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L’émission de bruits sous-marin est une pollution encore relativement méconnue et peu réglementée. Pourtant, elle augmente rapidement, à en croire le récent « rapport environnemental sur le transport maritime européen » (EMTER). Ainsi, concernant le transport maritime, « on estime qu’entre 2014 et 2019, le total accumulé de l’énergie sonore sous-marine a plus que doublé dans les eaux de l’UE », écrivent l’EMSA (Agence de sécurité maritime européenne) et l’EEA (Agence européenne de l’environnement) dans la synthèse de la première édition de ce document de plus de 200 pages publié le 1er septembre.

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© EMSA - EEA

Extrait du rapport EMTER. (© EMSA - EEA)

 

Une augmentation constante

Un chiffre qui n’étonne pas un acousticien contacté par Mer et Marine : « On estime qu’à minima, le bruit double tous les 10 ans, avec l’intensité du trafic maritime ». Depuis 50 ans, le bruit sous-marin, caractérisé par un niveau sonore en décibel ainsi qu’une fréquence en hertz, et généralement distingué entre « bruit ambiant » (constant et faible) et « bruit impulsif » (court et intense), augmente rapidement dans les océans. Il affecte mammifères marins (qui perdent de l’audition alors qu’ils ont besoin de sons pour communiquer), tortues de mer, poissons et invertébrés. Parmi ces animaux, on trouve des espèces en voie d’extinction, à valeur commerciale ou critiques pour le maintien d’écosystèmes.

Se propageant plus vite dans l’eau que l’air, les bruits sont aussi bien provoqués par les activités militaires (sonars), que les recherches sismiques, les activités pétrolières, l’installation de fondations d’éoliennes (battage des pieux), ou encore le trafic maritime. Pour les navires, le bruit est d’abord provoqué par la cavitation des hélices, suivie des moteurs et du mouvement de la coque dans l’eau. Chaque navire a une signature différente, en fonction de ses formes, de son âge, de sa motorisation. « La règle principale – très générique – est que plus les navires sont gros, lourds et rapides, plus ils sont bruyants », résume, à Mer et Marine, Ocean Care, une ONG militant notamment pour la réduction de la vitesse des navires. Selon elle, diminuer la vitesse des navires 10 à 20% permettrait de réduire les émissions de bruits sous-marins de 40 à 67%.

Estimation difficile

Compte tenu de la multiplicité de facteurs, l’évaluation du bruit sous-marin et de ses effets sur le milieu marin reste une tâche délicate. En effet, il faudrait connaître les conditions opérationnelles de chaque navire en temps réel, sans compter que les bruits se propagent différemment dans l’eau selon le milieu, souligne le rapport. S’appuyant sur un modèle, l’EMSA et l’EEA présentent dans le rapport EMTER des cartes de l’énergie sonore (exprimée en joules). Elles diffèrent de cartes du bruit, ne tenant pas compte de la propagation, notamment. Ces estimations, certes imparfaites, permettent cependant de visualiser les zones particulièrement bruyantes et montrent que les porte-conteneurs, cargos et tankers sont les plus gros contributeurs de cette pollution sonore.

 

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© EMSA - EEA

Extrait du rapport EMTER. (© EMSA - EEA) 

Comment expliquer que l’énergie sonore ait pu doubler alors que la flotte est loin d’avoir suivi ce mouvement ? « Il est important de noter que l'énergie sonore sous-marine est le produit de divers facteurs, notamment l'hélice du navire, l'interaction fluide-coque et les machines, qui varient à leur tour en fonction de la vitesse, de la taille, du type et d'autres caractéristiques du navire. Par conséquent, lors de l'estimation de l'énergie sonore sous-marine globale de l'Union Européenne, il ne suffit pas d'examiner le nombre de navires immatriculés dans les États membres de l'UE, mais il faut analyser le type et la densité du trafic maritime dans les eaux de l'UE. Cela se fait en utilisant, par exemple, les données du système d'information automatisé (AIS), qui fournissent une image complète du mouvement du trafic en temps réel, et qui, lorsqu'elles sont comparées avec le type et les caractéristiques des navires, peuvent fournir une estimation de la énergie sonore », explique l’EMSA à Mer et Marine.

Une réglementation en évolution

Dans un décryptage (PDF) publié par Armateurs de France (ADF) il y a moins d’un an, l’organisation soulignait qu’ « il subsiste encore de nombreuses inconnues sur le bruit sous-marin et ses impacts spécifiques. En effet, les impacts vont dépendre de plusieurs paramètres tels que la source de bruit, sa signature acoustique, sa durée d’émission, les caractéristiques du milieu marin dans lequel le bruit se propage mais aussi l’espèce concernée. De cette complexité découle des incertitudes sur d’éventuelles réglementations à adopter ainsi que sur les solutions techniques à mettre en œuvre pour réduire l’impact des navires ». Analyse partagée dans le rapport EMTER : « De nombreuses lacunes dans les connaissances subsistent, ce qui rend difficile la quantification du lien entre le trafic maritime, le bruit sous-marin et ses effets sur l'ensemble des habitats marins ». Et, par conséquent, « la politique et les mesures opérationnelles visant à limiter les nuisances sonores sous-marines sont encore en cours d'élaboration ».

En effet, pour le moment, l’Organisation maritime internationale (OMI) a adopté en 2014 des guidelines pour réduire le bruit sous-marin des navires de commerce. Elles portent sur le routage, l’exploitation, la conception et l’entretien des navires. Mais elles ne sont pas contraignantes. Plusieurs pays poussent donc à l’adoption de nouvelles directives portant spécifiquement sur la réduction des bruits constants des navires. En Europe, la directive-cadre « Stratégie pour le milieu marin » (DCSMM) de juin 2008 a imposé aux Etats membres de contrôler le bruit émis, mais la définition de seuils est encore en cours de travail.

Au niveau français, rappelle ADF, il n'existe aucune réglementation, « une communauté qui regroupe des scientifiques, des ONG, le secteur public, IFREMER, le secteur privé. Cette communauté d’acteurs vise à faire avancer la recherche, sensibiliser et trouver des solutions afin de réduire l’impact sonore sous-marin des activités humaines en mer. Armateurs de France est membre de cette communauté ». Par ailleurs, il existe des dispositifs incitatifs applicables aux navires, comme la charte SAILS, le label Green Marine Europe et la Charte Bleue d'Armateurs de France, sans compter des projets de R&D et d'expérimentation qui se multiplient, pour tenter, par exemple, de réduire le bruit lors de retrofits des propulseurs.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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