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Par Araceli Guillaume-Alonso, Professeure des universités, UFR d’études ibériques et latino-américaines, Sorbonne Université Lettres.

En 2021, 11.620 thons rouges, d’un poids total de 1479,41 tonnes, ont été pêchés en Andalousie atlantique, tout près du détroit de Gibraltar.

La pénurie de thonidés, constatée au cours des dernières décennies, avait amené les autorités européennes à établir, en 1998, un quota annuel par pays, chaque pays procédant ensuite à une répartition de son contingent potentiel entre ses régions côtières et en fonction des différentes techniques de pêche. La population de thons en provenance de l’Atlantique a beaucoup augmenté au cours de ces dernières années mais le quota, désormais vite atteint, reste en vigueur. L’Espagne s’est vu attribuer, en 2021, une quote-part de 6107,60 tonnes, toutes espèces de thon confondues, dont elle a réservé presque 1500 tonnes (24% environ) au seul produit de ses quatre madragues en activité [1].

Le thon et la madrague

Le thon rouge (thunnus thynnus) est un poisson migrateur qui passe de l’Atlantique en Méditerranée, à travers le détroit de Gibraltar, à la recherche d’eaux chaudes, pour se reproduire. Cette migration annuelle a lieu entre les mois d’avril et de juin pour le voyage aller, une partie du thon reprenant, en août, après la ponte, le sens inverse du trajet. Le thon rouge est, par ailleurs, un animal grégaire et peureux qui se déplace en groupe compact, en cardumen.

La madrague, almadraba en espagnol, est une forme de pêche au thon ancestrale qui survit sur le littoral atlantique andalou, à quatre endroits précis : Conil, Barbate, Zahara de los Atunes et Tarifa [2]. Ces quatre madragues se succèdent d’ouest en est, après la baie de Cadix, aux confins des eaux atlantiques, alors que Tarifa, la plus orientale, est déjà sur le détroit même, dans sa partie la plus étroite, là où l’océan et la mer intérieure se rencontrent [3].

 

© ARACELI GUILLAUME-ALONSO

Le détroit de Gibraltar avec la position des quatre madragues actives (dessin personnel)

 

La madrague, à travers les âges et selon les lieux, a adopté deux techniques de base – mobile ou fixe –, toutes deux mises au service d’un même principe : intercepter les bancs de thons et capturer un maximum d’exemplaires, lors de leur passage, saisonnier et prévisible, le long des côtes, pas loin du littoral. Cette pêche opportuniste est aussi une pêche durable, car seuls des exemplaires adultes (pour les plus gros, une vingtaine d’années) sont piégés et en nombre limité [4].

Par ailleurs, les grands marais salants de la région de Cadix ont été autrefois le corolaire indispensable des pêcheries, en permettant la conservation et la commercialisation à grande échelle de la production [5]. Du thon, du sel, des récipients, un réseau marchand… et le tour était joué !

Les madragues de la Basse Andalousie ou Andalousie atlantique – qui nous occupent ici – sont celles qui ont connu la plus grande longévité à travers les âges, plus grande même que les très importantes madragues siciliennes aujourd’hui inactives. Ce sont sans doute aussi celles qui offrent au chercheur les meilleurs outils pour écrire leur histoire sur la longue durée. Certes, outre les madragues atlantiques, les restes archéologiques des siècles anciens ainsi que des documents relativement récents nous parlent de madragues nombreuses, installées annuellement tout au long des côtes méditerranéennes, depuis l’Espagne et le Maroc et jusqu’au Proche Orient, en passant par la Catalogne, les îles, le golfe du Lion, l’Italie... Cependant, du point de vue du chercheur, c’est pour l’époque médiévale et moderne – entre le XIVe et le XVIIIe siècle – que la richesse de la documentation relative aux madragues andalouses fait la différence. Ce sont ces documents d’archives et les voies qu’ils ouvrent à la recherche qui retiennent aujourd’hui notre attention.

Les madragues subatlantiques : de l’Antiquité à nos jours

Cadix, une des villes les plus anciennes d’Europe, fut fondée par les Phéniciens en 1104 avant J.-C. Aussi bien des vestiges phéniciens que romains témoignent de l’importance de la pêche dans sa région, plus d’un millénaire durant. Le développement de manufactures d’amphores pour le transport du poisson après salaison est prouvé par de nombreux restes archéologiques, alors qu’une abondante littérature grecque et romaine atteste du passage du thon, de sa pêche et de ses excellences gastronomiques, tel le garum de grande réputation. La ville romaine de Bælo Claudia (IIe av. J.-C.), tout près de Tarifa, en fournit le meilleur exemple par la parfaite conservation, au milieu de ses ruines, des bassins destinés à la salaison du poisson.

 

© ARACELI GUILLAUME-ALONSO

Vue actuelle des ruines de Bælo Claudia (Cadix), avec les bassins pour la salaison (photo personnelle)

 

Mais c’est sans doute la numismatique ancienne qui révèle en même temps l’importance de la pêche au thon dans ce territoire et sa portée économique. Le musée archéologique de Cadix conserve un grand nombre de pièces de monnaie, en cuivre et en argent, frappées, sur une face, à l’effigie d’Héraclès/Hercule, héros fondateur du détroit de Gibraltar et de l’Espagne, et portant sur l’autre un thon.

Après la conquête musulmane, la trace de l’évolution des madragues andalouses se perd, faute de documents et de vestiges. Cette pêche a-t-elle été maintenue ? À quelle échelle ? Son commerce, était-il toujours un enjeu économique de premier ordre dans le monde musulman comme il le fut à l’époque romaine ? Ces questions restent sans réponse pour la rive andalouse, en l’absence de documents [6].

Il faut attendre le XIIIe siècle et la reconquête chrétienne de l’Andalousie littorale pour trouver, dans les chroniques castillanes, la mention des madragues andalouses dont l’exploitation était concédée, à l’occasion, par le roi de Castille, soit à une ville côtière, soit à un individu, en reconnaissance des services rendus. C’est ainsi qu’Alonso de Guzman dit El Bueno, héros de la défense de Tarifa, en 1294, au nom du roi, se vit accorder en cette fin du XIIIe siècle différentes seigneuries et privilèges dans la région, dont celui d’installer une madrague à Conil. Ses descendants directs, seigneurs de Sanlúcar de Barrameda depuis 1297, puis ducs de Medina Sidonia en 1445, réussirent à fixer la concession pour Conil et à Zahara, avec un caractère exclusif, même si leur monopole fut souvent contesté. Une lecture élargie du privilège permit plus tard – parfois avec la connivence des monarques – d’aboutir, au XVIIIe siècle, à un droit privatif du duc sur toutes les madragues potentielles du littoral andalou.

Les clés de la recherche historique :  les fonds d’archives

Une longue histoire familiale, riche en rebondissement, a permis la centralisation, pendant plus de cinq siècles, de nombreux documents conservés aujourd’hui dans les archives générales de la Fondation Casa de Medina Sidonia, dans le palais des Guzmán, à Sanlúcar de Barrameda.

Les madragues sont omniprésentes dans le fonds de ces archives précieuses qui contiennent plus de six mille liasses. Nulle part ailleurs il n’existe, à notre connaissance, une telle mémoire de l’histoire de la pêche médiévale et moderne.

La documentation, pour la période médiévale, reste malgré tout éparse et lacunaire. Il en va autrement pour la période moderne. À partir du XVIe siècle, les documents sont très nombreux et souvent sériels. L’ensemble le plus frappant est celui formé par les journaux des madragues (Diarios de Almadrabas) dont presque une centaine a été conservée. Ces journaux étaient tenus, chaque saison, sur chaque site, par le trésorier en titre, afin de rendre des comptes précis au duc à l’issue de la madrague. C’est un outil de premier ordre et peu habituel : ce sont des cahiers sur lesquels apparaissent consignés, jour après jour, tous les incidents de la pêche, toutes les opérations relatives à la transformation du thon et à la première étape de sa commercialisation ; aussi bien le nombre précis de thons capturés dans chaque filet, le nombre de levées de filets par jour, les jours sans pêche, les prix de vente, la modalité (entier ou en conserve), la liste nominative des travailleurs, le nombre de journées effectuées, la somme versée à chacun. Ces travailleurs sont divisés en catégories : les métiers de la mer et les autres, en séparant bien les métiers qualifiés de la main d’œuvre de base, constituée de saisonniers de passage et de marginaux [7]. En tout, pas loin d’un millier d’hommes par madrague, dont nous avons le nom –parfois d’emprunt – ou le surnom et le lieu supposé de résidence.

La forme la plus ancienne de madrague en Andalousie a été celle dite à vue (de vista ou de tiro). C’est celle qui a été pratiquée traditionnellement et elle exigeait une main d’œuvre très nombreuse [8]. Le rétrécissement du passage à l’approche de Gibraltar et les grandes étendues de sable fin, qui ménagent les filets, ont été propices à cette forme de madrague dans ce finisterræ sud.

Les hommes attendaient sur la plage l’arrivée du poisson et étaient prévenus de l’approche du banc de thons par des guetteurs postés en haut d’une tour. Tout devait se faire très vite, dès que l’alerte était donnée à l’aide d’une bannière blanche : mettre les bateaux à la mer, encercler les thons avec un premier filet, puis en assurer la capture avec un deuxième concentrique, plus solide, et bien ancrer le tout alors que 400 ou 500 hommes de main se mettaient à l’eau pour haler les filets vers la plage, tandis que d’autres achevaient les poissons avec des crochets pour ensuite les charger sur des charrettes. Ils étaient transportés, selon la demande et la taille, soit vers un lieu de vente à l’unité, pour les plus petits, soit vers la grande salle où étaient dépecés les plus grands et mis dans le sel.

 

© Collection de la Fundación Casa de Medina Sidonia

Détail d’un dessin originel, de 1768, de la madrague (de tiro) de Conil (autorisation de la Fundación Casa de Medina Sidonia)

 

À l’époque moderne, le conditionnement pour la conservation et la commercialisation se faisait dans des tonneaux et des barils de bois de différentes tailles, cerclés de fer, et les journaux nous donnent de multiples précisions sur leur fabrication, prix et transport. De même pour le sel et, dans un autre ordre d’idées, sur les denrées alimentaires, la boisson, les métiers de bouche, les soins, l’assistance spirituelle des pêcheurs… La liste d’informations fournies par les journaux des madragues est presque inépuisable. Certains sont plus détaillés que d’autres, mais tous contiennent grand nombre d’observations sur les thèmes les plus variés :  le temps, les marées, les vents, les tempêtes, etc., les fêtes et la pratique religieuse, les accidents, les morts, les bagarres, les épidémies.

Ils répondent à de nombreuses questions mais en soulèvent d’autres. Pourquoi, brutalement, est-on passé de 115.335 thons capturés en 1570, en environ 40 jours, sur deux sites, à 37.884 en 1572 voire moins les années suivantes ? Le thon n’était pas au rendez-vous en 1571, ni en 1572…[9]  Est-il parti ailleurs ? Pour quelle raison ? A-t-il été décimé en un an ? Quel rapport avec la qualité des eaux, les courants, la température ? Avec les données climatiques de l’Atlantique nord ?

Comment a-t-on réagi devant cette pénurie inattendue ? Quelles famines ? Quelle pauvreté a-t-elle engendré sur le court terme ? Quel a été l’aliment de substitution ? La morue salée a-t-elle rempli ce rôle à terme ?

L’histoire des madragues andalouses sur la longue durée est une affaire passionnante et complexe. Au-delà de l’halieutique elle-même, cette histoire nous parle de sociétés qui se sont organisées, qui ont travaillé et vécu au rythme d’une pêche au caractère miraculeux, faite de grands poissons extrêmement prisés, véritable manne venue de l’océan, source de protéines sans égal, et ressource économique de premier ordre. La connaissance de cette histoire nous apprend maintes choses sur le milieu marin atlantique et son évolution, sur l’adaptation des peuples aux changements alimentaires, aux conditions économiques et bien d’autres et, surtout, sur une Andalousie subatlantique qui, hier comme aujourd’hui, vit au sein d’une culture du thon et de la madrague.

 

© Jose Antonio López Gonzalez

Un moment d’une levantá récente à Conil (photo cédées par Jose Antonio López Gonzalez)

Notes :       

[1] Aiguillonnée il y a une vingtaine d’années par le marché japonais, la pêche au thon rouge a connu dans la région du détroit de Gibraltar un essor fantastique qui a entrainé un engouement local renouvelé et une demande forte de la haute gastronomie espagnole.

[2] Le terme madrague, polysémique, définit en même temps une technique de pêche, les filets et dispositifs qu’elle utilise et le lieu où elle se fait.

[3] En Italie, en particulier en Sicile et dans les îles Lipari, la tonnara (madrague) a une très longue tradition historique mais seulement quatre madragues sont encore officiellement en activité sur le sol italien dont une seule vraiment opérationnelle - Isola Piano en Sardaigne –, avec 180 tonnes annuelles de quota, les trois autres ayant un quota très insuffisant rendre rentable leur installation. Le Portugal et le Maroc sont les deux autres pays qui utilisent cette technique de pêche. Il arrive que le filet de la madrague piège d’autres poissons que le thon, mais c’est rare dans les eaux proches du détroit.

[4] C’est très majoritairement sur le trajet de l’aller que les madragues ont été installées, plus rarement sur le retour, car les poissons sont amaigris.

[5] Le thon de madrague suit aujourd’hui la méthode japonaise : surgelé à -60°, il peut être consommé cru toute l’année.

[6] C’est sur l’autre rive, au Maroc, que nous gardons espoir que des documents aient été conservés.

[7] Jusqu’à présent, aucune série semblable de documents n’a été trouvée, pour les mêmes siècles, sur les autres lieux traditionnels de madragues, que ce soit en Sicile ou ailleurs en Méditerranée.

[8] C’est celle que je qualifiais plus haut de « mobile », par opposition au système de filets fixes de la madrague « à la sicilienne » en forme de pièces successives que les thons empruntent sans pouvoir rétrocéder. Elle est installée en parallèle à la côte, au début de la saison, et ancrée au fond. Les poissons restent piégés dans le dernier filet en forme de poche dit « chambre de la mort ». Quand celui-ci est bien rempli, le capitaine ordonne de le lever à la surface : c’est la levantá. Cette méthode fixe est celle qui a été très majoritairement utilisée de tout temps en Méditerranée, mais qui n’a été adoptée en Andalousie qu’à la fin du XVIIIe siècle.

[9] Nous n’avons pas le chiffre de 1571 pour Conil, mais Zahara n’a pêché que 19.608 unités contre 58.635 en 1570.

 

 

L'auteure 

Araceli Guillaume-Alonso est Professeure des universités à l'UFR d’études ibériques et latino-américaines de Sorbonne Université Lettres. Elle fait également partie de l’association Cultura Almadraba, récemment constituée (selon une loi espagnole équivalente à la française de 1901), qui a pour objet de faire inscrire la madrague au patrimoine immatériel espagnol pour, ensuite, associée à d’autres des pays ayant eu la même tradition, faire une demande conjointe devant à l’Unesco.    

 

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Créé il y a un an, l’Institut de l'Océan a pour objectif de rapprocher ces équipes sur des projets océaniques interdisciplinaires, dégager une vision transverse et globale sur des problématiques maritimes, transmettre ces connaissances et faire valoir l’excellence et l’expertise maritime de l’Alliance Sorbonne Université.  

L’institut de l'Océan est donc interdisciplinaire. Il s’applique à créer des synergies entre les équipes de recherche, à enrichir l’offre d'enseignement universitaire mais aussi de formation tout au long de la vie, à développer l’expertise mais aussi la science participative, et à consolider l’exploitation des grands outils scientifiques. Il a enfin pour mission de développer des liens de recherche et d’innovation entre Sorbonne Université et le monde maritime, ses acteurs institutionnels et économiques.

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