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Un (autre) drame de la migration se déroule à nos portes. En Méditerranée, on compte chaque semaine les rescapés et les morts, naufragés d’embarcations fragiles. En Manche, la situation commence à, malheureusement, résonner des mêmes sombres accents. Ce dernier week-end, près de 150 candidats à l’exil qui ont été récupérés par les moyens de l’action de l’Etat en mer français devant les côtes du Nord. Depuis le début de l’année, ce sont près de 6000 personnes qui ont tenté la traversée vers le Royaume-Uni. Des chiffres en augmentation exponentielle, puisqu’en 2020 il y en avait eu 9000 en tout et quatre fois moins en 2019.

Avec comme corollaire, une augmentation mécanique des accidents en mer. Ceux qui tentent de partir en mer le font par tous les moyens : toutes petites embarcations gonflables, voire même des piscines pour enfants, petits catamarans de plaisance, parfois même à la nage. Personne n’est équipé de moyens de communication autre que des téléphones portables. Pas de fusée, pas de VHF, à peine des gilets de sauvetage. 

Tous ceux qui sillonnent le très fréquenté, et très dangereux, détroit du Pas-de-Calais racontent la même chose : des frêles embarcations qui se retrouvent prises dans le trafic, dans le mauvais temps, et qui n’ont aucun moyen de prévenir qui que ce soit en cas d’urgence. Alors ce sont eux, les témoins, patrons-pêcheurs, marins de quart des navires de commerce, plaisanciers, qui appellent le CROSS pour signaler l’urgence. Parce que, contrairement à la Méditerranée, ces naufrages interviennent dans la zone de sauvetage française. Celle pour laquelle, au-delà des 300 mètres de la côte, c’est le préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord qui est responsable du sauvetage de la vie humaine et qui doit mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour sauver les naufragés.

« Les opérations conduites en mer, par les moyens de l'Etat, par la SNSM, ou par tout usager de la mer, répondent au droit maritime internationale qui donne la priorité à la sauvegarde de la vie humaine et la sécurité de la navigation dans un détroit où transite 25% du trafic maritime mondial mais également un important trafic maritime transmanche dans des conditions environnementales difficiles, dit le vice-amiral d’escadre Philippe Dutrieux, préfet maritime de la Manche et mer du Nord, interrogé par Mer et Marine. « Dès lors qu'un migrant ou un groupe de migrants prend la mer dans cette zone, on peut considérer qu'il est en détresse car généralement parti dans des conditions dangereuses. Par ailleurs, le profil des migrants tentant la traversée a évolué avec une vulnérabilité grandissante des « passagers » : femmes enceintes, très jeunes enfants, parfois même des personnes handicapées. La précarité des conditions de navigation ainsi que la vulnérabilité des personnes font peser un tel niveau de risque que le drame peut survenir à tout instant et que notre priorité est donc de leur porter assistance. ».

« Ce ne sont pas des sauvetages habituels, on est face à des drames humains »

Pour porter assistance, c’est la mécanique habituelle de l’action de l’Etat en mer qui est mobilisée. Les moyens nautiques et aériens les plus proches et les plus adaptés sont mobilisés, ceux de la Marine nationale, des Douanes, des Affaires Maritimes, la SNSM, l’Abeille Languedoc, les navires britanniques et parfois les bateaux privés. « Des efforts ont été consentis afin de tenir une permanence de moyens à la mer, soutenue par la présence de moyens aériens, afin d’éviter un drame. Et pour le moment, malgré 399 tentatives ou traversées recensées en mer au 30 juin 2021 impliquant 7999 migrants, aucun mort ni aucune disparition n’est à déplorer en 2021 », rappelle l’amiral Dutrieux. Sauf qu’il ne s’agit pas de sauvetages habituels. « On se retrouve face à des drames humains. Des gens qui ont mis leur vie sur ces bateaux, qui veulent absolument aller de l’autre côté de l’eau », dit un marin qui a vu et effectué ces sauvetages. Des bébés, des personnes très âgées, des gens lourdement handicapés coincés dans leurs fauteuils roulants. Et, pour une toute petite partie d’entre eux, des personnes que le désespoir rend parfois agressifs quand le sauveteur est parfois perçu comme celui qui empêche de rejoindre l’Angleterre. Alors même qu'il vient de sauver leurs vies.

Du côté des sauveteurs, il y a aussi des conséquences. « Il y a beaucoup de fatigue », dit l’un d’entre eux. Qu’ils soient marins d’Etats ou bénévoles de la SNSM, ils n’étaient pas préparés à cela. Particulièrement exposé, l’équipage de l’Abeille Languedoc, le remorqueur d’intervention, d’assistance et de sauvetage affrété par la Marine à Boulogne. Depuis 2018, ses marins ont recueilli près de 600 rescapés. Le navire est, par sa mission, destiné à sortir quand tous les autres rentrent. Alors quand il y a du mauvais temps, il est souvent en première ligne pour porter assistance aux embarcations de migrants en détresse. Et si le sauvetage est dans l’ADN des équipages des Abeilles, ces derniers se trouvent de plus en plus dans des situations compliquées, confrontées à des drames et parfois de l’agressivité. Ils craignent aussi, comme le relève la CFDT qui s’est émue de la situation, d’être considérés comme des passeurs.

Une situation dont la direction des Abeilles a bien pris la mesure. « Nous voulons les accompagner du mieux possible et surtout assurer leur sécurité totale », dit Pascal Potrel, directeur général des Abeilles à Mer et Marine. En plus de la mise en place de procédures adaptées, comparables à celles pratiquées à bord des navires comme l’Ocean Viking, les équipages sont désormais accompagnés de 3 fusiliers-marins lors de leurs missions. « Nos marins sont tous solidaires et volontaires pour sauver des vies. Mais il est évident que la situation, qui dure depuis plusieurs mois, les use beaucoup ». L’armement a mis en place un soutien psychologique anonyme et sur la base du volontariat pour ses marins.

Mais que faire de plus ? Il est évident que tout le système de l’action de l’Etat en Mer se décarcasse pour essayer d’empêcher les noyades en Manche. Mais personne ne pourra tenir ce rythme, physiquement ou moralement. Qu’ils soient militaires, civils ou bénévoles, les sauveteurs ne vont pas pouvoir tenir la cadence sur la durée. Mais il est tout aussi évident que cette situation en mer n’est que la dernière étape d’une situation terrestre dont on connaît la complexité. L’Union européenne peine à trouver une politique commune et coordonnée sur l’accueil et la répartition des exilés. Le Royaume-Uni, en plein Brexit, répond par une lourde augmentation des peines pour les migrants illégaux, qui encourent désormais 4 ans de prison, et les passeurs, qui sont passibles de la perpétuité. Et pendant ce temps, le drame se poursuit en mer et les sauveteurs s’épuisent.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

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