Aller au contenu principal

MyFerryLink et Eurotunnel ont essuyé le 9 décembre un revers juridique devant le Competition Appeal Tribunal (CAT) de Londres. Ce dernier a décidé de ne pas casser l’avis de l’autorité britannique de la Concurrence (Competition and Markets Authority – CMA), qui estime qu’il existe entre les activités d’Eurotunnel et la propriété de la flotte de MyFerryLink par ce même groupe un risque monopolistique dans le Détroit. A ce titre, la compagnie française se verrait interdire sous six mois l’accès au port de Douvres, ce qui signifierait sa disparition.

Pour mémoire, la SCOP SeaFrance, société coopérative indépendante créée par des anciens salariés de SeaFrance, emploie les marins et de la compagnie, tout en exploitant trois navires affrétés auprès d’Eurotunnel. MyFerryLink SAS, filiale à 100% d’Eurotunnel, est en charge de la commercialisation passagers et fret.

Cela fait plus de deux ans qu’Eurotunnel et la SCOP sont engagés dans une âpre bataille juridique au Royaume-Uni. Suite à un premier avis défavorable de la CMA en mai 2013, un premier recours devant le CAT avait été favorable aux Français le 4 décembre de la même année, le juge renvoyant le dossier devant la CMA, notamment sur la question de sa compétence juridique en matière de fusion-acquisition. L’autorité britannique de la concurrence, après réexamen des faits, avait néanmoins émis un nouvel avis négatif en juin 2014, redemandant l’interdiction d’accès des navires à Douvres. D’où une seconde attaque de cet avis devant le CAT, qui n’a pas voulu le casser. Face à cette situation, Eurotunnel a décidé de jeter l’éponge et annonce la mise en vente de ses actifs maritimes. La SCOP va, pour sa part, poursuivre le combat juridique.

Raphaël Doutrebente, directeur général de la SCOP SeaFrance, a accepté de faire le point avec nous sur la situation et les perspectives de MyFerryLink.  

___________________________________________________

 

MER ET MARINE : Que s’est-il passé vendredi ?

 

RAPHAEL DOUTREBENTE : En première instance, le CAT, qui contestait l’avis de la CMA, nous avait donné raison, ce qui ne fut pas le cas cette fois, bien que les juges aient reconnu nos arguments juridiquement recevables. C’est sur ces points reconnus que nous allons interjeter appel devant la Cour d’appel de Londres.

Malgré une certaine incompréhension, ce n’est pas vraiment surprise et nous nous étions préparés à cette décision.

 

On a parlé en fin d’année, au Royaume-Uni, de pressions gouvernementales  suite à des craintes de grèves lors de la période des fêtes, traditionnellement très chargée sur le Détroit. Ces pressions ont-elles pu avoir un impact négatif sur les juges ?

 

Ce qui est étrange, c’est que le juge avait indiqué en fin d’audience que la décision serait rendue avant Noël et qu’après les échanges entre les gouvernements et l’action auprès du Tribunal, la décision a été reportée à début janvier.

 

Quels sont désormais vos possibilités de recours ?

 

Si ce jugement du CAT est négatif, il reste une ouverture. En effet, nous avons juridiquement la possibilité de porter l’affaire devant la Court d’appel de Londres puisque le tribunal, même s’il n’a pas cassé la décision de la CMA, a reconnu la pertinence de nos arguments.

Nous allons dès ce lundi engager deux actions. La première consiste à obtenir une suspension de la décision de la CMA interdisant à Eurotunnel d’accoster à Douvres dans les six mois et la seconde concerne le dossier d’appel sur les arguments déjà évoqués et reconnus par le CAT.

 

On imagine que la décision d’Eurotunnel de vendre ses actifs maritimes était attendue ?

 

Jacques Gounon nous avait bien entendu prévenus de sa décision et nous la savions inévitable si le jugement du CAT était négatif. Eurotunnel, notamment vis-à-vis de ses actionnaires,  ne pouvait plus continuer ainsi alors que les entraves juridiques à répétition pénalisaient depuis le départ son activité.

 

C’est un coup dur ?

 

Nous avons effectué un travail remarquable avec Eurotunnel et je tiens à saluer son président, Jacques Gounon, qui est un grand entrepreneur et quelqu’un pour qui nous avons beaucoup de respect. Face à cette situation, il aurait pu décider de tout arrêter avant même le délai des six mois ou dans six mois, de payer les indemnités, de vendre les navires et de transférer les contrats de la compagnie sur le tunnel. Il en avait légitimement le droit.

Au lieu de cela, Jacques Gounon met tout en œuvre pour trouver une solution et sauver MyFerryLink en cherchant un repreneur. Et s’il le fait, c’est notamment, comme il l’a dit, parce que cette entreprise constitue un succès commercial et industriel.

 

Jacques Gounon s’est montré confiant dans la possibilité de trouver un repreneur. Vous l’êtes également ?

 

Je suis en effet confiant dans le fait qu’un repreneur soit trouvé. Il y a des solutions et tous les acteurs concernés doivent coopérer, y compris l’Etat, qui doit se mobiliser.

 

Avez-vous reçu le soutien du gouvernement ?

 

Oui, dès vendredi, celui du ministre des Transports Alain Vidalies, alors même que le gouvernement était accaparé par les évènements tragiques qui ont secoué notre pays. La mobilisation politique, qu’elle soit au niveau gouvernemental ou local, nous est indispensable car les enjeux sont très importants. Il y a bien entendu les 600 emplois que représentent la SCOP, mais il y a aussi le fait que, si nous disparaissions, il n’y aurait plus de compagnie française sur le Détroit, ce qui serait parfaitement incroyable.

 

L’enjeu est aussi important pour le secteur de la Marine marchande française qui voit le nombre de ses opérateurs de ferries se réduire à peau de chagrin…

 

En effet, alors qu’on ne sait pas quelle sera l’issue pour la SNCM, si nous cessons d’être, il ne resterait plus que Brittany Ferries et La Méridionale. Ce serait catastrophique et c’est pourquoi les politiques doivent se mobiliser, surtout que ce projet est une réussite et n’a aucune raison de disparaitre.  

 

Vous parlez de réussite. Quels sont vos chiffres et êtes vous en ligne avec vos objectifs de rentabilité ?

 

Je rappelle que nous sommes partis de rien à l’été 2012 et que nous détenons aujourd’hui 12% de parts de marché sur le Détroit, cela sans un jour de grève depuis le lancement de la compagnie.

En 2013, nous avons transporté 326.000 camions, 317.000 véhicules de tourisme et 1.26 million de passagers, alors qu’en 2014, nous sommes passés à 400.000 camions, 350.000 voitures et 1.5 million de passagers. Nous avons tourné à plein régime et atteint nos objectifs. Sur le plan financier, nous sommes aussi en ligne, puisque l’équilibre est prévu d’ici à 2016.

 

Quel type de repreneur imaginez-vous ?

 

Il faut un investisseur industriel et financier, pas forcément un armateur, mais un repreneur qui a envie de soutenir une entreprise ayant prouvé sa fiabilité et montré la validité de son modèle économique.

 

Est-ce que votre grand adversaire, DFDS, pourrait faire main basse sur MyFerryLink ?

 

Non car, depuis le début, DFDS, qui n’a plus aujourd’hui qu’un ferry sur Calais-Douvres, ne veut qu’une seule chose : récupérer nos navires. Or, Eurotunnel ne met pas uniquement en vente la flotte, il met en vente l’ensemble du fond de commerce, avec notamment MyFerryLink SAS, qui concentre le système de réservation, les clients et le système informatique. DFDS n’est pas intéressé par ce package, comme son patron l’a d’ailleurs reconnu la semaine dernière devant la britannique.

 

Quelle assurance avez-vous que, si un repreneur est trouvé, il continue de collaborer avec la SCOP et que les navires seront maintenus sous pavillon français ?

 

La SCOP, société sous-traitante de MyFerryLink SAS, restera sous pavillon français quelque soit le repreneur. Nous avons un contrat assurant la continuité entre Eurotunnel et la SCOP, qui est je le rappelle indépendante et est, en fait, une société d’exploitation sous pavillon français et l’armateur du projet MyFerryLink. Même si la SCOP n’est pas à vendre aujourd’hui, elle sera totalement liée au repreneur et cette condition fera bien entendu l’objet de négociations le moment venu.

 

MyFerryLink sans la SCOP, ce n’est donc pas envisageable ?

 

Non puisque ce qui fait la valeur de la compagnie, c’est non seulement la flotte et MyFerryLink SAS, mais aussi le succès du fonctionnement de la SCOP.

 

Les délais pour trouver un repreneur sont cependant très courts ce qui peut constituer un vrai problème…

 

Je ne suis pas inquiet sur le fait qu’Eurotunnel trouve un repreneur mais il est vrai que le délai constitue un problème. Jeudi prochain, nous aurons une discussion à Londres avec le juge afin de connaître la date butoir mais il est clair que nous n’aurons pas plus de six mois avant qu’Eurotunnel voit ses navires interdits d’accoster à Douvres.

En attendant, l’activité se poursuit et tous les personnels doivent être mobilisés. Continuer de faire notre travail et le faire bien est, en effet, le meilleur moyen de trouver rapidement un investisseur.

 

Vous n’envisagez donc pas de mouvement de protestation ?

 

Nous n’appellerons certainement pas à aller contre l’ordre public. Il est au contraire impératif de ne pas faire de mouvement car, si l’on veut que notre système reste vertueux et qu’un nouveau partenaire s’intéresse à nous, la SCOP doit rester professionnelle et faire le job.

 

Qu’en est-il des clients, notamment les transporteurs ? Sont-ils inquiets ?  

 

Evidemment, ils se demandent ce qu’il adviendrait si nous disparaissions et, par conséquent, hésitent à signer des contrats pour 2015. Afin de les rassurer, nous leur expliquons la situation et comment nous comptons trouver une solution. Tous les contrats fret que nous avons habituellement ne sont pas encore signés pour 2015 mais nous y travaillons et je peux vous dire que nos clients sont nombreux à nous soutenir.

 

Certains ont laissé entendre que vous bénéficiez de conditions très avantageuses avec Eurotunnel. Est-ce vrai et qu’en serait-il avec un nouveau propriétaire pour MyFerryLink SAS et les navires que vous exploitez ?

 

Je démens ces allégations. Il n’y a pas de favoritisme, notamment sur le coût d’affrètement des navires. Les prix sont ceux du marché et nous sommes même sur des niveaux supérieurs à ce que payait DFDS pour l’ex-SeaFrance Molière. Il n’y a donc aucun cadeau entre Eurotunnel et la SCOP. Nous n’avons surtout pas fait cette erreur, qui aurait constitué une faille par rapport aux autorités de la concurrence. Je note d’ailleurs, à ce sujet, que la CMA n’a pas conclu, suite à ses investigations, à un quelconque favoritisme.

 

La SCOP va désormais poursuivre seule devant les tribunaux britanniques ?

 

Eurotunnel ne fera en effet pas appel sur des arguments défendus par la SCOP, comme la discontinuité des emplois entre la liquidation de SeaFrance et la création de MyFerryLink. Des arguments qui, je le rappelle une nouvelle fois, ont été reconnus comme légitimes par le CAT, ce qui provoque d’ailleurs une incompréhension quant au fait que le tribunal n’a pas cassé l’avis de la CMA.

 

Malgré ce revers juridique, on ne vous sent pas abattu, bien au contraire…

 

Absolument. Nous restons très combattifs et mobilisés car il y a des perspectives et MyFerryLink va continuer. Ce combat est compliqué depuis le début mais nous avons déjà franchi beaucoup d’épreuves. Nous allons maintenant tout faire pour surmonter ces difficultés et assurer la pérennité d’une belle aventure.  

 

On se rappelle qu’en 2012, lorsque la création de la société coopérative a été annoncée et que vous en avez pris la barre avec Jean-Michel Giguet, il n’y avait pas beaucoup de monde pour  y croire. La perception a manifestement changé…

 

Il y avait clairement un lourd passif avec l’époque SeaFrance/SNCF mais cette page est aujourd’hui tournée. La SCOP et MyFerryLink ont démontré leur pertinence et leur capacité à devenir une réussite commerciale et industrielle. Nous n’avons pas à rougir du travail accompli et c’est ce qui nous pousse tous, au sein de cette compagnie, à nous battre pour assurer son avenir.  

 

Interview réalisée par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, janvier 2015

Aller plus loin

Rubriques
Marine marchande
Dossiers
MyFerryLink