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En 2019, le Cluster Maritime Français lançait la Coalition pour la transition écoénergétique du maritime (T2EM). Objectif : définir, en partenariat avec le ministère de la Mer, l’ADEME, de grands industriels et des Centres de recherche, une vision française pour obtenir des navires et ports respectueux de l’environnement. C’est-à-dire non seulement chercher à faire disparaitre les rejets polluants, ce qui est déjà bien engagé, mais aussi et surtout aller vers une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, avec comme horizon final le « zéro émission ». Trois ans après la naissance de la coalition, cette dynamique se concrétise avec la création, annoncée en fin de semaine dernière à Brest lors du One Ocean Summit, d’un Institut national de le transition écoénergétique du maritime (I-T2EM).

« Il faut arrêter de faire des réunions pour parler et passer à l’action »

Alors que de nombreux pays, à commencer par la Norvège, l’Allemagne ou encore le Japon, se sont résolument engagés dans la décarbonation des activités maritimes, la France apparait à la traine. Elle ne manque pourtant pas d’acteurs de premier plan, tant au niveau scientifique qu’industriel, énergétique et opérationnel. « Le problème c’est que personne ne pilote la R&D maritime en France. La filière est désorganisée et n’avait pas d’ambition collective pour la décarbonation de ses activités, ce qui est essentiel pour mettre en place en partenariat avec l’Etat de grands plans de R&D aboutissant à des projets concrets », explique à Mer et Marine Emmanuel-Marie Peton, directeur de la coalition T2EM au Cluster Maritime Français, qui fut la cheville ouvrière permettant d’aboutir à la création de ce nouvel Institut. « Il faut arrêter de faire des réunions pour parler et passer à l’action : donner des objectifs clairs et partagés à la filière maritime pour qu'elle synchronise ses efforts et mutualise ses moyens dans un programme national ambitieux qui accompagne les industriels dans leurs choix technologiques, les financeurs privés et publics dans leurs investissements ainsi que l'Etat et les collectivités dans les politiques publiques et règlementations. C’est le but de cet Institut ».

Sortir des navires concepts

Alors que la France n’a pas son pareil pour créer des observatoires, commissions et autres comités Théodule, tout en s’empêtrant dans les complexités administratives propres à tuer nombre d’initiatives et bonnes volontés, l’I-T2EM se veut comme une structure simple, efficace et pragmatique. « Il s’agit de créer un pôle d’excellence académique, scientifique et industriel qui s’appuie sur les centres de recherche et les industriels pour piloter un grand programme national nous emmenant vers les objectifs de 2050 en matière de réduction des émissions carbone, et vers le zéro émission. Cela, en se basant sur le développement et la construction de navires concepts. C’est l’objectif central : sortir des navires qui s'appuient sur un programme académique, scientifique et industriel ambitieux. Il faut apporter aux industriels une expertise scientifique et faciliter le partage d'expérience suite aux développements et tests en conditions réelles ». Ce qui devient possible grâce au soutien affiché par Emmanuel Macron à Brest pour accompagner la filière maritime sur un programme « navires et ports 0 émission », comme l’Etat l’a fait pour les filières aéronautiques et automobiles.

Un plan de 1.7 milliard d’euros sur 10 ans

Fini les briques technologiques et programmes de recherche développés dans tous les sens et qui pour beaucoup ne trouvent finalement aucune application concrète. Cette fois, les projets devront avoir pour finalité de naviguer à l’horizon 2030 sur des navires de nouvelle génération. Des prototypes à taille réelle et usage commercial. Dans cette perspective, les partenaires de la coalition T2EM ont identifié neuf types de navires devant intégrer le programme national : un bateau de pêche, une barge fluviale de transport, des navires de charge polyvalents régionaux de type feeder, un ferry, un navire de services à l'offshore, une corvette ou une frégate, un paquebot et un grand porte-conteneurs océanique. Des bateaux zéro émission de 40 à 300 mètres devant, selon leur profil d’utilisation, atteindre cet objectif en employant diverses solutions : hydrogène gazeux ou liquide, bio-fuel puis e-fuel, piles à combustible, batteries, assistance vélique, courant quai pour les escales… L’ensemble du programme est estimé à 1.7 milliards d’euros sur 10 ans, avec des financements publics et privés. « Comme pour l’automobile et l’aéronautique, l’objectif est que l’Etat, maintenant que la filière maritime se structure et propose des objectifs et projets concrets, la soutienne avec un grand plan pluriannuel d’investissement ».

Cinq grands défis technologiques

Comme pour l’avion décarboné, le plan « navigation 0 émission » doit se structurer autour de cinq grands défis technologiques complémentaires : développer des outils numériques pour disposer de modèles énergétiques et de trajectoires de décarbonation des navires, produire et distribuer de l’énergie décarbonée pour le maritime, utiliser et convertir de l’énergie décarbonée sur les navires, développer et construire des navires éco-efficients, et enfin optimiser l’exploitation des navires pour rendre leurs opérations moins énergivores. La décarbonation passe donc à la fois par l’intégration de nouvelles technologies et combustibles, mais aussi par plus de sobriété énergétique, en particulier en exploitation.

Ces cinq grands défis seront portés par une composante académique (études et recherches fondamentales en soutien aux industriels et politiques publiques), un programme technologique avec des partenariats publics-privés pour développer, intégrer, tester et valider les solutions de décarbonation, et une composante industrielle pour réaliser les navires concepts ainsi que les unités de production et de distribution des énergies associées à ces bateaux.

Un institut déployé dans l’Ouest et le Sud

La création effective de l’institut est prévue dans les mois qui viennent, probablement sous la forme d’une d’association de préfiguration. L’I-T2EM aura deux antennes principales. La première, à Nantes, sera dédiée à l’ingénierie et aux technologies. Un choix géographique logique puisque la capitale ligérienne est située au cœur du Grand Ouest et d’un vaste écosystème maritime comprenant chantiers navals, bureaux d’études, Instituts de recherche et grandes écoles. La seconde antenne sera implantée à Marseille, premier port hexagonal qui accueille de grands armateurs et énergéticiens nationaux. Elle travaillera plutôt sur les opérations et l’interface port-navire. Enfin, une troisième antenne pourrait voir le jour à Brest pour les questions liées à la biodiversité.

Pilotage du programme et pôles d’expertises

« Nous ambitionnons d’ici 2 à 3 ans d’avoir de l’ordre d’une vingtaine de personnes et il y aura des compétences mutualisées avec les membres de l’Institut. L’objectif est de créer des pôles d’expertise pour répondre aux différents besoins et coordonner l’ensemble afin qu’il y ait un vrai pilotage du programme, avec une bonne synchronisation des acteurs et projets et que l’ensemble reste sur la trajectoire définie avec l’Etat ». Les pôles du futur institut piloteront les études, par exemple le travail sur la modélisation numérique permettant d’établir des trajectoires et profils types, ils animeront les programmes de R&D et veilleront à la bonne coordination des grands défis pilotés par les industriels, analyseront et partageront le retour d’expérience des différents projets, conseilleront les entreprises voire l’Etat… Ils s’occuperont également de financement en travaillant avec les ministères concernés sur les dispositifs pouvant être employés (ANR, PEPR, PIA…), ainsi que le CORIMER (que l’institut alimentera en projets). Ils assureront une veille règlementaire, produiront des études sur l’avancée des recherches dans un but d’information et de rayonnement des progrès accomplis par la France, et développeront également des partenariats avec des centres similaires à l’international. « L’idée est véritablement d’assurer le pilotage de grands programmes avec des compétences qui permettent d’éclairer les choix des industriels, d’orienter les politiques publiques et les programmes de recherche, puis d’aboutir à des solutions éprouvées à la mer avec les démonstrateurs et navires concepts ». En somme, revenir dans la course mondiale à la décarbonation du maritime et, au passage, participer à la réindustrialisation du pays. « Derrière l'Institut il y a l'enjeu clair de réindustrialiser notre pays et de peser dans des négociations en Europe et à l'OMI. Nous ne pouvons laisser d'autres pays être seuls à publier et proposer des trajectoires de décarbonation du shipping qui donnent la part belle à leurs choix technologiques et développements industriels ».

Qui seront les membres de cet Institut ?

Alors, qui va donc rejoindre cet institut ? D’abord, logiquement, les entreprises qui s’étaient engagées dans la coalition en 2019 : Bourbon, Brittany Ferries, Bureau Veritas, CMA CGM, Chantiers de l’Atlantique, Corsica Linea, Edéis, EDF, Enedis, Energy Observer, Engie, La Méridionale, Naval Group, Ponant, Sogestran, TotalEnergies. CMA CGM a d’ailleurs annoncé qu’il accueillerait l’antenne marseillaise de l’Institut au sein de Tangram, son nouveau site de recherche et de formation qui ouvrira en 2023. Côté recherche, on devrait y trouver des acteurs comme l’IRT Jules Verne, Centrale Nantes, l’Université de Bretagne Sud, le CEA, l’IFP Energies nouvelles, l’ENSM… Il y aura également des PME, le projet étant par ailleurs soutenu par les régions Sud et Pays de la Loire, sans oublier le travail actif des Pôles Mer et des fédérations comme le GICAN, Armateurs de France et l’UPF.  « Aujourd'hui aucun acteur n'a encore engagé de financements, mais l'ensemble des acteurs a identifié les projets et financements associés. Cela a amené à la construction du Programme et des pistes de structuration de l'Institut. L'objectif des six prochains mois est de créer la structure légère I-T2EM et de négocier avec les industriels et entre industriels et Etat les engagements définitifs publics-privés pour lancer les premiers volets », précise Emmanuel-Marie Peton, qui est certain que ce projet peut enfin faire bouger les choses en France : « Pour la première fois nous avons une démarche construite par des académiques, des centres scientifiques dont plusieurs très actifs dans des filières autres que le maritime, des industriels et entreprises de service spécialement la classe et la finance, pour fixer un horizon à la filière maritime, avec le soutien de l'Etat et de Régions ».

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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