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Dans le port de Longyearbyen, capital de l’archipel arctique du Svalbard, il n’y a presque pas de navires. Cet été 2021 reste sous le sceau de la pandémie et aucun paquebot n’est revenu dans les eaux polaires de l’Isfjord depuis des mois. L’activité touristique reprend doucement, avec principalement les touristes venus profiter des expéditions à la journée depuis Longyearbyen ou alors pour des croisières sur des bateaux de petite taille.

Polarfront, de l’armement français Latitude Blanche, a repris ses expéditions au début de l’été avec, en conformité avec les directives sanitaires norvégiennes, une légère baisse de la jauge. Les passagers sont au rendez-vous, double-vaccinés comme imposé obligatoirement par la Norvège. Et visiblement ravis d’être là après des mois de confinement et de restrictions de déplacement. En provenance de France et de Suisse, ils franchissent l’échelle de coupée de Polarfront avec enthousiasme. A bord, l’atmosphère est cosy : l’ancien navire météo norvégien a été taillé pour le froid et cela se sent à tous les ponts. Dans le salon à l’épaisse moquette, les passagers se rejoignent pour faire connaissance avec l’équipage et découvrir le programme des 10 prochains jours. A la barre pour cette expédition, le commandant Sophie Galvagnon, par ailleurs co-fondatrice de l’armement Latitude Blanche.

 

 

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© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le sourire de Sophie est gourmand. Elle a regardé les cartes de glace mises à jour quotidiennement par les services météo norvégiens. Nous sommes fin août, au moment où la glace a le plus reculé et où les eaux de l’archipel sont le plus libres et donc navigables. « Et si on faisait le grand tour par l’Est ? ». Le Svalbard est constitué de plusieurs îles, le Spitzberg étant la principale qui abrite la capitale Longyearbyen, la base scientifique de Ny-Alesund et les mines russes de Barentsburg. Au sud on y trouve le Sørkapplandet, à l’est les îles de Edgeøya et de Barentsøya et au nord la très grande île de Nordaustlandet. Celle qui marque le territoire le plus septentrional de l’archipel. Et là où il y a le front glaciaire arctique.

Sophie connaît bien les glaces. Elle les a apprises patiemment, d’abord à la passerelle des brise-glaces suédois en Baltique, puis dans les eaux du Svalbard dont elle connaît presque tous les cailloux, courants et nuances de couleurs à l’horizon qui annonce un grain. En quelques secondes, elle sait que ce vent d’ouest s’est levé. Une petite brise sous des latitudes plus méridionales, aura ici des conséquences bien différentes si on navigue au milieu des glaces. Cet apprentissage est long, ne s’improvise pas et requiert un sang-froid doublé d’un grand sens marin. Sophie ne s’en vantera jamais, mais on sent qu’elle est ici chez elle, dans ce royaume du brash, du nilas, de névé et de banquise. Si, aux commandes des brise-glaces elle devait se frayer un chemin en cassant de la glace pour ouvrir la voie au trafic de commerce dans le golfe de Bothnie, ici, ce n’est pas du tout ce qu’elle goûte. Avec Polarfront et sa coque renforcée, ce qu’elle aime c’est frôler la glace, trouver une route au milieu des icebergs, « pousser un peu les glaçons », comme aiment dire les marins qui naviguent dans ces eaux.

En attendant de trouver la glace, Sophie et Matthieu, le second capitaine, préparent l’appareillage et la route vers le Nord. Charlène, la chef mécanicienne, a démarré le moteur Whichmann qui tourne comme une horloge. Lydie, la chef stewardess et son équipe, ont installé les passagers. Très rapidement, il n’y a plus aucun signal de réseau. Polarfront entre dans le royaume sauvage de l’Arctique dans la lumière dorée d’un soir sur lequel le soleil ne se couche pas encore.

Dès la sortie de l’Isfjord, une douzaine de rorquals communs viennent saluer le navire, curieux et absolument pas intimidés. La route vers la Nord amène Polarfront à longer la longue île de Prins Karl Forland, avant d’atteindre au matin Hamburgbukta, où une petite randonnée à terre permet l’observation de phoques curieux venus à la rencontre des embarcations gonflables et de saxifrages, ces petits lichens multicolores qui résistent aux conditions arctiques. Les guides encadrent de près le petit groupe de randonneurs, chacun armé d’un fusil. Une précaution obligatoire au Svalbard où la population, protégée, prend garde aux ours blancs se répartissant sur l’ensemble du territoire. Les guides sont aussi très attentifs à la distance à maintenir vis-à-vis des animaux. Les lois norvégiennes et les règles de l’AECO (association des tour-opérateurs en Arctique) sont très claires sur ce point, le Svalbard est avant tout un sanctuaire de la vie sauvage.

 

 

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(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le Smeerenburg, ou vallée de la graisse (de baleine) en néerlandais, est le premier endroit touché par le navigateur Willem Barentz, découvreur du Svalbard à la fin du XVIème siècle. Tout à l’ouest de l’île du Spitzberg, cet abri a longtemps été le repère des baleiniers car c’est un des rares endroits restant libre de glace une grande partie de l’année. Et ce, en raison de l’influence du Gulf Stream qui finit sa course juste à proximité. Polarfront s’y est faufilé et les passagers y découvrent, outre une grande échouerie de morses, les vestiges de l’expédition André. Parti de Virgohamna en 1897, elle était menée par le scientifique suédois Salomon August André qui voulait rallier le pôle nord en ballon. Une tentative qui s’est tragiquement terminée sur Hvitøya, l’île blanche, la plus septentrionale de l’archipel du Svalbard. Sur la plage on devine encore les machines pour gonfler les ballons à hydrogène. Ces témoignages devraient rester ici, la politique du gouverneur du Svalbard étant désormais de ne pas déranger le patrimoine témoignant de l’histoire des îles.

 

 

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Sur Polarfront, tout le monde a pris ses habitudes. On enfile une épaisse combinaison de survie pour affronter le froid qui commence à devenir mordant. On se requinque grâce à l’excellente cuisine de Cyril, le chef du bord. On écoute Sophie et Vincent, les deux guides qui sont incollables sur la faune, la flore, l’histoire et la culture des mondes polaires. Dans la nuit, Polarfront franchit les 80° Nord, la température ne dépasse plus vraiment 0° et les sommets découpés sont de plus en plus blancs.

Cap sur Murchisonfjord, la rumeur des ondes dit qu’on pourrait y voir un ours. Au Svalbard, c’est toujours un peu comme cela. La confraternité existe réellement entre les navires et quand une belle observation a été réalisée, il est d’usage de la signaler aux autres bateaux. Et il est effectivement bien là, celui que tout le monde veut voir, le grand marcheur. Il a pris ses quartiers dans une ancienne station scientifique et joue à cache-cache avec des rennes venus s’aventurer à proximité. Dans l’après-midi, à quelques milles de là, c’est toute une famille d’ours, venus se nourrir sur une carcasse de baleine qui se laisse admirer.

 

 

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A la passerelle, Sophie et Mathieu comparent les fichiers glace et météo. Polarfront est entré dans le détroit d’Hinløppen et fait route vers l’est, vers la banquise. La terre du Nord-Ouest, que l’on longe, est constituée de quatre dômes glaciaires, avec des glaciers spectaculaires. Ce sont donc deux types de glaces que Polarfront va rencontrer. Il y a la banquise, la glace qui se forme en mer lorsque la température de l’eau atteint -1.8°. C’est à cette température que des cristaux de glace se forment puis se rejoignent pour donner naissance à une couche de glace qui emprisonne les poches de saumure où les sels sont concentrés. La banquise a plusieurs stades : elle est d’abord qualifiée de nouvelle glace quand elle vient de se former et que les cristaux sont faiblement soudés entre eux. Elle peut alors être désignée par différents termes, comme frasil (fines aiguilles en suspension dans l’eau), nilas (couche de glace mince et élastique, avec une surface mate pouvant atteindre 10 cm d’épaisseur), shuga (accumulation de morceaux de glace spongieuse de quelques centimètres de longueur). Après un hiver de croissance, la jeune glace va être qualifiée de première année. Elle atteint alors une épaisseur d’au moins 30 centimètres et parfois beaucoup plus. Si elle survit à un été de fonte, la glace va devenir une vieille glace, résistant parfois plusieurs années. Plus elle vieillit, plus elle perd son oxygène et devient bleue. Une couleur dont les navigateurs polaires ont appris à reconnaître toutes les nuances puisqu’elle signifie la dureté et donc la dangerosité d’une glace.

 

 

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L’autre catégorie de glace est celle venant de la terre. Celle qui se forme dans les montagnes et les pôles par compactage de la neige accumulée. La pression de compactage chasse l’air contenu dans la neige et les cristaux se soudent pour former de la glace. C’est ainsi qu’un glacier est formé d’eau douce gelée. Le Bråsvellbreen, que Polarfront longe désormais, en est un bon exemple. Long de 45 kilomètres, il charrie de la glace de Sørdomen, un des quatre dômes de la terre du Nord-Ouest. Un glacier peut rester inactif pendant quelques temps, déversant simplement quelques petites cascades mais quand la nouvelle glace se forme sur le dôme, elle pousse l’ancienne. C’est là que l’on assiste au spectaculaire vêlage, autrement dit le détachement des icebergs de la paroi du glacier. Sur le radar de Polarfront, on voit clairement la silhouette d’un de ces géants de glace se détacher de la paroi du glacier. Au loin, un grondement, un bruit sourd puis une onde de vagues : un iceberg est né.

 

 

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Sophie ne quitte pas l’horizon et l’étrave des yeux. Là où le béotien voit des amas de glace, elle voit une route. Autour de Polarfront, la banquise commence à se concentrer. Pour qualifier cette concentration, on utilise une échelle de 1 à 10, qui va de la banquise lâche, qui comporte beaucoup de chenaux, à la banquise consolidée où tous les fragments de glace (les floes) ont été soudés. Pour le moment, Polarfront est dans le brash, c’est-à-dire des glaces qui n’ont pas plus de deux mètres d’extension et qui proviennent de la destruction d’autres glaces. La coque les écarte doucement. Sans foncer, il s’agit de garder un peu de vitesse pour pouvoir manœuvrer facilement. Le dosage est subtil d’autant que la route peut s’apparenter à du slalom. Le vent se lève un peu, les glaçons commencent à s’agiter, Sophie doit redoubler d’attention pour ne pas rencontrer de la glace dure. « Je surveille la zone de compression, là où la glace de terre rencontre la banquise ». Sur la carte électronique, Polarfront navigue « sur terre », les vieux relevés cartographiques norvégiens datant de plusieurs décennies ne correspondent plus du tout au front du glacier qui a reculé de plusieurs dizaines de mètres. Au loin, un ours saute de plaques de glace en icebergs. Le navire double le cap le plus oriental du Svalbard, au loin le dôme de glace de Storøya domine la banquise. Ce soir, les passagers vont voir le premier coucher de soleil de l’hiver arctique. Il durera exactement 1 minute 30.

 

 

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Au petit matin, c’est une drôle de vision que l’on peut observer. Au loin l’île Karl XII, une des plus septentrionales du Svalbard, prend la forme d’un champignon atomique puis d’un bâtiment rectangulaire. Il s’agit de l’effet Novaya Zemlya, un mirage spécifique des zones polaires. Lié à un profil de réfraction atmosphérique particulier, il voit une partie de la lumière du soleil se propager selon une trajectoire inhabituelle. Mais ce n’est pas lui qui va détourner l’équipage de Polarfront d’une de ses missions du jour. « On va cartographier ». Les marins sont ravis, ce n’est pas souvent qu’un navire de commerce a l’occasion d’effectuer ce genre d’opération. « Ici, cela peut encore arriver », dit Sophie qui, en juin 2019, a pu retrouver, avec l’aide d’un guide local, l’épave d’un avion de la deuxième guerre mondiale dans le sud-est de l’archipel.

 

 

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Aujourd’hui, il s’agit d’aller étudier les fonds d’Albertinibukta et le front du glacier Schweigaardsbreen. Alors, dès que les passagers ont quitté le bord pour une excursion, l’équipage s’active. Une partie d’entre eux part sur une embarcation à l’avant, muni de deux sonars à main. De là, ils communiquent en VHF avec la passerelle de Polarfront qui avance prudemment dans le fjord. Un calque est posé sur le radar, passé en mode true motion pour que le paysage ne défile plus, on repère la position de départ puis on y repère le zodiac. Les profondeurs sont ensuite vérifiées et affinées avec le gros sondeur du navire, puis reportées. Ensuite, les données sont partagées avec d’autres utilisateurs via le système Olex. Le fjord s’est révélé profond, Polarfront a pu s’approcher à moins d’une centaine de mètres du front du glacier.

 

 

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Route vers l’Ouest, la banquise s’éloigne et le navire accoste à Phippsøya, l’île qui sera le point le plus au nord de cette expédition. Une terre noire, une vieille cabane de trappeur encore entretenue, une randonnée pendant laquelle on ramasse le plastique malheureusement lui aussi très présent même dans ces latitudes. Et puis l’histoire de l’île voisine, où celui qui est devenu l’amiral Nelson, alors tout jeune pilotin, a failli mourir en essayant de tuer un ours blanc pour en ramener la fourrure à son père.

 

 

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Il est temps de remettre le cap vers le sud et Longyearbyen. Les journées ont commencé à raccourcir, avec une demi-heure de nuit supplémentaire par jour. L’archipel norvégien entrera dans la nuit polaire fin septembre. Les derniers oiseaux migrateurs quittent les immenses falaises où ils étaient venus nicher pour l’été. L’hiver arrive.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

 

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