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A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, ce 8 mars, Mer et Marine a interrogé Marie-Noëlle Tiné-Dyèvre, présidente de l’association WISTA France et directrice adjointe du Cluster Maritime Français, sur la féminisation du secteur maritime.

MER ET MARINE : Comment a évolué la place des femmes dans le monde maritime ces dernières années ?

MARIE-NOELLE TINE-DYEVRE : La place des femmes dans le monde maritime progresse ces dernières années, mais trop lentement dans les secteurs traditionnels comme celui du transport, de l’industrie navale, ou de la pêche qui restent majoritairement masculin. En revanche, les femmes sont plus visibles dans les secteurs liés aux énergies renouvelables, aux sciences du vivant, de la recherche, de la protection de l’océan et de la biodiversité, ou dans les métiers liés au droit, aux services, à l’administration des affaires maritimes. 

Dans le cadre du Cluster Maritime, l’observatoire « Cap sur l’Egalité » a été créé il y a quelques années. Quel est son rôle, quelles actions sont menées ou programmées avec les entreprises et les pouvoirs publics ?

Afin de favoriser la féminisation des métiers de la filière maritime et de lever les obstacles, le CMF s’est mobilisé dès 2013 en créant un groupe « synergie » de réflexion et de travail appelé « Cap sur l’égalité professionnelle Femmes-Hommes ». L’observatoire a été créé en 2015 avec le bureau d’études Odyssée Développement, il vise à mesurer le nombre et l’évolution de la place des femmes et à analyser les pratiques en matière d’égalité et de mixité au sein la filière. La troisième enquête menée en 2021, a réuni, pour la première fois 44 entités répondantes dont la Marine nationale, la Direction des Affaires Maritimes, l’IFREMER, et des entreprises de toutes tailles représentant les armateurs, les grands ports maritimes, les chantiers navals, sociétés de services…  Cette enquête* montre que sur la base des 74.022 emplois, il y a 15.830 femmes, soit un taux de féminisation de 21,4% ; les femmes représentent 10 % des emplois navigants et 24 % des emplois sédentaires ; à titre de comparaison au niveau national toutes CSP confondues, le taux est de 48,6 %, et de 25% dans l’agriculture. De ces enquêtes, ont été réalisées en 2019, 8 fiches bonnes pratiques sur les sujets suivants : rémunération, recrutement, promotion, gestion de carrière, formation, conciliation vie privée vie professionnelle, conditions de travail, communication. Ces fiches sont téléchargeables sur le site du CMF, elles ont été traduites en anglais et en espagnol et diffusées au sein du comité technique de coopération de l’OMI par l’Ambassadrice représentante permanente de la France à l’OMI.

Cet observatoire permet de sensibiliser l’ensemble des acteurs privés et publics sur ces enjeux, et de contribuer à donner une image de la filière maritime … qui reste très masculine. Si on veut la rendre plus attractive, plus mixte, pour répondre au besoin de recrutement, il faut ensemble accélérer sa féminisation, et voir comment on pourrait tendre vers un objectif de 25 à 30% de taux de féminisation d’ici 2030.

Pour cela, j’ai lancé la création d’un comité d’experts travaillant dans les services RSE ou RH des entreprises membres du CMF pour partager ensemble les bonnes pratiques mises en place par les entreprises. Ce comité a pour objectif d’identifier les freins et les obstacles rencontrés par les uns ou les autres. J’invite tous les experts membres du CMF à nous rejoindre.

Comment attirer les jeunes femmes vers les métiers du maritime ? Quels sont les principaux points de blocage ?

Même s’il y a de plus en plus d’excellents supports de communication, tels que vidéos, podcasts réalisés par le CMF ou de nombreux acteurs publics, privés et associations, je constate encore que c’est souvent par méconnaissance que les jeunes ne se tournent pas vers les métiers de la mer. C’est encore plus vrai pour les filles, car les stéréotypes ont la vie dure. Si certains métiers demandaient autrefois certaines aptitudes physiques, les évolutions technologiques ont contribué à réduire ces stéréotypes de genre. Beaucoup de métiers deviennent de plus en plus accessibles. C’est en s’appuyant sur les témoignages des femmes en poste, dans les métiers techniques, d’ingénieurs, navigants, que l’on peut envoyer des messages pour dire aux jeunes filles (et à leurs parents), « regardez c’est possible ». Et c’est dès le collège qu’il faut leur donner envie d’aller vers ces métiers de la mer, en les emmenant, par exemple, au Forum annuel des Métiers de la Mer organisé par l’Institut Océanographique à Paris.

Il faut développer les brevets d’initiation à la mer (BIMER) pour les élèves de la 3ème aux classes préparatoires qui ont été créés en 2020 pour diffuser ou renforcer la connaissance de la mer et du secteur maritime. En tant qu’ancienne auditrice de l’IHEDN Enjeux et Stratégies Maritimes, je soutiens une nouvelle initiative de Classe « Enjeux Maritimes » créée par la Fondation de la Mer, le Ministère de l’Education Nationale de la Jeunesse et des Sports, le CESM de la Marine nationale, et la Fondation Robert Schuman. Ce projet pluridisciplinaire englobe les aspects maritimes d’un thème inscrit au programme scolaire. La première a été lancée dans les classes de 4ème et 3ème au Lycée Français de Barcelone. Il faut poursuivre cet élan, ces forums, brevets et dispositifs pour mettre un peu de sel marin dans les veines de nos concitoyens et ainsi maritimiser nos jeunes et futurs talents.

En dehors des postes à responsabilité, il y a également d’importantes opportunités dans les métiers manuels, dans l’industrie navale notamment qui manque d’ouvriers et de techniciens. Comment développer la féminisation de ces métiers ? 

Cela peut se faire en favorisant la connaissance de la palette des métiers manuels de l’industrie navale à travers des témoignages de femmes en poste, via des vidéos. Par exemple, je pense à celle diffusée sur les réseaux sociaux en janvier par les Chantiers de l’Atlantique à l’occasion de la livraison du navire Wonder of the Seas, mettant en lumière 20 des 700 « Wonder Women » qui ont relevé ce challenge industriel à toutes les phases du process : études, montage, mise en service…

J’encourage également les entreprises et établissements publics à participer aux « Elles de l’Océan » organisées par le Cluster Maritime et l’association Elles bougent avec le soutien de WISTA France, à l’occasion de la Journée Mondiale des Océans, le 8 juin.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ces journées « Les Elles de l’océan » avec l’association Elles bougent ?

« Les Elles de l’Océan » est un événement qui a pour objectif de sensibiliser les jeunes filles aux métiers de la mer. La première édition en 2018 avait réuni des centaines de jeunes filles à Paris et sur 17 sites le long du littoral où elles avaient pu rencontrer des femmes, marraines des partenaires de l’association Elles bougent, des membres du CMF et de WISTA.

Pour la 2ème édition en 2020, compte tenu de la crise sanitaire, nous avions diffusé sur les réseaux sociaux une trentaine de vidéos de témoignages de femmes pour expliquer leurs parcours et métiers. En 2021, nous avons organisé un webinaire mettant en avant les femmes dans plusieurs secteurs : chantiers navals, nautique, militaire, les énergies marines renouvelables, l’océanographie, les ports et la logistique. Ces vidéos des « Elles de l’Océan » et le replay du webinaire sont disponibles sur le site du CMF.

A l’occasion de la Journée de la Femme du 8 mars, nous lançons la préparation de la 4ème édition, que nous prévoyons en présentiel, si le contexte nous le permet, du 8 au 10 juin. Trois jours pour ouvrir plus de possibilités de visites et rencontres partout en France, métropolitaine et ultramarine. Je suis heureuse d’annoncer un double patronage, celui du Ministère de l’Education National de la Jeunesse et des Sports pour la première fois, et le renouvellement du patronage du Ministère de la Mer. J’invite les responsables des services de communication, RH, RSE, des entreprises et régions du littoral, membres du CMF, à me contacter pour en savoir plus et contribuer à l’organisation de ces journées.

Un forum dédié aux femmes dans le maritime, organisé par WISTA France a été au programme du One Ocean Summit à Brest : ce forum a été une reconnaissance ? Qu’en est-t-il ressorti ?

Ce début 2022 a été en effet marqué par la tenue à Brest du 9 au 11 février d’un événement inédit en France, le One Ocean Summit, voulu par le Président de la République, pour créer une dynamique internationale, qui a abouti à 13 engagements en faveur de la protection des océans.

A l’occasion de cet événement qui restera gravé dans la mémoire des acteurs du maritime, j’ai eu l’honneur d’organiser le forum « Les femmes Voix de l’Océan ».

Il s’agissait de montrer que les femmes sont très engagées dans la protection de l’océan et de la biodiversité, ainsi que dans le développement durable des activités maritimes.

L’autre finalité du forum était de lier les objectifs des Nations Unies de développement durable (ODD) 5 et 14. Nous avons montré l’importance de la mixité afin que femmes et hommes puissent contribuer conjointement à la protection de l’océan, notre bien commun, tout en mettant en avant 14 femmes inspirantes (à retrouver sur le site de WISTA France) venant de tous les continents et d’horizons différents, représentant toutes les voix de l’océan dans ses différentes facettes. Enfin et c’est ce qui est ressorti, j’ai conclu par un important appel que je partage avec vous et vos lecteurs :

« Nous demandons aux acteurs maritimes publics et privés internationaux de s’engager à respecter les ODD 14 et 5, à supprimer les écarts de rémunération, à recruter plus de femmes et les fidéliser pour apporter plus de MIXITE à tous les échelons dans les entreprises et établissements publics, gage de performance, d’équilibre et d’un développement durable et responsable des océans.

Nous souhaitons qu’au sein des instances de gouvernance et à la table des négociations sur l’avenir des océans : il y ait une recherche permanente de la mixité afin qu’hommes et femmes puissent contribuer ensemble à la protection de l’Océan, notre bien commun ».

Propos recueillis par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, mars 2022 les résultats chiffrés présentés donnent des tendances qualitatives, mais ne sont pas statistiquement représentatifs de l’ensemble de l’économie maritime française.