Licht der Zee-Vaert (Flambeau de la navigation), qui offre l’information la plus détaillée, grâce au travail d’Adrian Gerritsz de Haarlem.

 

Les caps de Bretagne par Willem Janszoon Blaeu

 

Celui-ci a-t-il synthétisé des données éparses fournies par d’autres ou bien réalisé par lui-même une véritable campagne hydrographique avant l’heure ? Toujours est-il qu’il fournit à qui veut entrer dans la Manche une série sans précédent de sondes dans un espace compris entre le SO de l’île de Sein, l’ONO d’Ouessant et le cap Lizard et qu’il les reporte sur des cartes. Cette fois la route évite le Four et l’Iroise pour permettre à des bâtiments néerlandais venant du Sud, par exemple de la péninsule ibérique, de doubler les deux îles en avant de la Bretagne afin d’entrer dans la Manche.

4 sondes permettent de se situer par rapport à Sein, en en étant au plus près à 1 lieue ½ SO. 6 autres sondes doivent servir à doubler Ouessant sans s’en approcher de moins de 5 lieues là encore au SO. Les profondeurs indiquées en brasses ne diminuent jamais en deçà d’une cinquantaine (sans doute niveau de basse mer). À l’évidence, on ne compte pas beaucoup sur la visibilité. Plus que jamais la nature des fonds devient autant que la profondeur elle-même, le balisage de la route à suivre.

Naviguer mobilise les différents sens

« A cinq lieus de Seyms (Sein) au zudouest, quart au zud, la profondeur est de 72 brasses & le fond de gros sables blanc comme si estoyent petites pierres frottées, avecq petites pièces de coquilles, & petites pierres plates grises, & aucunes aiguës comme aiguilles luisantes ». Désormais, le petit Poucet ne se contente plus de regarder les cailloux qu’il a ramassés, il les scrute, il les palpe, pour un peu il les expertiserait de la langue et du palais. Remarquons la précision du vocabulaire, digne d’un œnologue ou d’un entomologiste d’aujourd’hui.

Le premier déterminant de l’échantillon venu du fond de l’océan est sa consistance : sable, petites pierres, parfois simplement « fond » sans davantage de précision. Il y a des tailles et presque des qualités : le sable est tantôt « menu », tantôt « gros », parfois « rude et scabreux » (soit brut, qui n’a pas été poli), éventuellement « rond » ou « long ». La forme a son importance : il y a des coquilles, parfois réduites à l’état de fragment, mais il y a aussi des aiguilles, des pierres plates comme encore des pièces ou encore du « coquail », peut-être du petit galet. Les couleurs sont omniprésentes : jaune, rouge, blanc, gris, noir. La surface de l’objet considéré permet aussi de la différencier :  elle peut être luisante ou en grains.

Notons enfin l’importance des comparaisons imagées qui renvoient à l’alimentation : certaines aiguilles grises sont « crenelées comme barbillons de seigle étroit », tandis qu’on trouve plus loin des « pièces rouges, jaunes, blanches et noires, comme des croûtes de fromage, avec un peu de gros sable dessous ». N’oublions pas que l’auteur est hollandais…

Ce même XVIe siècle est aussi le temps où les dessins de silhouettes de côtes apparaissent dans les routiers. En mer, la vue, le toucher et l’ouïe, voire le goût et l’odorat aident à trouver sa route. La carte, ce sera pour plus tard. Elle n’est encore qu’un aide-mémoire, soutenant la pratique et la tradition orale.

 

© dr

 

 Alliance Sorbonne Université : l'Institut de l'Océan

Mille cinq cents enseignants, chercheurs, ingénieurs, techniciens mènent des travaux sur les océans au sein de l’Alliance Sorbonne Université dans près de trente laboratoires. C’est la plus grande université de recherche marine d’Europe.

Les travaux et les enseignements qui y sont réalisés relèvent de disciplines très variées, notamment la physique, la climatologie, la chimie, la géologie, la biologie, l’écologie, la géographie, l’histoire, l’archéologie, la paléontologie, la sociologie, la géopolitique…

Créé il y a un an, l’Institut de l'Océan a pour objectif de rapprocher ces équipes sur des projets océaniques interdisciplinaires, dégager une vision transverse et globale sur des problématiques maritimes, transmettre ces connaissances et faire valoir l’excellence et l’expertise maritime de l’Alliance Sorbonne Université.  

L’institut de l'Océan est donc interdisciplinaire. Il s’applique à créer des synergies entre les équipes de recherche, à enrichir l’offre d'enseignement universitaire mais aussi de formation tout au long de la vie, à développer l’expertise mais aussi la science participative, et à consolider l’exploitation des grands outils scientifiques. Il a enfin pour mission de développer des liens de recherche et d’innovation entre Sorbonne Université et le monde maritime, ses acteurs institutionnels et économiques.

Les composantes de l’Alliance les plus impliquées dans la création de l’Institut de l'Océan sont Sorbonne Université et le Muséum National d’Histoire Naturelle. Elles disposent de cinq stations maritimes à Dinard, Roscoff et Concarneau en Bretagne, Banyuls et Villefranche-sur-Mer sur les côtes méditerranéennes. L’École Navale et la Marine nationale ont été associées à la création de l’Institut.

- Plus d’informations sur le site de l’Institut de l’Océan

 

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