Aller au contenu principal

La région Bretagne veut soutenir l’émergence d’une nouvelle filière du transport maritime propulsé par le vent. Alors que se déroulait la COP26, à Glasgow, elle a réuni le 10 novembre, à Lorient, les acteurs bretons impliqués dans cette solution pour décarboner le transport maritime en vue d’amorcer une feuille de route pour le premier semestre 2022. Mais avant cela, pour évaluer l’intérêt du marché, identifier la chaîne de valeur et les besoins des entreprises, elle avait confié la réalisation d’une étude à l’agence Bretagne Développement Innovation (BDI). Menée par Carole Bourlon, responsable filières voile de compétition et matériaux composites ainsi que du programme Eurolarge Innovation, elle a permis de mettre à jour une filière déjà étoffée et se caractérisant par une certaine agilité.

MER ET MARINE : Pourriez-vous nous expliquer quel a été le point de départ de cette étude portant sur l’émergence d’une filière du transport maritime à propulsion par le vent en Bretagne et comment elle a été réalisée ?

CAROLE BOURLON : La Région avait un certain nombre de signaux laissant penser à l’émergence de cette filière. BDI est l’agence régionale de développement économique et d’innovation, en charge notamment des bases de données de compétences de la région Bretagne dans de nombreux domaines et en particulier sur les grands programmes structurants. La Région nous confie l’animation de filières nouvelles ou stratégiques avec l’objectif d’accélérer leur développement, dont la filière technologie voile de compétition et composites, dont j’ai la charge. Or, dans les projets émergents dans le domaine du transport maritime utilisant la propulsion par le vent, il y a une forte activité des entreprises de la voile de compétition qui viennent apporter leurs technologies. La Région aidait déjà des projets dans ce domaine, à commencer par le projet Solid Sail / AeolDrive des Chantiers de l’Atlantique impliquant dix entreprises de la voile de compétition positionnées sur la production des gréements et ce qui va autour. Le président de Région, Loïg Chesnais-Girard était d’ailleurs présent lors de l’évènement de lancement de ce projet aux Chantiers de l’Atlantique.

La réalisation de cette étude s’inscrit dans un projet partenarial avec Wind Ship et l’écosystème breton (pôles de compétitivité notamment le Pôle Mer, 7 technopoles, clusters d’entreprises comme BPN ou Bretagne Aérospace…). Elle a débuté mi-mai et elle s’est clôturée mi-juillet.

Nous avons utilisé un outil qui s’appelle CRAFT, piloté par le service ingénierie de l’agence. Cette plateforme répertorie les entreprises bretonnes, notamment celles qui sont très actives sur les grands programmes structurants. On connait ainsi de façon précise les activités les entreprises, leurs positionnements sur différents marchés, ce qu’elles savent faire, leurs nombres de salariés, leurs chiffres d’affaires et on mène un travail de veille. Nous sommes donc en mesure d’aller chercher les entreprises qui peuvent souhaiter se diversifier et monter en puissance sur d’autres secteurs à partir du moment où on connait leurs compétences.

Combien d’entreprises ont participé à cette étude ?

Nous avons constitué une base de 425 entreprises et 236 nous ont répondu. Nous en avons certainement raté quelques-unes sur les 425, mais c’est un point de départ. Une étude permet de donner de grandes tendances.

Quatre populations se dessinent : 62 entreprises n’étaient pas intéressées, principalement parce que ce n’est pas en adéquation avec leurs compétences ou que ce n’est pas dans leur stratégie de développement. 18 s’avèrent indécises, ce sont des gens qui arriveront peut-être dans la filière à un moment ou un autre, sans compter celles qui n’ont pas été identifiées. Et puis on a découvert qu’on avait déjà 61 entreprises qui avaient un chiffre d’affaires sur le créneau, ce qui n’est pas anecdotique pour une filière non identifiée. Enfin 95 entreprises sont intéressées, dont 42 vont entrer dans la filière dans les trois ans. On peut donc arriver à brève échéance à un effectif assez important de 103 entreprises.

Avez-vous été surprise par le nombre d’entreprises qui constituent cette filière émergente ?

Nous sentions qu’il y avait des choses qui se passaient et nous avions de très fortes présomptions. Mais les entreprises cachent souvent un peu ce qu’elles font. En fait, on sort maintenant de la partie R&D où elles sont très secrètes et il y a des projets sur lesquels elles commencent à communiquer. Les places sont à prendre maintenant et les premiers qui se distinguent auront une longueur d’avance. On a été surpris dans une certaine mesure, car le chiffre était quand même plutôt important, et rassurés de se dire qu’on avait bien vu les choses. On fait un lancement de filière, mais finalement cela vient dessiner une filière, confirmer une filière existante qui était en train de se mettre en place.

On a fait une extrapolation sur le chiffre d’affaires et le nombre d’emplois. Cela représente 155 emplois et 28 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est une tendance, évidemment. En chiffre d’affaires c’est élevé, mais en emploi c’est bas. Si je compare à la voile de compétition, qui est un marché de niche, c’est 83 millions d’euros de chiffre d’affaires et pas loin de 1000 emplois. Cela signifie qu’il y a un savoir-faire qui est transférable. C’est ainsi que je l’interprète. Les entreprises peuvent mobiliser des compétences très rapidement.

Quels autres enseignements avez-vous tiré de ce travail de défrichage ?

Concernant la localisation, on constate que l’activité des entreprises actuellement est surtout dans le Sud Bretagne, entre Quimper et Vannes. Mais avec l’arrivée des nouveaux, les 95 entreprises intéressées, on va avoir un pôle important qui va se créer autour de Brest. C’est intéressant car on est ainsi capables de faire de la prospective.

Trois secteurs principaux font l’émergence de la filière : le naval, le nautisme et la voile de compétition principalement. Ils représentent 129 des 156 entreprises, soit 83% de cette filière. Mais on a aussi des entreprises de la défense ou des énergies marines.

Enfin, j’ai été assez surprise de voir qu’il y a déjà beaucoup de projets à l’international. Normalement, sur l’émergent, on a plutôt tendance à aller chasser autour de chez soi. On pourrait penser que le premier cercle est breton, le deuxième français et le troisième à l’international. Mais on a déjà treize entreprises qui sont sur des projets à l’international, dont onze génèrent une activité commerciale et donc du chiffre d’affaires. C’est très élevé.

Quels sont les points forts de la filière ?

On observe qu’elle a la capacité d’aller sur de nombreuses technologies. Les acteurs ne sont pas bloqués sur une technologie plutôt qu’une autre.

On a aussi des acteurs positionnés sur l’ensemble de la chaine de valeur de la fabrication et de la fourniture des systèmes. D’autres sont sur la maintenance et support, sans compter des armateurs (19) et affréteurs (9). C’est quand même relativement bien réparti.

Et puis, on a des entreprises, dans la voile de compétition en particulier, mais pas seulement, qui sont capables d’innover de façon importante, de relever des défis, de trouver des solutions dans un temps court et de livrer à l’heure. Elles ont beaucoup d’agilité. C’est important quand on est dans un marché émergent et bouillonnant comme ici. De plus, globalement elles se côtoient énormément. Elles peuvent être concurrentes, mais elles sont aussi capables de travailler ensemble pour aller chercher de plus gros projets et monter des consortiums.

Avez-vous aussi pu identifier les besoins des entreprises pour passer à la vitesse supérieure ?

Elles ont surtout des besoins de deux ordres : de l’information et de l’accompagnement. Elles ont notamment besoin d’identifier des projets et appels à projets, d’avoir des informations sur le marché et les opportunités commerciales, de se renseigner, d’apprendre, etc. Cela signifie qu’on est arrivé dans des TRL relativement élevés. Et puis les entreprises disent qu’elles ont besoin d’avoir des informations sur les technologies et la chaîne de valeur. C’est intéressant pour nous. Pour les aider à travailler entre elles, on va lancer une cartographie et un annuaire où elles vont pouvoir aller sourcer les compétences bretonnes.

Les ressources humaines et les infrastructures ne sont pas des besoins immédiats. On va voir comment ça va évoluer.

Faut-il s’attendre à voir un chantier naval breton construire un navire de transport maritime propulsé par le vent dans les trois ans à venir ?

Pourquoi pas ? Il y a différents segments dans cette filière. De grosses unités qui font plus de 100 mètres de long, celles de moins de 100 mètres, mais aussi de petits projets. C’est la feuille de route qui déterminera quels seront les segments de marché sur lesquels on veut positionner fortement la région.

Propos recueillis par Gaël Cogné © Mer et Marine, novembre 2021

 

Aller plus loin

Rubriques
Marine marchande